Les quatre vents de l’esprit, 1881· III Le livre lyrique — La destinée —
LIV. Une rougeur au zénith
Quoi ! Ce n’est pas réel‖ parce que c’est lointain !Ne croyez pas cela,‖ vous qu’un hasard hautain,Une chance, une erreur,‖ l’invention des prêtres,Un mensonge quelconque,‖ a faits rois, princes, maîtres ;Papes, sultans, Césars,‖ czars, qui que vous soyez,Qui tenez les vivants‖ sous le sceptre ployés,Et qui mettez Berlin,‖ Stamboul, Pétersbourg, Rome,Les ténèbres, le dogme‖ et le sabre, sur l’homme,Vous qui vous croyez grands‖ et nous croyez petits,Regardez la lueur,‖ et soyez avertisQue nous ne serons pas‖ toujours le troupeau triste,Rois, et que l’avenir,‖ ce flamboiement, existe.On vous rassure. On dit :‖ utopie ! Eh bien non ;Ayez peur. Vous avez‖ ici bas le canon,Le trône, l’échafaud,‖ l’obus, le knout, le glaive ;Mais nous avons là-haut‖ cette clarté, le rêve ;Nous avons ce rayon,‖ l’idéal ; nous avonsCe qu’avaient autrefois‖ les pâles esclavons,Les juifs, les huguenots‖ et les noirs, l’espérance ;Nous avons l’infini,‖ sublime transparence ;Nous avons la traînée‖ effrayante de feuQui vient vers l’homme avec‖ un message de Dieu,Et qui fait frissonner‖ l’ombre, blêmir la roche,Fuir l’orfraie et hurler‖ les loups, à son approche.Oui, le grand éden libre‖ avec ses songes fous,Qui, l’énorme avenir‖ de lumière pour tousQui vous rougit le ciel,‖ rois, et qui nous le dore,Qui vous semble fournaise‖ et qui nous semble aurore,Nous l’aurons. Nous l’avons !‖ Car c’est déjà l’avoir,C’est déjà le tenir‖ presque, que de le voir.Et nous l’apercevons,‖ le superbe prodige !Vous le voyez aussi.‖ Levez les yeux, vous dis-je !Ne vous figurez pas‖ que pour être indistinctCela ne soit pas vrai.‖ Quoi ! Mais c’est presque éteint !Non. C’est mêlé de nuit !‖ Il le faut. Sans pilote !Qu’en savez-vous ? Quoi donc !‖ Cette rougeur qui flotte,C’est quelque chose ? Ô rois,‖ c’est tout. Dans les palais,Les maîtres à voix basse‖ en parlent aux valets,Et les valets ont peur,‖ mais font semblant de rire.Ah ! Vous pouvez frapper,‖ supplicier, proscrire ;Cela n’en vient pas moins.‖ Cela marche. C’est loin,Mais sûr. Rois, ce sera‖ l’acteur, c’est le témoin ;C’est le juge déjà.‖ C’est l’idéal, ô princes !C’est le réel. Régnez,‖ soit. Prenez des provinces,Volez-vous entre vous‖ des peuples, triomphez ;Respirez notre espace‖ à nous les étouffés ;Mangez, buvez, chez nous‖ les affamés ; souffrance,C’est patience ; ô sombre‖ et douce délivrance,Tu viens ! Ô rois, régnez,‖ cela nous est égal ;Ayez la Sibérie,‖ ayez le Sénégal ;Jetez-nous au vil bagne,‖ aux noirs exils, qu’importe !Pendant que des clairons‖ chantent à votre porteEt que des sabres nus‖ gardent votre festin,Au zénith, une flamme‖ informe, le destin,Le progrès, la confuse‖ ébauche de la vie,La lampe des penseurs‖ d’un jour pâle suivie,Sur laquelle jadis‖ Torquemada soufflait,Brille et s’avance, et jette‖ on ne sait quel reflet,Prêtres, sur votre autel,‖ princes, sur votre table.La comète est ainsi‖ vaguement formidable.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 30((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a lointain / hautain masculine, classiqueb prêtres / maîtres féminine, classiquec soyez / ployés masculine, classiqued Rome / l’homme féminine, classiquee petits / avertis masculine, classiquef triste / existe féminine, classiqueg non / canon masculine, classiqueh glaive / rêve féminine, classiquei avons / esclavons masculine, classiquej l’espérance / transparence féminine, classiquek feu / Dieu masculine, classiquel roche / approche féminine, classiquem fous / tous masculine, classiquen dore / aurore féminine, classiqueo l’avoir / voir masculine, classiquep prodige / dis-je féminine, classiqueq indistinct / éteint masculine, classiquer pilote / flotte féminine, classiques palais / valets masculine, classiquet rire / proscrire féminine, classiqueu loin / témoin masculine, classiquev princes / provinces féminine, classiquew triomphez / étouffés masculine, classiquex souffrance / délivrance féminine, classiquey égal / Sénégal masculine, classiquez qu’importe / porte féminine, classiquea festin / destin masculine, classiqueb vie / suivie féminine, classiquec soufflait / reflet masculine, classiqued table / formidable féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les quatre vents de l’esprit, Paris, La Librairie Ollendorff, 1908· numérisation wikisource.org· Sources