Les quatre vents de l’esprit, 1881· III Le livre lyrique — La destinée —
XLVII. Lettre
Est-ce que, ce mois-ci,‖ des miens et des meilleurs,Quelqu’un est mort, pendant‖ que je regarde ailleurs ?Est-ce que par hasard,‖ sur la colline verte,Quelque tombe de mère‖ ou d’enfant s’est ouverte ?Ami, pourquoi me plaindre‖ aujourd’hui plus qu’hier ?Ai-je, sans le savoir,‖ perdu quelqu’un de cher ?
Jadis j’eus des douleurs‖ et je les ai pleurées ;Les larmes du tombeau‖ sont des larmes sacrées ;Sur de profonds cercueils‖ pleins de ciel étoilé,Tous les pleurs que j’avais‖ dans les yeux ont coulé.Ce fut sombre.
Aujourd’hui, qu’est-ce donc qui m’arriveQue ta pitié s’accroît ?‖ Je suis sur cette rive ;Après ? Et d’où te vient‖ ce langage abattu ?Tu m’écris : « Ô banni,‖ comment les portes-tu,Ces heures de l’exil‖ qui doivent être lourdes ? »
Tout est bien. Je n’ai rien‖ à dire aux âmes sourdes.D’ailleurs porté-je donc‖ un si pesant fardeau ?Le vent souffle sur l’homme‖ et sur la goutte d’eau.Laissons souffler le vent.‖ Qu’importe ce que souffreMon atome, au hasard‖ emporté dans le gouffre ?D’autres ont plus souffert‖ qui valaient mieux que moi.Tout est bien.
Vivre errant, rejeté, hors la loi,L’ombre, l’isolement,‖ l’ennui qu’on exagère,Cette glace qu’on sent‖ à la terre étrangère,Tout cela ne vaut pas‖ qu’on fronce le sourcil.Crois-tu pas que je vais‖ pleurnicher mon exil ?
Tu me dis : « Vous voilà‖ dans la froide Angleterre. »Et moi je dis : ― Salut‖ au vieux rivage austère !À Londre où, quand Milton‖ parle, Cromwell répond ! ―Tu reprends : ― « Comment sont ces étrangers ? »
Ils sontLes étrangers. Ils ont‖ leurs soucis, leurs colères,Leurs intérêts, leurs mœurs ;‖ ce sont des exemplairesDu vieil homme Adam, l’un‖ sur l’autre copiés.Dieu mit sur tous les fronts‖ l’azur, mais sous ses piedsL’homme a fait de la terre‖ une chose diverse.La fraternité meurt‖ au fleuve qu’on traverse ;On passe un bras de mer,‖ on enjambe un chemin,On saute un mur, on est‖ sorti du genre humain ;On devient l’étranger.‖ Nous le sommes. La fouleAutour de nous va, vient,‖ fait ses affaires, coule.L’idée est peu comprise‖ à son avènement ;Elle monte un calvaire‖ et marche lentement ;Je ne vois pas pourquoi‖ ces hommes seraient autresQue ceux qu’a vus Socrate‖ et qu’ont vus les apôtres.
Ô mes amis, proscrits‖ qui m’entourez, restonsComme les Thraséas‖ et comme les Catons,Sereins, et sachons prendre‖ en patience l’homme.Ceux-ci d’ailleurs n’ont rien‖ que de tout simple, en somme.Nous sommes les passants,‖ ils sont les habitants.D’Aristide jusqu’à nos jours, dans tous les temps,Le proscrit pour la foule‖ est une énigme obscure.On ne nous crache pas‖ encore à la figure ;Donc ne nous plaignons point.
Tu me dis : ― « Dans ces lieuxOù nous te cherchons, toi,‖ le songeur oublieux,Que fais-tu ? » —
Je suis l’homme des grèves ;La nuit je fais des vers,‖ le jour je fais des rêves.Je lis les vieux lutteurs,‖ Dante, Agrippa, Montluc.Souvent, quand minuit sonne‖ au clocher de Saint-Luc,Je médite, menant‖ dans les zones béniesDe soleils en soleils‖ cent lignes infinies,Reliant dans l’azur‖ les constellations,Architectures d’ombre‖ et d’yeux et de rayons,Frontons prodigieux‖ des célestes Solimes.Mon esprit, combinant‖ ces triangles sublimes,Fait, comme Orphée à Delphe‖ et Jacob dans Endor,Une géométrie‖ avec les astres d’or.
Ainsi s’en vont mes jours.‖ Assis au bord des ondes,Je contemple la mer‖ dont les houles profondesNe s’arrêtent jamais,‖ tumultueux troupeauxBondissant jour et nuit‖ sans halte et sans repos ;Et nous nous regardons,‖ moi rêveur, elle énorme ;Elle attend que je pleure‖ et j’attends qu’elle dorme.
Jersey, 18 septembre 1854.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 36((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Mots à la rime
- a meilleurs / ailleurs masculine, classiqueb verte / ouverte féminine, classiquec qu’hier / cher masculine, classiquea pleurées / sacrées féminine, classiqueb étoilé / coulé masculine, classiquea sombre / m’arrive / rive féminine, classiqueb abattu / portes-tu masculine, classiquec lourdes / sourdes féminine, classiqueb fardeau / d’eau masculine, classiquec souffre / gouffre féminine, classiqued moi / bien / loi masculine, classiqueb exagère / étrangère féminine, classiquec sourcil / exil masculine, classiquea Angleterre / austère féminine, classiqueb répond / étrangers / sont masculine, classiqueb colères / exemplaires féminine, classiquec copiés / pieds masculine, classiqued diverse / traverse féminine, classiquee chemin / humain masculine, classiquef foule / coule féminine, classiqueg avènement / lentement masculine, classiqueh autres / apôtres féminine, classiquea restons / Catons masculine, classiqueb l’homme / somme féminine, classiquec habitants / temps masculine, classiqued obscure / figure féminine, classiquea point / lieux / oublieux masculine, classiquea tu / Dieu / grèves / rêves féminine, classiqueb Montluc / Saint-Luc masculine, classiquec bénies / infinies féminine, classiqued constellations / rayons masculine, classiquee Solimes / sublimes féminine, classiquef Endor / d’or masculine, classiquea ondes / profondes féminine, classiqueb troupeaux / repos masculine, classiquec énorme / dorme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources