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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les quatre vents de l’esprit, 1881· III Le livre lyrique — La destinée —

XXVII. Pati

Victor Hugo· 18 sizains, alexandrins et octosyllabes, 108 vers

Pourquoi ne pas aller‖ tout de suite à la mort ?Quoi ! Vieillir pour avoir‖ un peu plus de remordÀ l’heure où Dieu videra l’âme !Qu’attends-tu pour venir‖ dans nos lits froids et noirs,Ô blême épouse, ô Nuit,‖ dont tous nos désespoirsHélas ! Chantent l’épithalame ?

Pourquoi ne pas finir ?‖ Pleurer des pleurs de sang !Vivre ! Quoi ! Le poison‖ n’est-il pas complaisant ?L’abîme n’est-il pas facile ?Mon couteau que j’ai là‖ rit de me voir souffrir.Est-ce que l’océan,‖ toujours prêt à s’ouvrir,Ne dit pas à l’homme : Imbécile !

Brutus a-t-il mal fait ?‖ Caton avait-il tort ?Est-ce qu’ils hésitaient,‖ ces lutteurs au bras fort,À fermer leurs regards superbes ?Que leur faisait la vie ?‖ Est-ce que ces romainsTenaient à voir passer‖ les chars sur les cheminsEt le vent courber les brins d’herbes ?

Comprenant l’ironie,‖ ils murmuraient : assez !Par les flèches du sort‖ colosses traversés,Ils ôtaient eux-mêmes la cible.Ils mouraient de sentir‖ à leurs fronts des rougeurs ;Vous préfériez la mort‖ à la vie, ô songeurs,Et l’idéal à l’impossible.

La mort se dressait pâle‖ et leur apparaissait ;Graves, ils se couchaient‖ près d’elle, puisque c’estAvec elle qu’il faut qu’on dorme ;Ils allaient au-devant‖ de ce sinistre hymen ;Ils mettaient leur anneau‖ de chevalier romainAu doigt de ce squelette énorme.

Est-ce qu’il est quelqu’un‖ qui blâme ces héros ?Ils ont du froid destin‖ tordu les vains barreaux ;Ils ont fait une brèche aux ombres ;Maintenant à jamais,‖ triste et des vents battu,Au bout de la sagesse,‖ au bout de la vertu,L’homme voit leurs deux spectres sombres.

Oui, Caton a mal fait ;‖ oui, Brutus avait tort ;Le sage est mal sorti,‖ l’intrépide est mal mort.Le suicide est une fuite.Dieu, qui seul a le droit‖ d’éteindre le flambeau,Quand ces grands essoufflés‖ sont entrés au tombeau,Ne leur a dit qu’un mot : trop vite.

Braver la destinée‖ en s’en rassasiant,C’est l’honneur ; le grand homme‖ est le grand patient ;Attendre est la vertu sévère ;Sage, attends qu’à l’abri‖ des verts rameaux flottantsLa ciguë ait fleuri ;‖ juste, laisse le tempsÀ l’arbre de croître au calvaire !

Socrate, et non Brutus !‖ Jésus, et non Caton !Vous mourrez, vous mourrez.‖ Pourquoi se hâte-t-on ?Souffrez, enseignez, cœurs fidèles.Âme, pourquoi t’enfuir‖ avant l’hiver venu,Et l’apparition‖ de l’azur inconnu,Et le départ des hirondelles ?

Quoi donc ? As-tu peur d’être‖ oublié, passant noir ?Crains-tu d’être ignoré‖ du sombre vent du soir,Et qu’il t’épargne dans ta ville,Quand, terrible, il viendra‖ balayer vers le nordLa vieille feuille morte‖ et le vieux monde mort ?Il t’emportera, sois tranquille !

Comme à chacun de nous‖ ton heure sonnera.Ton cadavre qui boit‖ et qui mange seraÉcrasé, broyé dans sa boue,Pétri dans le néant,‖ supprimé, rejeté ;L’infini passera‖ sur toi ; l’éternitéA pour nous tous un tour de roue.

Si tu n’es qu’un vivant,‖ frêle, obscur, incertain,Vis et pleure ; descends‖ pas à pas ton destin :Vieillis ; reste l’homme ordinaire.De quel droit, cendre, atome,‖ espèce d’ombre aux fers,Fais-tu tomber sur toi‖ la mort aux yeux d’éclairs,Et déranges-tu le tonnerre ?

Ou si de toi ton siècle‖ a fait un grand témoin,Accepte échafaud, bagne,‖ exil ; sois au besoinL’esclave auguste de l’exemple.La pierre du gibet,‖ dont le ciel est l’aimant,Plus tard sort du charnier‖ et monte lentement,Et devient le fronton du temple.

Ne te dérobe point‖ par la mort aux lenteursDu supplice qu’il faut‖ subir sur les hauteurs ;C’est l’épreuve ; acceptons-la toute !Agonise et vieillis‖ sans dire : je suis las !L’homme est fait pour mourir‖ heure par heure, hélas !Les pleurs, pour tomber goutte à goutte !

La douleur est utile ;‖ et vivre, c’est l’effort.Veux-tu devenir grand ?‖ Laisse-toi faire au sort.Bois, et ne brise pas ton verre.Laisse blanchir ton âme‖ ainsi que l’orient.Sois à la fois l’archange‖ au regard souriantEt le titan au front sévère.

Les jours nous font saigner,‖ mystérieux bourreaux ;Saigne, et ris ; c’est ainsi‖ qu’on devient un héros,C’est ainsi qu’on devient sublime,Et que l’on est de ceux‖ dont l’esprit monte et luit,Et que le genre humain‖ voit tout à coup, la nuit,Surgir splendides sur sa cime.

L’homme est sombre ; qu’il souffre,‖ il brillera ; Dieu bonRefait le diamant‖ avec le vil charbon ;L’aube est sous nos brumes funèbres ;Et la création‖ n’est qu’un gouffre d’où sortLe rayon qui, joyeux,‖ dorant l’ombre et la mort,S’épanouit hors des ténèbres.

L’âme s’étoile au choc‖ du sort et du devoir.Dieu, le grand forgeron,‖ avec son marteau noirQui sonne dans tous nos désastres,Sur l’enclume d’airain‖ que nous nommons l’azur,Bat l’ombre, la nuit, l’homme‖ en deuil, l’abîme obscur ;Les étincelles sont des astres.

Versification

Forme
18 sizains (sizains)
Rimes
18(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (72 de 12, 36 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
18 sizains
Mots à la rime
a mort / remord masculine, classiqueb l’âme / l’épithalame féminine, classiquec noirs / désespoirs masculine, classiquea sang / complaisant masculine, non classiqueb facile / Imbécile féminine, classiquec souffrir / s’ouvrir masculine, classiquea tort / fort masculine, classiqueb superbes / d’herbes féminine, classiquec romains / chemins masculine, classiquea assez / traversés masculine, classiqueb cible / l’impossible féminine, classiquec rougeurs / songeurs masculine, classiquea apparaissait / c’est masculine, classiqueb dorme / énorme féminine, classiquec hymen / romain masculine, classiquea héros / barreaux masculine, classiqueb ombres / sombres féminine, classiquec battu / vertu masculine, classiquea tort / mort masculine, classiqueb fuite / vite féminine, classiquec flambeau / tombeau masculine, classiquea rassasiant / patient masculine, classiqueb sévère / calvaire féminine, classiquec flottants / temps masculine, classiquea Caton / hâte-t-on masculine, classiqueb fidèles / hirondelles féminine, classiquec venu / inconnu masculine, classiquea noir / soir masculine, classiqueb ville / tranquille féminine, classiquec nord / mort masculine, classiquea sonnera / sera masculine, classiqueb boue / roue féminine, classiquec rejeté / l’éternité masculine, classiquea incertain / destin masculine, classiqueb ordinaire / tonnerre féminine, classiquec fers / d’éclairs masculine, classiquea témoin / besoin masculine, classiqueb l’exemple / temple féminine, classiquec l’aimant / lentement masculine, classiquea lenteurs / hauteurs masculine, classiqueb toute / goutte féminine, classiquec las / hélas masculine, classiquea l’effort / sort masculine, classiqueb verre / sévère féminine, classiquec l’orient / souriant masculine, classiquea bourreaux / héros masculine, classiqueb sublime / cime féminine, classiquec luit / nuit masculine, classiquea bon / charbon masculine, classiqueb funèbres / ténèbres féminine, classiquec sort / mort masculine, classiquea devoir / noir masculine, classiqueb désastres / astres féminine, classiquec l’azur / obscur masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources