Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les rayons et les ombres, 1840

XIX. Ce qui se passait aux feuillantines vers 1813

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 212 vers

Enfants, beaux fronts naïfs‖ penchés autour de moi,Bouches aux dents d'émail‖ disant toujours : Pourquoi ?Vous qui, m'interrogeant‖ sur plus d'un grand problème,Voulez de chaque chose,‖ obscure pour moi-même,Connaître le vrai sens‖ et le mot décisif,Et qui touchez à tout‖ dans mon esprit pensif ;— Si bien que, vous partis,‖ enfants, souvent je passeDes heures, fort maussade,‖ à remettre à leur placeAu fond de mon cerveau‖ mes plans, mes visions,Mes sujets éternels‖ de méditations,Dieu, l'homme, l'avenir,‖ la raison, la démence,Mes systèmes, tas sombre,‖ échafaudage immense,Dérangés tout à coup,‖ sans tort de votre part,Par une question‖ d'enfant, faite au hasard ! —Puisqu'enfin vous voilà‖ sondant mes destinées,Et que vous me parlez‖ de mes jeunes années,De mes premiers instincts,‖ de mon premier espoir,Écoutez, doux amis,‖ qui voulez tout savoir !

J'eus dans ma blonde enfance,‖ hélas ! trop éphémère,Trois maîtres : — un jardin,‖ un vieux prêtre et ma mère.

Le jardin était grand,‖ profond, mystérieux,Fermé par de hauts murs‖ aux regards curieux,Semé de fleurs s'ouvrant‖ ainsi que des paupières,Et d'insectes vermeils‖ qui couraient sur les pierres ;Plein de bourdonnements‖ et de confuses voix ;Au milieu, presque un champ,‖ dans le fond, presque un bois.Le prêtre, tout nourri‖ de Tacite et d'Homère,Était un doux vieillard.‖ Ma mère — était ma mère !

Ainsi je grandissais‖ sous ce triple rayon.

Un jour… — Oh ! si Gautier‖ me prêtait son crayon,Je vous dessinerais‖ d'un trait une figureQui chez ma mère un jour‖ entra, fâcheux augure !Un docteur au front pauvre,‖ au maintien solennel,Et je verrais éclore‖ à vos bouches sans fiel,Portes de votre cœur‖ qu'aucun souci ne mine,Ce rire éblouissant‖ qui parfois m'illumine !

Lorsque cet homme entra,‖ je jouais au jardin.Et rien qu'en le voyant‖ je m'arrêtai soudain.

C'était le principal‖ d'un collège quelconque.

Les tritons que Coypel‖ groupe autour d'une conque,Les faunes que Watteau‖ dans les bois fourvoya,Les sorciers de Rembrandt,‖ les gnomes de Goya,Les diables variés,‖ vrais cauchemars de moineDont Callot en riant‖ taquine saint Antoine,Sont laids, mais sont charmants ;‖ difformes, mais remplisD'un feu qui de leur face‖ anime tous les plisEt parfois dans leurs yeux‖ jette un éclair rapide.— Notre homme était fort laid,‖ mais il était stupide.

Pardon, j'en parle encor‖ comme un franc écolier.C'est mal. Ce que j'ai dit,‖ tâchez de l'oublier ;Car de votre âge heureux,‖ qu'un pédant embarrasse,J'ai gardé la colère‖ et j'ai perdu la grâce.

Cet homme chauve et noir,‖ très effrayant pour moi,Et dont ma mère aussi‖ d'abord eut quelque effroi,Tout en multipliant‖ les humbles attitudes,Apportait des avis‖ et des sollicitudes :— Que l'enfant n'était pas‖ dirigé ; — que parfoisIl emportait son livre‖ en rêvant dans les bois ;Qu'il croissait au hasard‖ dans cette solitude ;Qu'on devait y songer ;‖ que la sévère étudeÉtait fille de l'ombre‖ et des cloîtres profonds ;Qu'une lampe pendue‖ à de sombres plafonds,Qui de cent écoliers‖ guide la plume agile,Éclairait mieux Horace‖ et Catulle et Virgile,Et versait à l'esprit‖ des rayons bien meilleursQue le soleil qui joue‖ à travers l'arbre en fleurs ;Et qu'enfin il fallait‖ aux enfants, — loin des mères, —Le joug, le dur travail‖ et les larmes amères.Là-dessus, le collège,‖ aimable et triomphant,Avec un doux sourire‖ offrait au jeune enfantIvre de liberté,‖ d'air, de joie et de roses,Ses bancs de chêne noirs,‖ ses longs dortoirs moroses,Ses salles qu'on verrouille‖ et qu'à tous leurs piliersSculpte avec un vieux clou‖ l'ennui des écoliers,Ses magisters qui font,‖ parmi les paperasses,Manger l'heure du jeu‖ par les pensums voraces,Et, sans eux, sans gazon,‖ sans arbres, sans fruits mûrs,Sa grande cour pavée‖ entre quatre grands murs.

L'homme congédié,‖ de ses discours frappée,Ma mère demeura‖ triste et préoccupée.Que faire ? que vouloir ?‖ qui donc avait raison,Ou le morne collège,‖ ou l'heureuse maison ?Qui sait mieux de la vie‖ accomplir l'œuvre austère,L'écolier turbulent,‖ ou l'enfant solitaire ?Problèmes ! questions !‖ elle hésitait beaucoup.L'affaire était bien grave.‖ Humble femme après tout,Âme par le destin,‖ non par les livres faite,De quel front repousser‖ ce tragique prophète,Au ton si magistral,‖ aux gestes si certains,Qui lui parlait au nom‖ des Grecs et des Latins ?Le prêtre était savant‖ sans doute ; mais, que sais-je ?Apprend-on par le maître‖ ou bien par le collège ?Et puis, enfin, — souvent‖ ainsi nous triomphons ! —L'homme le plus vulgaire‖ a de grands mots profonds :« Il est indispensable !‖ — il convient ! — il importe ! »Qui troublent quelquefois‖ la femme la plus forte.Pauvre mère ! lequel‖ choisir des deux chemins ?Tout le sort de son fils‖ se pesait dans ses mains.Tremblante, elle tenait‖ cette lourde balance,Et croyait bien la voir‖ par moments en silencePencher vers le collège,‖ hélas ! en opposantMon bonheur à venir‖ à mon bonheur présent.

Elle songeait ainsi‖ sans sommeil et sans trêve.

C'était l'été. Vers l'heure‖ où la lune se lève,Par un de ces beaux soirs‖ qui ressemblent au jourAvec moins de clarté,‖ mais avec plus d'amour,Dans son parc, où jouaient‖ le rayon et la brise,Elle errait, toujours triste‖ et toujours indécise,Questionnant tout bas‖ l'eau, le ciel, la forêt,Écoutant au hasard‖ les voix qu'elle entendait.

C'est dans ces moments-là‖ que le jardin paisible,La broussaille où remue‖ un insecte invisible,Le scarabée ami‖ des feuilles, le lézardCourant au clair de lune‖ au fond du vieux puisard,La faïence à fleur bleue‖ où vit la plante grasse,Le dôme oriental‖ du sombre Val-de-Grâce,Le cloître du couvent,‖ brisé, mais doux encor,Les marronniers, la verte allée aux boutons d’or,La statue où sans bruit‖ se meut l'ombre des branches,Les pâles liserons,‖ les pâquerettes blanches,Les cent fleurs du buisson,‖ de l'arbre, du roseau,Qui rendent en parfums‖ ses chansons à l'oiseau,Se mirent dans la mare‖ ou se cachent dans l'herbe,Ou qui, de l'ébénier‖ chargeant le front superbe,Au bord des clairs étangs‖ se mêlant au bouleau,Tremblent en grappes d'or‖ dans les moires de l'eau,Et le ciel scintillant‖ derrière les ramées,Et les toits répandant‖ de charmantes fumées,C'est dans ces moments-là,‖ comme je vous le dis,Que tout ce beau jardin,‖ radieux paradis,Tous ces vieux murs croulants,‖ toutes ces jeunes roses,Tous ces objets pensifs,‖ toutes ces douces choses,Parlèrent à ma mère‖ avec l'onde et le vent,Et lui dirent tout bas :‖ « Laisse-nous cet enfant ! »

« Laisse-nous cet enfant,‖ pauvre mère troublée !Cette prunelle ardente,‖ ingénue, étoilée,Cette tête au front pur‖ qu'aucun deuil ne voila,Cette âme neuve encor,‖ mère, laisse-nous-la !Ne vas pas la jeter‖ au hasard dans la foule.La foule est un torrent‖ qui brise ce qu'il roule.Ainsi que les oiseaux‖ les enfants ont leurs peurs.Laisse à notre air limpide,‖ à nos moites vapeurs,À nos soupirs, légers‖ comme l'aile d'un songe,Cette bouche où jamais‖ n'a passé le mensonge,Ce sourire naïf‖ que sa candeur défend !Ô mère au cœur profond,‖ laisse-nous cet enfant !Nous ne lui donnerons‖ que de bonnes pensées ;Nous changerons en jour‖ ses lueurs commencées ;Dieu deviendra visible‖ à ses yeux enchantés ;Car nous sommes les fleurs,‖ les rameaux, les clartés,Nous sommes la nature‖ et la source éternelleOù toute soif s'épanche,‖ où se lave toute aile ;Et les bois et les champs,‖ du sage seul compris,Font l'éducation‖ de tous les grands esprits !Laisse croître l'enfant‖ parmi nos bruits sublimes.Nous le pénétrerons‖ de ces parfums intimes,Nés du souffle céleste‖ épars dans tout beau lieu,Qui font sortir de l'homme‖ et monter jusqu'à Dieu,Comme le chant d'un luth,‖ comme l'encens d'un vase,L'espérance, l'amour,‖ la prière, et l'extase !Nous pencherons ses yeux‖ vers l'ombre d'ici-bas,Vers le secret de tout‖ entr'ouvert sous ses pas.D'enfant nous le ferons‖ homme, et d'homme poète.Pour former de ses sens‖ la corolle inquiète,C'est nous qu'il faut choisir ;‖ et nous lui montreronsComment, de l'aube au soir,‖ du chêne aux moucherons,Emplissant tout, reflets,‖ couleurs, brumes, haleines,La vie aux mille aspects‖ rit dans les vertes plaines.Nous te le rendrons simple‖ et des cieux ébloui :Et nous ferons germer‖ de toutes parts en luiPour l'homme, triste effet‖ perdu sous tant de causes,Cette pitié qui naît‖ du spectacle des choses !Laissez-nous cet enfant !‖ nous lui ferons un cœurQui comprendra la femme ;‖ un esprit non moqueur,Où naîtront aisément‖ le songe et la chimère,Qui prendra Dieu pour livre‖ et les champs pour grammaire,Un âme, pur foyer‖ de secrètes faveurs,Qui luira doucement‖ sur tous les fronts rêveurs,Et, comme le soleil‖ dans les fleurs fécondées,Jettera des rayons‖ sur toutes les idées ! »

Ainsi parlaient, à l'heure‖ où la ville se tait,L'astre, la plante et l'arbre,‖ — et ma mère écoutait.

Enfants ! ont-ils tenu‖ leur promesse sacrée ?Je ne sais. Mais je sais‖ que ma mère adoréeLes crut, et, m'épargnant‖ d'ennuyeuses prisons,Confia ma jeune âme‖ à leurs douces leçons.

Dès lors, en attendant‖ la nuit, heure où l'étudeRappelait ma pensée‖ à sa grave attitude,Tout le jour, libre, heureux,‖ seul sous le firmament,Je pus errer à l'aise‖ en ce jardin charmant,Contemplant les fruits d'or,‖ l'eau rapide ou stagnante,L'étoile épanouie‖ et la fleur rayonnante,Et les prés et les bois,‖ que mon esprit le soir,Revoyait dans Virgile‖ ainsi qu'en un miroir.

Enfants ! aimez les champs,‖ les vallons, les fontaines,Les chemins que le soir‖ emplit de voix lointaines,Et l'onde et le sillon,‖ flanc jamais assoupi,Où germe la pensée‖ à côté de l'épi.Prenez-vous par la main‖ et marchez dans les herbes ;Regardez ceux qui vont‖ liant les blondes gerbes ;Épelez dans le ciel‖ plein de lettres de feu,Et, quand un oiseau chante,‖ écoutez parler Dieu.La vie avec le choc‖ des passions contrairesVous attend ; soyez bons,‖ soyez vrais, soyez frères ;Unis contre le monde‖ où l'esprit se corrompt,Lisez au même livre‖ en vous touchant du front,Et n'oubliez jamais‖ que l'âme humble et choisieFaite pour la lumière‖ et pour la poésie,Que les cœurs où Dieu met‖ des échos sérieuxPour tous les bruits qu'anime‖ un sens mystérieux,Dans un cri, dans un son,‖ dans un vague murmure,Entendent les conseils‖ de toute la nature !

Mai 1839.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
106((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a moi / Pourquoi masculine, classiqueb problème / moi-même féminine, classiquec décisif / pensif masculine, classiqued passe / place féminine, classiquee visions / méditations masculine, classiquef démence / immense féminine, classiqueg part / hasard masculine, classiqueh destinées / années féminine, classiquei espoir / savoir masculine, classiquea éphémère / mère féminine, classiquea mystérieux / curieux masculine, classiqueb paupières / pierres féminine, classiquec voix / bois masculine, classiqued d'Homère / mère féminine, classiquea rayon / crayon masculine, classiqueb figure / augure féminine, classiquec solennel / fiel masculine, classiqued mine / m'illumine féminine, classiquea jardin / soudain masculine, classiquea quelconque / conque féminine, classiqueb fourvoya / Goya masculine, classiquec moine / Antoine féminine, classiqued remplis / plis masculine, classiquee rapide / stupide féminine, classiquea écolier / l'oublier masculine, classiqueb embarrasse / grâce féminine, classiquea moi / effroi masculine, classiqueb attitudes / sollicitudes féminine, classiquec parfois / bois masculine, classiqued solitude / étude féminine, classiquee profonds / plafonds masculine, classiquef agile / Virgile féminine, classiqueg meilleurs / fleurs masculine, classiqueh mères / amères féminine, classiquei triomphant / enfant masculine, classiquej roses / moroses féminine, classiquek piliers / écoliers masculine, classiquel paperasses / voraces féminine, classiquem mûrs / murs masculine, classiquea frappée / préoccupée féminine, classiqueb raison / maison masculine, classiquec austère / solitaire féminine, classiqued beaucoup / tout masculine, non classiquee faite / prophète féminine, classiquef certains / Latins masculine, classiqueg sais-je / collège féminine, classiqueh triomphons / profonds masculine, classiquei importe / forte féminine, classiquej chemins / mains masculine, classiquek balance / silence féminine, classiquel opposant / présent masculine, classiquea trêve / lève féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquec brise / indécise féminine, classiqued forêt / entendait masculine, classiquea paisible / invisible féminine, classiqueb lézard / puisard masculine, classiquec grasse / Val-de-Grâce féminine, classiqued encor / d’or masculine, classiquee branches / blanches féminine, classiquef roseau / l'oiseau masculine, classiqueg l'herbe / superbe féminine, classiqueh bouleau / l'eau masculine, classiquei ramées / fumées féminine, classiquej dis / paradis masculine, classiquek roses / choses féminine, classiquel vent / enfant masculine, classiquea troublée / étoilée féminine, classiqueb voila / laisse-nous-la masculine, classiquec foule / roule féminine, classiqued peurs / vapeurs masculine, classiquee songe / mensonge féminine, classiquef défend / enfant masculine, classiqueg pensées / commencées féminine, classiqueh enchantés / clartés masculine, classiquei éternelle / aile féminine, classiquej compris / esprits masculine, classiquek sublimes / intimes féminine, classiquel lieu / Dieu masculine, classiquem vase / l'extase féminine, classiquen d'ici-bas / pas masculine, classiqueo poète / inquiète féminine, classiquep montrerons / moucherons masculine, classiqueq haleines / plaines féminine, classiquer ébloui / lui masculine, classiques causes / choses féminine, classiquet cœur / moqueur masculine, classiqueu chimère / grammaire féminine, classiquev faveurs / rêveurs masculine, classiquew fécondées / idées féminine, classiquea tait / écoutait masculine, classiquea sacrée / adorée féminine, classiqueb prisons / leçons masculine, classiquea l'étude / attitude féminine, classiqueb firmament / charmant masculine, classiquec stagnante / rayonnante féminine, classiqued soir / miroir masculine, classiquea fontaines / lointaines féminine, classiqueb assoupi / l'épi masculine, classiquec herbes / gerbes féminine, classiqued feu / Dieu masculine, classiquee contraires / frères féminine, classiquef corrompt / front masculine, classiqueg choisie / poésie féminine, classiqueh sérieux / mystérieux masculine, classiquei murmure / nature féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

212 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources