Les rayons et les ombres, 1840
VIII. À M. le D. de…
Jules, votre château,‖ tour vieille et maison neuve,Se mire dans la Loire,‖ à l'endroit où le fleuve,Sous Blois, élargissant‖ son splendide bassin,Comme une mère presse‖ un enfant sur son seinEn lui parlant tout bas‖ d'une voix recueillie,Serre une île charmante‖ en ses bras qu'il replie.Vous avez tous les biens‖ que l'homme peut tenir.Déjà vous souriez,‖ voyant l'été venir,Et vous écouterez‖ bientôt sous le feuillageLes rires éclatants‖ qui montent du village.Vous vivez ! avril passe,‖ et voici maintenantQue mai, le mois d'amour,‖ mai rose et rayonnant,Mai dont la robe verte‖ est chaque jour plus ample,Comme un lévite enfant‖ chargé d'orner le temple,Suspend aux noirs rameaux,‖ qu'il gonfle en les touchant,Les fleurs d'où sort l'encens,‖ les nids d'où sort le chant.
Et puis vous m'écrivez‖ que votre cheminéeSurcharge en ce moment‖ sa frise blasonnéeD'un tas d'anciens débris‖ autrefois triomphants,De glaives, de cimiers‖ essayés des enfants,Qui souillent les doigts blancs‖ de vos belles duchesses ;Et qu'enfin — et c'est là‖ d'où viennent vos richesses, —Vos paysans, piquant‖ les bœufs de l'aiguillon,Ont ouvert un sépulcre‖ en creusant un sillon.Votre camp de César‖ a subi leur entaille.Car vous avez à vous‖ tout un champ de bataille,Et vos durs bûcherons,‖ tout hâlés par le vent,Du bruit de leur cognée‖ ont troublé bien souvent,Avec les noirs corbeaux‖ s'enfuyant par volées,Les ombres des héros‖ à vos chênes mêlées.
Ami, vous le savez,‖ spectateur sérieux,J'ai rêvé bien des fois‖ dans ces champs glorieux,Qui, forcés par le soc,‖ eux, vieux témoins des guerres,À donner des moissons‖ comme des champs vulgaires,Pareils au roi déchu‖ qui, craignant le réveil,Revoit sa gloire en songe‖ aux heures du sommeil,Le jour, laissent marcher‖ le bouvier dans leurs seigles,Et reçoivent, la nuit,‖ la visite des aigles !
Oh ! respectez, enfant‖ d'un siècle où tout se vend,Rome morte à côté‖ d'un village vivant !Que votre piété,‖ qui sur tout veut descendre,Laisse en paix cette terre‖ ou plutôt cette cendre !Vivez content ! dès l'aube,‖ en vos secrets chemins,Errez avec la main‖ d'une femme en vos mains ;Contemplez, du milieu‖ de tant de douces choses,Dieu qui se réjouit‖ dans la saison des roses ;Et puis, le soir, au fond‖ d'un coffre vermoulu,Prenez ce vieux Virgile‖ où tant de fois j'ai lu !Cherchez l'ombre, et, tandis‖ que dans la galerieJase et rit au hasard‖ la folle causerie,Vous, éclairant votre âme‖ aux antiques clartés,Lisez mon doux Virgile,‖ ô Jule, et méditez !
Car les temps sont venus‖ qu'a prédits le poète.Aujourd'hui, dans ces champs,‖ vaste plaine muette,Parfois le laboureur,‖ sur le sillon courbé,Trouve un noir javelot‖ qu'il croit des cieux tombé,Puis heurte pêle-mêle,‖ au fond du sol qu'il fouille,Casques vides, vieux dards‖ qu'amalgame la rouille,Et, rouvrant des tombeaux‖ pleins de débris humains,Pâlit de la grandeur‖ des ossements romains !
Mai 1839.
Versification
- Forme
- 5 distiquess (distiques)
- Rimes
- 30((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 5 distiquess
- Mots à la rime
- a neuve / fleuve féminine, classiqueb bassin / sein masculine, classiquec recueillie / replie féminine, classiqued tenir / venir masculine, classiquee feuillage / village féminine, classiquef maintenant / rayonnant masculine, classiqueg ample / temple féminine, classiqueh touchant / chant masculine, classiquea cheminée / blasonnée féminine, classiqueb triomphants / enfants masculine, classiquec duchesses / richesses féminine, classiqued l'aiguillon / sillon masculine, classiquee entaille / bataille féminine, classiquef vent / souvent masculine, classiqueg volées / mêlées féminine, classiquea sérieux / glorieux masculine, classiqueb guerres / vulgaires féminine, classiquec réveil / sommeil masculine, classiqued seigles / aigles féminine, classiquea vend / vivant masculine, classiqueb descendre / cendre féminine, classiquec chemins / mains masculine, classiqued choses / roses féminine, classiquee vermoulu / lu masculine, classiquef galerie / causerie féminine, classiqueg clartés / méditez masculine, classiquea poète / muette féminine, classiqueb courbé / tombé masculine, classiquec fouille / rouille féminine, classiqued humains / romains masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources