Les quatre vents de l’esprit, 1881· III Le livre lyrique — La destinée —
XXVI. « Une nuit qu’au milieu des bourrasques farouches »
Une nuit qu’au milieu‖ des bourrasques farouches,Et de tous les effrois‖ ouvrant toutes leurs bouches,Ma vitre en pleurs tremblait‖ au choc du vent profond,Éveillé, je songeais :― Hélas ! Qu’est-ce que fontToutes ces sombres eaux‖ qui hurlent dans l’espace ?Oh ! Ce pauvre bateau‖ qui dans cette ombre passe !Ô mon Dieu ! Comme il lutte,‖ et se débat, et fuit,Pris dans cette prison‖ d’épouvante et de bruit !Quels geôliers que les flots‖ quand ils tiennent les hommes !Pour un peu de pain noir,‖ ou pour de grosses sommes,La barque affronte l’onde‖ et l’air plein de sanglotsEt la brume, et je plains‖ les pâles matelots.Ô gouffre ! Apocalypse !‖ Effrayante épopée !La mer a par moments‖ l’air de s’être échappée.Un cri farouche sort‖ des vagues, ces tourments.Il faudrait frissonner‖ devant les élémentsSi l’écume, l’écueil,‖ l’onde, l’aquilon sombre,Pouvaient parfois briser‖ l’anneau noir qui dans l’ombreLes rive à l’équité,‖ mystérieux pilier.Est-ce que tout ceci‖ serait irrégulier ?Est-ce que, par hasard,‖ un flot passerait l’autre ?Serait-ce un insensé‖ que le vent qui se vautreDans la nuée, et crie‖ aux vagues d’accourir ?Quoi ! Ce bon vieux pêcheur‖ part ce soir pour nourrirSa famille qui souffre‖ et dont la faim le navre,Et voilà, dès qu’il est‖ sorti de l’humble havre,Que l’orage et la nuit‖ le jugent sans appel !Sous ses pieds, les brisants,‖ invisible archipel,L’accusent ; sur son front‖ l’ouragan le discute ;Et ce bourreau masqué,‖ l’abîme, l’exécute !Tout est dit. L’eau s’enfuit.‖ Est-il coupable ? Non.Est-ce que l’océan‖ dans son sourd cabanonPeut saisir un pauvre homme‖ et l’étouffer sous l’onde,Seigneur, sans déranger‖ l’équilibre du monde ?Est-ce qu’il serait vrai‖ que la nature osâtFrapper sur l’homme, ainsi‖ qu’on bâtonne un forçat ?L’eau cache-t-elle un piège‖ en sa vague lyrique ?Et que deviendrons-nous‖ si la mer prévarique ?Dieu la laisserait-il‖ libre et folle en effet ?Est-ce que l’ouragan‖ ne sait pas ce qu’il fait ?Ah ! Si la goutte d’eau‖ noie à tort un atome,Est-ce qu’on ne va pas,‖ au fond du divin dôme,Voir trembler l’astre, et voir,‖ dans la mer des rayons,Pêle-mêle, sombrer‖ les constellations ?Quoi ! Puni sans mal faire !‖ Est-ce que c’est possible ?Quoi ! D’un carquois sans yeux‖ l’homme serait la cible ?Est-ce qu’il se pourrait‖ que le naufrage, ô Dieu,La rafale, l’esquif‖ coupé par le milieu,Le cadavre roulé‖ sous les houles funèbres,Fût un tâtonnement‖ sinistre des ténèbres,Ces aveugles d’en haut‖ qui frappent à côté ?Est-ce qu’il se pourrait‖ que cette obscuritéFît devant l’infini‖ des actions infâmes ?Dieu, ces gens ont des fils,‖ des mères et des femmes ;Ce matin, ces pêcheurs,‖ dans l’île où nous tremblons,Faisaient sur leurs genoux‖ sauter des enfants blonds ;Pourquoi permettre aux eaux,‖ à l’air, aux rocs, aux lames,De prendre en leurs poings noirs‖ toutes ces pauvres âmes ?Pourquoi tiens-tu captifs,‖ seigneur, tous ces vivantsDans l’orageux réseau‖ des vagues et des vents ?Pourquoi ces flots suspects‖ font-ils ce bruit de chaînes ?Pourquoi tous ces marins,‖ bons cœurs, sans fiel, sans haines,Emportés par la mort,‖ pris par l’abîme amer,Liés dans l’ombre au fond‖ des cachots de la mer ?Qu’ont-ils fait ? Et pourquoi‖ les frapper sans relâche ?Pourquoi tous ces éclairs‖ que sur eux ta main lâche ?Je ne m’explique pas‖ ces souffles rugissants,Rués sur des plaintifs‖ et sur des innocents.Père, il ne se peut pas‖ que ton gouffre se trompe,Que ta sagesse ait tort,‖ bégaie ou s’interrompe,Cela ne se peut pas ;‖ cela ferait douter.L’océan ne doit rien‖ avoir à rétracter ;Car l’ouragan est juste‖ et la foudre est intègre. ―
Et la bise de mer,‖ bourrue, irritée, aigre,Couvrant d’obscurs brouillards‖ les astres que conduitLa navigation‖ immense de la nuit,M’apparut, face pâle,‖ à travers ma fenêtre,Et me dit : ― Que sais-tu ?‖ Nous délivrons peut-être.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 39((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a farouches / bouches féminine, classiqueb profond / songeais / font masculine, classiquec l’espace / passe féminine, classiqued fuit / bruit masculine, classiquee hommes / sommes féminine, classiquef sanglots / matelots masculine, classiqueg épopée / échappée féminine, classiqueh tourments / éléments masculine, classiquei sombre / l’ombre féminine, classiquej pilier / irrégulier masculine, classiquek l’autre / vautre féminine, classiquel d’accourir / nourrir masculine, classiquem navre / havre féminine, classiquen appel / archipel masculine, classiqueo discute / l’exécute féminine, classiquep Non / cabanon masculine, classiqueq l’onde / monde féminine, classiquer osât / forçat masculine, classiques lyrique / prévarique féminine, classiquet effet / fait masculine, classiqueu atome / dôme féminine, classiquev rayons / constellations masculine, classiquew possible / cible féminine, classiquex Dieu / milieu masculine, classiquey funèbres / ténèbres féminine, classiquez côté / obscurité masculine, classiquea infâmes / femmes féminine, classiqueb tremblons / blonds masculine, classiquec lames / âmes féminine, classiqued vivants / vents masculine, classiquee chaînes / haines féminine, classiquef amer / mer masculine, classiqueg relâche / lâche féminine, classiqueh rugissants / innocents masculine, classiquei trompe / s’interrompe féminine, classiquej douter / rétracter masculine, classiquek intègre / aigre féminine, classiqueb conduit / nuit masculine, classiquec fenêtre / peut-être féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
79 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources