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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les rayons et les ombres, 1840

XXVI. Mille chemins, un seul but

Victor Hugo· 31 quatrains, octosyllabes, 124 vers

Le chasseur songe dans les boisÀ des beautés sur l'herbe assises,Et dans l'ombre il croit voir parfoisDanser des formes indécises.

Le soldat pense à ses destinsTout en veillant sur les empires,Et dans ses souvenirs lointainsEntrevoit de vagues sourires.

Le pâtre attend sous le ciel bleuL'heure où son étoile paisibleVa s'épanouir, fleur de feu,Au bout d'une tige invisible.

Regarde-les, regarde encorComme la vierge, fille d'Ève,Jette en courant dans les blés d'orSa chanson qui contient son rêve !

Vois errer dans les champs en fleur,Dos courbé, paupières baissées,Le poète, cet oiseleur,Qui cherche à prendre des pensées.

Vois sur la mer les matelotsImplorant la terre embaumée,Lassés de l'écume des flots,Et demandant une fumée !

Se rappelant quand le flot noirBat les flancs plaintifs du navire,Les hameaux si joyeux le soir,Les arbres pleins d'éclats de rire !

Vois le prêtre, priant pour tous,Front pur qui sous nos fautes penche,Songer dans le temple, à genouxSur les plis de sa robe blanche.

Vois s'élever sur les hauteursTous ces grands penseurs que tu nommes,Sombres esprit dominateurs,Chênes dans la forêt des hommes.

Vois, couvant des yeux son trésor,La mère contempler, ravie,Son enfant, cœur sans ombre encor,Vase que remplira la vie !

Tous, dans la joie ou dans l'affront,Portent, sans nuage et sans tache,Un mot qui rayonne à leur front,Dans leur âme un mot qui se cache.

Selon les desseins du Seigneur,Le mot qu'on voit pour tous varie ;— L'un a : Gloire ! l'autre a : Bonheur !L'un dit : Vertu ! l'autre : Patrie !

Le mot caché ne change pas.Dans tous les cœurs toujours le même ;Il y chante ou gémit tout bas ;Et ce mot, c'est le mot suprême !

C'est le mot qui peut assoupirL'ennui du front le plus morose !C'est le mystérieux soupirQu'à toute heure fait toute chose !

C'est le mot d'où les autres motsSortent comme d'un tronc austère,Et qui remplit de ses rameauxTous les langages de la terre !

C'est le verbe, obscur ou vermeil,Qui luit dans le reflet des fleuves,Dans le phare, dans le soleil,Dans la sombre lampe des veuves !

Qui se mêle au bruit des roseaux,Au tressaillement des colombes ;Qui jase et rit dans les berceaux,Et qu'on sent vivre au fond des tombes !

Qui fait éclore dans les boisLes feuilles, les souffles, les ailes,La clémence au cœur des grands rois,Le sourire aux lèvres des belles !

C'est le nœud des prés et des eaux !C'est le charme qui se composeDu plus tendre cri des oiseaux,Du plus doux parfum de la rose !

C'est l'hymne que le gouffre amerChante en poussant au port des voiles !C'est le mystère de la mer,Et c'est le secret des étoiles !

Ce mot, fondement éternelDe la seconde des deux Romes,C'est Foi dans la langue du ciel,Amour dans la langue des hommes !

Aimer, c'est avoir dans les mainsUn fil pour toutes les épreuves,Un flambeau pour tous les chemins,Une coupe pour tous les fleuves !

Aimer, c'est comprendre les cieux.C'est mettre, qu'on dorme ou qu'on veille,Une lumière dans ses yeux,Une musique en son oreille !

C'est se chauffer à ce qui bout !C'est pencher son âme embauméeSur le côté divin de tout !Ainsi, ma douce bien-aimée,

Tu mêles ton cœur et tes sens,Dans la retraite où tu m'accueilles,Aux dialogues ravissantsDes flots, des astres et des feuilles !

La vitre laisse voir le jour ;Malgré nos brumes et nos doutes,Ô mon ange ! à travers l'amourLes vérités paraissent toutes !

L'homme et la femme, couple heureux,À qui le cœur tient lieu d'apôtre,Laissent voir le ciel derrière eux,Et sont transparents l'un pour l'autre.

Ils ont en eux, comme un lac noirReflète un astre en son eau pure,Du Dieu caché qu'on ne peut voirUne lumineuse figure !

Aimons ! prions ! les bois sont verts,L'été resplendit sur la mousse,Les germes vivent entr'ouverts,L'onde s'épanche et l'herbe pousse !

Que la foule, bien loin de nousSuive ses routes insensées.Aimons, et tombons à genoux,Et laissons aller nos pensées !

L'amour, qu'il vienne tôt ou tard,Prouve Dieu dans notre âme sombre.Il faut bien un corps quelque partPour que le miroir ait une ombre.

Mai 183.

Versification

Forme
31 quatrains (quatrains)
Rimes
31(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
31 quatrains
Mots à la rime
a bois / parfois masculine, classiqueb assises / indécises féminine, classiquea destins / lointains masculine, classiqueb empires / sourires féminine, classiquea bleu / feu masculine, classiqueb paisible / invisible féminine, classiquea encor / d'or masculine, classiqueb d'Ève / rêve féminine, classiquea fleur / oiseleur masculine, classiqueb baissées / pensées féminine, classiquea matelots / flots masculine, classiqueb embaumée / fumée féminine, classiquea noir / soir masculine, classiqueb navire / rire féminine, classiquea tous / genoux masculine, classiqueb penche / blanche féminine, classiquea hauteurs / dominateurs masculine, classiqueb nommes / hommes féminine, classiquea trésor / encor masculine, classiqueb ravie / vie féminine, classiquea l'affront / front masculine, classiqueb tache / cache féminine, classiquea Seigneur / Bonheur masculine, classiqueb varie / Patrie féminine, classiquea pas / bas masculine, classiqueb même / suprême féminine, classiquea assoupir / soupir masculine, classiqueb morose / chose féminine, classiquea mots / rameaux masculine, classiqueb austère / terre féminine, classiquea vermeil / soleil masculine, classiqueb fleuves / veuves féminine, classiquea roseaux / berceaux masculine, classiqueb colombes / tombes féminine, classiquea bois / rois masculine, classiqueb ailes / belles féminine, classiquea eaux / oiseaux masculine, classiqueb compose / rose féminine, classiquea amer / mer masculine, classiqueb voiles / étoiles féminine, classiquea éternel / ciel masculine, classiqueb Romes / hommes féminine, classiquea mains / chemins masculine, classiqueb épreuves / fleuves féminine, classiquea cieux / yeux masculine, classiqueb veille / oreille féminine, classiquea bout / tout masculine, classiqueb embaumée / bien-aimée féminine, classiquea sens / ravissants masculine, classiqueb m'accueilles / feuilles féminine, classiquea jour / l'amour masculine, classiqueb doutes / toutes féminine, classiquea heureux / eux masculine, classiqueb d'apôtre / l'autre féminine, classiquea noir / voir masculine, classiqueb pure / figure féminine, classiquea verts / entr'ouverts masculine, classiqueb mousse / pousse féminine, classiquea nous / genoux masculine, classiqueb insensées / pensées féminine, classiquea tard / part masculine, classiqueb sombre / ombre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

124 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources