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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les quatre vents de l’esprit, 1881· III Le livre lyrique — La destinée —

XLVIII. Promenades dans les rochers

Victor Hugo· 22 quatrains, alexandrins, 88 vers

Première promenade

Un tourbillon d’écume,‖ au centre de la baieFormé par de secrets‖ et profonds entonnoirs,Se berce mollement‖ sur l’onde qu’il égaie,Vasque immense d’albâtre‖ au milieu des flots noirs.

Seigneur ! Que faites-vous‖ de cette urne de neige ?Qu’y versez-vous dès l’aube‖ et qu’en sort-il la nuit ?La mer lui jette en vain‖ sa vague qui l’assiège,Le nuage sa brume‖ et l’ouragan son bruit.

L’orage avec son bruit,‖ le flot avec sa fange,Passent ; le tourbillon,‖ vénéré du pêcheur,Reparaît, conservant,‖ dans l’abîme où tout change,Toujours la même place‖ et la même blancheur.

Le pêcheur dit : — C’est là,‖ qu’en une onde bénie,Les petits enfants morts,‖ chaque nuit de Noël,Viennent blanchir leur aile‖ au souffle humain ternie,Avant de s’envoler‖ pour être anges au ciel. —

Moi je dis : — Dieu mit là‖ cette coupe si pure,Blanche en dépit des flots‖ et des rochers penchants,Pour être, dans le sein‖ de la grande nature,La figure du juste‖ au milieu des méchants.

Deuxième promenade

La mer donne l’écume‖ et la terre le sable.L’or se mêle à l’argent‖ dans les plis du flot vert.J’entends le bruit que fait‖ l’éther infranchissable,Bruit immense et lointain,‖ de silence couvert.

Un enfant chante auprès‖ de la mer qui murmure.Rien n’est grand, ni petit.‖ Vous avez mis, mon Dieu,Sur la création‖ et sur la créatureLes mêmes astres d’or‖ et le même ciel bleu.

Notre sort est chétif ;‖ nos visions sont belles.L’esprit saisit le corps‖ et l’enlève au grand jour.L’homme est un point qui vole‖ avec deux grandes ailes,Dont l’une est la pensée‖ et dont l’autre est l’amour.

Sérénité de tout !‖ Majesté ! Force et grâce !La voile rentre au port‖ et les oiseaux aux nids.Tout va se reposer,‖ et j’entends dans l’espacePalpiter vaguement‖ des baisers infinis.

Le vent courbe les joncs‖ sur le rocher superbe,Et de l’enfant qui chante‖ il emporte la voix.Ô vent ! Que vous courbez‖ à la fois de brins d’herbe !Et que vous emportez‖ de chansons à la fois !

Qu’importe ! Ici tout berce,‖ et rassure, et caresse.Plus d’ombre dans le cœur !‖ Plus de soucis amers !Une ineffable paix‖ monte et descend sans cesseDu bleu profond de l’âme‖ au bleu profond des mers.

Troisième promenade

Le soleil déclinait ;‖ le soir prompt à le suivreBrunissait l’horizon ;‖ sur la pierre d’un champUn vieillard, qui n’a plus‖ que peu de temps à vivre,S’était assis pensif,‖ tourné vers le couchant.

C’était un vieux pasteur,‖ berger dans la montagne,Qui jadis, jeune et pauvre,‖ heureux, libre et sans lois,À l’heure où le mont fuit‖ sous l’ombre qui le gagne,Faisait gaîment chanter‖ sa flûte dans les bois.

Maintenant riche et vieux,‖ l’âme du passé pleine,D’une grande famille‖ aïeul laborieux,Tandis que ses troupeaux‖ revenaient de la plaine,Détaché de la terre,‖ il contemplait les cieux.

Le jour qui va finir‖ vaut le jour qui commence.Le vieux pasteur rêvait‖ sous cet azur si beau.L’océan devant lui‖ se prolongeait, immenseComme l’espoir du juste‖ aux portes du tombeau.

Ô moment solennel !‖ Les monts, la mer farouche,Les vents, faisaient silence‖ et cessaient leur clameur.Le vieillard regardait‖ le soleil qui se couche ;Le soleil regardait‖ le vieillard qui se meurt.

Quatrième promenade

Dieu ! Que les monts sont beaux‖ avec ces taches d’ombre !Que la mer a de grâce‖ et le ciel de clarté !De mes jours passagers‖ que m’importe le nombre !Je touche l’infini,‖ je vois l’éternité.

Orages ! Passions !‖ Taisez-vous dans mon âme !Jamais si près de Dieu‖ mon cœur n’a pénétré.Le couchant me regarde‖ avec ses yeux de flamme,La vaste mer me parle,‖ et je me sens sacré.

Béni soit qui me hait‖ et béni soit qui m’aime !À l’amour, à l’esprit‖ donnons tous nos instants.Fou qui poursuit la gloire‖ ou qui creuse un problème !Moi, je ne veux qu’aimer,‖ car j’ai si peu de temps !

L’étoile sort des flots‖ où le soleil se noie ;Le nid chante ; la vague‖ à mes pieds retentit ;Dans toute sa splendeur‖ le soleil se déploie.Mon Dieu, que l’âme est grande‖ et que l’homme est petit !

Tous les objets créés,‖ feu qui luit, mer qui tremble,Ne savent qu’à demi‖ le grand nom du Très-Haut.Ils jettent vaguement‖ des sons que seul j’assemble ;Chacun dit sa syllabe,‖ et moi je dis le mot.

Ma voix s’élève aux cieux,‖ comme la tienne, abîme !Mer, je rêve avec toi !‖ Monts, je prie avec vous !La nature est l’encens,‖ pur, éternel, sublime ;Moi je suis l’encensoir‖ intelligent et doux.

Versification

Forme
22 quatrains (quatrains)
Rimes
22(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
22 quatrains
Mots à la rime
a baie / égaie féminine, classiqueb entonnoirs / noirs masculine, classiquea neige / l’assiège féminine, classiqueb nuit / bruit masculine, classiquea fange / change féminine, classiqueb pêcheur / blancheur masculine, classiquea bénie / ternie féminine, classiqueb Noël / ciel masculine, classiquea pure / nature féminine, classiqueb penchants / méchants masculine, classiquea sable / infranchissable féminine, classiqueb vert / couvert masculine, classiquea murmure / créature féminine, classiqueb Dieu / bleu masculine, classiquea belles / ailes féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea grâce / l’espace féminine, classiqueb nids / infinis masculine, classiquea superbe / d’herbe féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea caresse / cesse féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquea suivre / vivre féminine, classiqueb champ / couchant masculine, non classiquea montagne / gagne féminine, classiqueb lois / bois masculine, classiquea pleine / plaine féminine, classiqueb laborieux / cieux masculine, classiquea commence / immense féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea farouche / couche féminine, classiqueb clameur / meurt masculine, non classiquea d’ombre / nombre féminine, classiqueb clarté / l’éternité masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb pénétré / sacré masculine, classiquea m’aime / problème féminine, classiqueb instants / temps masculine, classiquea noie / déploie féminine, classiqueb retentit / petit masculine, classiquea tremble / j’assemble féminine, classiqueb Très-Haut / mot masculine, classiquea abîme / sublime féminine, classiqueb vous / doux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources