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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les quatre vents de l’esprit, 1881· III Le livre lyrique — La destinée —

XIX. Sur la falaise

Victor Hugo· 14 sizains, heptasyllabes et tétrasyllabes, 84 vers

I

Tu souris dans l’invisible.Ô douce âme inaccessible,Seul, morne, amer,Je sens ta robe qui flotteTandis qu’à mes pieds sangloteLa sombre mer.

La nuit à mes chants assiste.Je chante mon refrain tristeÀ l’horizon.Ange frissonnant, tu mêlesLe battement de tes ailesÀ ma chanson.

Je songe à ces pauvres êtres,Nés sous tous ces toits champêtres,Dont le feu luit,Barbe grise, tête blonde,Qu’emporta cette eau profondeDans l’âpre nuit.

Je pleure les morts des autres.Hélas ! Leurs deuils et les nôtresNe sont qu’un deuil.Nous sommes, dans l’étendue,La même barque perdueAu même écueil.

II

Tous ces patrons, tous ces mousses,Qu’appelaient tant de voix doucesEt tant de vœux,Ils sont mêlés à l’espace,Et le poisson d’argent passeDans leurs cheveux.

Au fond des vagues sans nombre,On voit, sous l’épaisseur sombreDu flot bruni,Leur bouche ouverte et terribleQui boit la stupeur horribleDe l’infini.

Ils errent, blêmes fantômes.Ils ne verront plus les chaumesAu pignon noir,Les bois aux fraîches ramées,Les prés, les fleurs, les fuméesDans l’or du soir.

Dans leurs yeux l’onde insensée,Qui fuit sans cesse, pousséeDu vent hagard,Remplace, sombre passante,La terre, à jamais absenteDe leur regard.

Ils sont l’ombre et le cadavre ;Ceux qui vont de havre en havreDans les reflux,Qui ne verront plus l’aurore,Et que l’aube au chant sonoreNe verra plus.

III

Et cependant sur les côtesOn songe encore à ces hôtesDe l’inconnu,Partis, dans l’eau qui frissonne,Pour cette ombre dont personneN’est revenu.

C’était l’enfant ! C’était l’homme !On les appelle, on les nommeDans les maisons,Le soir, quand brille le phare,Et quand la flamme s’effareSur les tisons.

L’un dit : ― En août, j’espère,Ils reviendront tous, Jean, Pierre,Jacques, Louis ;Quand la vigne sera mûre ;… ―Et le vent des nuits murmure :Évanouis !

L’autre dit : ― Dans les tempêtesRegardez bien, et leurs têtesApparaîtront.On les voit quand le soir tombe.Toute vague est une tombeD’où sort un front. ―

IV

C’est dans cette onde effrénéeQue leur âme au ciel est née,Divin oiseau.Toute vague est une tombe ;Toute vague, ô ma colombe,Est un berceau.

28 février 1854.

Versification

Forme
14 sizains (sizains)
Rimes
14(aabccb)
Mètre
Heptasyllabes et tétrasyllabes (56 de 7, 28 de 4)· profil 4, 7
Strophes
14 sizains
Mots à la rime
a l’invisible / inaccessible féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquec flotte / sanglote féminine, classiquea assiste / triste féminine, classiqueb l’horizon / chanson masculine, classiquec mêles / ailes féminine, classiquea êtres / champêtres féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquec blonde / profonde féminine, classiquea autres / nôtres féminine, classiqueb deuil / écueil masculine, classiquec l’étendue / perdue féminine, classiquea mousses / douces féminine, classiqueb vœux / cheveux masculine, classiquec l’espace / passe féminine, classiquea nombre / sombre féminine, classiqueb bruni / l’infini masculine, classiquec terrible / horrible féminine, classiquea fantômes / chaumes féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquec ramées / fumées féminine, classiquea insensée / poussée féminine, classiqueb hagard / regard masculine, classiquec passante / absente féminine, classiquea cadavre / havre féminine, classiqueb reflux / plus masculine, classiquec l’aurore / sonore féminine, classiquea côtes / hôtes féminine, classiqueb l’inconnu / revenu masculine, classiquec frissonne / personne féminine, classiquea l’homme / nomme féminine, classiqueb maisons / tisons masculine, classiquec phare / s’effare féminine, classiquea j’espère / Pierre féminine, classiqueb Louis / Évanouis masculine, classiquec mûre / murmure féminine, classiquea tempêtes / têtes féminine, classiqueb Apparaîtront / front masculine, classiquec tombe féminine, classiquea effrénée / née féminine, classiqueb oiseau / berceau masculine, classiquec tombe / colombe féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources