Les rayons et les ombres, 1840
XXV. En passant dans la place louis XV un jour de fête publique
— Allons, dit-elle, encor !‖ pourquoi ce front courbé ?Songeur, dans votre puits‖ vous voilà retombé !À quoi bon pour rêver‖ venir dans une fête ?Moi, je lui dis, tandis‖ qu'elle inclinait la tête,Et que son bras charmant‖ à mon bras s'appuyait :— Oui, c'est dans cette place‖ où notre âge inquietMit une pierre afin‖ de cacher une idée,C'est bien ici qu'un jour‖ de soleil inondée,La grande nation‖ dans la grande citéVint voir passer en pompe‖ une douce beauté !Ange à qui l'on rêvait‖ des ailes repliées !Vierge la veille encor,‖ des jeunes mariéesAyant l'étonnement‖ et la fraîche pâleur,Qui, reine et femme, étoile‖ en même temps que fleur,Unissait, pour charmer‖ cette foule attendrie,Le doux nom d'Antoinette‖ au beau nom de Marie !
Son prince la suivait,‖ ils souriaient entre eux,Et tous en la voyant‖ disaient : Qu'il est heureux ! —
Et je me tus alors,‖ car mon cœur était sombre ;La laissant contempler‖ la fête aux bruits sans nombre,Le fleuve où se croisaient‖ cent bateaux pavoisés,Le peuple, les vieillards‖ à l'ombre reposés,Les écoliers jouant‖ par bandes séparées,Et le soleil tranquille,‖ et, de joie enivrées,Les bouches qui, couvrant‖ l'orchestre aux vagues sons,Jetaient une vapeur‖ de confuses chansons.
Moi, vers ce qui se meut‖ dans une ombre éternelle,Je m'étais retourné.‖ L'âme est une prunelle.
— Oh ! pensais-je, pouvoir‖ étrange et surhumainDe celui qui nous tient‖ palpitants dans sa main !Ô volonté du ciel !‖ abîme où l'œil se noie !Gouffre où depuis Adam‖ le genre humain tournoie !Comme vous nous prenez‖ et vous nous rejetez !Comme vous vous jouez‖ de nos prospérités !Sur votre sable, ô Dieu,‖ notre granit se fonde !Oh ! que l'homme est plongé‖ dans une nuit profonde !Comme tout ce qu'il fait,‖ hélas ! en s'achevantSur lui croule ! et combien‖ il arrive souventQu'à l'heure où nous rêvons‖ un avenir suprême,Le sort de nous se rit,‖ et que, sous nos pas même,Dans cette terre où rien‖ ne nous semble creusé,Quelque chose d'horrible‖ est déjà déposé !Louis seize, le jour‖ de sa noce royale,Avait déjà le pied‖ sur la place fataleOù, formé lentement‖ au souffle du Très-Haut,Comme un grain dans le sol,‖ germait son échafaud !
Avril 1839.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 23((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess, 2 distiques
- Mots à la rime
- a courbé / retombé masculine, classiqueb fête / tête féminine, classiquec s'appuyait / inquiet masculine, classiqued idée / inondée féminine, classiquee cité / beauté masculine, classiquef repliées / mariées féminine, classiqueg pâleur / fleur masculine, classiqueh attendrie / Marie féminine, classiquea eux / heureux masculine, classiquea sombre / nombre féminine, classiqueb pavoisés / reposés masculine, classiquec séparées / enivrées féminine, classiqued sons / chansons masculine, classiquea éternelle / prunelle féminine, classiquea surhumain / main masculine, classiqueb noie / tournoie féminine, classiquec rejetez / prospérités masculine, classiqued fonde / profonde féminine, classiquee s'achevant / souvent masculine, classiquef suprême / même féminine, classiqueg creusé / déposé masculine, classiqueh royale / fatale féminine, classiquei Très-Haut / échafaud masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
46 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources