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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les rayons et les ombres, 1840

VII. Le monde et le siècle

Victor Hugo· 2 distiquess, alexandrins, 94 vers

Que faites-vous, Seigneur ?‖ à quoi sert votre ouvrage ?À quoi bon l'eau du fleuve‖ et l'éclair de l'orage ?Les prés ? les ruisseaux purs‖ qui lavent le gazon ?Et, sur les coteaux verts‖ dont s'emplit l'horizon,Les immenses troupeaux‖ aux fécondes haleinesQue l'aboiement des chiens‖ chasse à travers les plaines ?Pourquoi, dans ce doux mois‖ où l'air semble attiédi,Quand un calice s'ouvre‖ aux souffles de midi,Y plonger, ô Seigneur,‖ l'abeille butinante,Et changer toute fleur‖ en cloche bourdonnante ?Pourquoi le brouillard d'or‖ qui monte des hameaux ?Pourquoi l'ombre et la paix‖ qui tombent des rameaux ?Pourquoi le lac d'azur‖ semé de molles îles ?Pourquoi les bois profonds,‖ les grottes, les asiles ?À quoi bon, chaque soir,‖ quand luit l'été vermeil,Comme un charbon ardent‖ déposant le soleilAu milieu des vapeurs‖ par les vents remuées,Allumer au couchant‖ un brasier de nuées ?Pourquoi rougir la vigne‖ et jeter aux vieux mursLe rayon qui revient‖ gonfler les raisins mûrs ?À quoi bon incliner‖ sur ses axes mobilesCe globe monstrueux‖ avec toutes ses villes,Et ses monts et ses mers‖ qui flottent alentour,À quoi bon, ô Seigneur,‖ l'incliner tour à tour,Pour que l'ombre l'éteigne‖ ou que le jour le dore,Tantôt vers la nuit sombre‖ et tantôt vers l'aurore ?À quoi vous sert le flot,‖ le nuage, le bruitQu'en secret dans la fleur‖ fait le germe du fruit ?À quoi bon féconder‖ les éthers et les ondes,Faire à tous les soleils‖ des ceintures de mondes,Peupler d'astres errants‖ l'arche énorme des cieux,Seigneur ! et sur nos fronts,‖ d'où rayonnent nos yeux,Entasser en tous sens‖ des millions de lieuesEt du vague infini‖ poser les plaines bleues ?Pourquoi sur les hauteurs‖ et dans les profondeursCet amas effrayant‖ d'ombres et de splendeurs ?À quoi bon parfumer,‖ chauffer, nourrir et luire,Tout aimer, et, Dieu bon !‖ incessamment traduire,Pour l'œil intérieur‖ comme pour l'œil charnel,L'éternelle pensée‖ en spectacle éternel ?Si c'est pour qu'en ce siècle‖ où la loi tombe en cendreL'homme passe sans voir,‖ sans croire, sans comprendre,Sans rien chercher dans l'ombre,‖ et sans lever les yeuxVers les conseils divins‖ qui flottent dans les cieux,Sous la forme sacrée‖ ou sous l'éclatant voileTantôt d'une nuée‖ et tantôt d'une étoile !Si c'est pour que ce temps‖ fasse, en son morne ennui,De l'opprimé d'hier‖ l'oppresseur d'aujourd'hui ;Pour qu'on s'entre-déchire‖ à propos de cent rêves ;Pour que le peuple, foule‖ où dorment tant de sèves,Aussi bien que les rois,‖ — grave et haute leçon ! —Ait la brutalité‖ pour dernière raison,Et réponde, troupeau‖ qu'on tue ou qui lapide,À l'aveugle boulet‖ par le pavé stupide !Si c'est pour que l'émeute‖ ébranle la cité !Pour que tout soit tyran,‖ même la liberté !Si c'est pour que l'honneur‖ des anciens gentilshommes,Par eux-même amené‖ dans l'ornière où nous sommes,Aux projets des partis‖ s'attelle tristement ;Si c'est pour qu'à sa haine‖ on ajoute un sermentComme à son vieux poignard‖ on remet une lame ;Si c'est pour que le prince,‖ homme né d'une femme,Né pour briller bien vite‖ et pour vivre bien peu,S'imagine être roi‖ comme vous êtes Dieu !Si c'est pour que la joie‖ aux justes soit ravie ;Pour que l'iniquité‖ règne, pour que l'envie,Emplissant tant de fronts‖ de brasiers dévorants,Fasse petits des cœurs‖ que l'amour ferait grands !Si c'est pour que le prêtre,‖ infirme et triste apôtre,Marche avec ses deux yeux,‖ ouvrant l'un fermant l'autre,Insulte à la nature‖ au nom du verbe écrit,Et ne comprenne pas‖ qu'ici tout est l'esprit,Que Dieu met comme en nous‖ son souffle dans l'argile,Et que l'arbre et la fleur‖ commentent l'Évangile !Si c'est pour que personne‖ enfin, grand ou petit,Pas même le vieillard‖ que l'âge appesantit,Personne, du tombeau‖ sondant les avenues,N'ait l'austère souci‖ des choses inconnues,Et que, pareil au bœuf‖ par l'instinct assoupi,Chacun trace un sillon‖ sans songer à l'épi !Car l'humanité, morne‖ et manquant de prophètes,Perd l'admiration‖ des œuvres que vous faites ;L'homme ne sent plus luire‖ en son cœur triomphantNi l'aube, ni le lys,‖ ni l'ange, ni l'enfant,Ni l'âme, ce rayon‖ fait de lumière pure,Ni la création,‖ cette immense figure !

De là vient que souvent‖ je rêve et que je dis :— Est-ce que nous serions‖ condamnés et maudits ?Est-ce que ces vivants,‖ chétivement prospères,Seraient déshérités‖ du souffle de leurs pères ?Ô Dieu ! considérez‖ les hommes de ce temps,Aveugles, loin de vous‖ sous tant d'ombre flottants.Éteignez vos soleils,‖ ou rallumez leur flamme !Reprenez votre monde,‖ ou donnez-leur une âme !

Juin 1839.

Versification

Forme
2 distiquess (distiques)
Rimes
47((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
2 distiquess
Mots à la rime
a ouvrage / l'orage féminine, classiqueb gazon / l'horizon masculine, classiquec haleines / plaines féminine, classiqued attiédi / midi masculine, classiquee butinante / bourdonnante féminine, classiquef hameaux / rameaux masculine, classiqueg îles / asiles féminine, classiqueh vermeil / soleil masculine, classiquei remuées / nuées féminine, classiquej murs / mûrs masculine, classiquek mobiles / villes féminine, classiquel alentour / tour masculine, classiquem dore / l'aurore féminine, classiquen bruit / fruit masculine, classiqueo ondes / mondes féminine, classiquep cieux / yeux masculine, classiqueq lieues / bleues féminine, classiquer profondeurs / splendeurs masculine, classiques luire / traduire féminine, classiquet charnel / éternel masculine, classiqueu cendre / comprendre féminine, classiquev yeux / cieux masculine, classiquew voile / étoile féminine, classiquex ennui / d'aujourd'hui masculine, classiquey rêves / sèves féminine, classiquez leçon / raison masculine, classiquea lapide / stupide féminine, classiqueb cité / liberté masculine, classiquec gentilshommes / sommes féminine, classiqued tristement / serment masculine, classiquee lame / femme féminine, classiquef peu / Dieu masculine, classiqueg ravie / l'envie féminine, classiqueh dévorants / grands masculine, classiquei apôtre / l'autre féminine, classiquej écrit / l'esprit masculine, classiquek l'argile / l'Évangile féminine, classiquel petit / appesantit masculine, classiquem avenues / inconnues féminine, classiquen assoupi / l'épi masculine, classiqueo prophètes / faites féminine, classiquep triomphant / l'enfant masculine, classiqueq pure / figure féminine, classiquea dis / maudits masculine, classiqueb prospères / pères féminine, classiquec temps / flottants masculine, classiqued flamme / âme féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

94 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources