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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les rayons et les ombres, 1840

XXXVI. La statue

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 138 vers

Il semblait grelotter,‖ car la bise était dure.C'était, sous un amas‖ de rameaux sans verdure,Une pauvre statue,‖ au dos noir, au pied vert,Un vieux faune isolé‖ dans le vieux parc désert,Qui, de son front penché‖ touchant aux branches d'arbre,Se perdait à mi-corps‖ dans sa gaine de marbre.

Il était là, pensif,‖ à la terre lié,Et, comme toute chose‖ immobile, — oublié !

Des arbres l'entouraient,‖ fouettés d'un vent de glace,Et comme lui vieillis‖ à cette même place ;Des marronniers géants,‖ sans feuilles, sans oiseauxSous leurs tailles brouillés‖ en ténébreux réseaux,Pâle, il apparaissait,‖ et la terre était brune.Une âpre nuit d'hiver,‖ sans étoile et sans lune,Tombait à larges pans‖ dans le brouillard diffus.D'autres arbres plus loin‖ croisaient leurs sombres fûts ;Plus loin d'autres encore,‖ estompés par l'espace,Poussaient dans le ciel gris‖ où le vent du soir passeMille petits rameaux‖ noirs, tordus et mêlés,Et se posaient partout,‖ l'un par l'autre voilés,Sur l'horizon, perdu‖ dans les vapeurs informes,Comme un grand troupeau roux‖ de hérissons énormes.

Rien de plus. Ce vieux faune,‖ un ciel morne, un bois noir.

Peut-être dans la brume‖ au loin pouvait-on voirQuelque longue terrasse‖ aux verdâtres assises,Ou, près d'un grand bassin,‖ des nymphes indécises,Honteuses à bon droit‖ dans ce parc aboli,Autrefois des regards,‖ maintenant de l'oubli.Le vieux faune riait.‖ — Dans leurs ombres douteusesLaissant le bassin triste‖ et les nymphes honteuses,Le vieux faune riait,‖ c'est à lui que je vins ;Ému, car sans pitié‖ tous ces sculpteurs divinsCondamnent pour jamais,‖ contents qu'on les admire,Les nymphes à la honte‖ et les faunes au rire.

Moi, j'ai toujours pitié‖ du pauvre marbre obscur.De l'homme moins souvent,‖ parce qu'il est plus dur.

Et, sans froisser d'un mot‖ son oreille blessée,Car le marbre entend bien‖ la voix de la pensée,Je lui dis : — « Vous étiez‖ du beau siècle amoureux.Sylvain, qu'avez-vous vu‖ quand vous étiez heureux ?Vous étiez de la cour ?‖ Vous assistiez aux fêtes ?C'est pour vous divertir‖ que ces nymphes sont faites.C'est pour vous, dans ces bois,‖ que de savantes mainsOnt mêlé les dieux grecs‖ et les césars romains,Et, dans les claires eaux‖ mirant les vases rares,Tordu tout ce jardin‖ en dédales bizarres.Quand vous étiez heureux,‖ qu'avez-vous vu, Sylvain ?Contez-moi les secrets‖ de ce passé trop vain,De ce passé charmant,‖ plein de flammes discrètes,Où parmi les grands rois‖ croissaient les grands poètes.Que de frais souvenirs‖ dont encor vous riez !Parlez-moi, beau Sylvain,‖ comme vous parleriezÀ l'arbre, au vent qui souffle,‖ à l'herbe non foulée.D'un bout à l'autre bout‖ de cette épaisse allée,Avez-vous quelquefois,‖ moqueur antique et grec,Quand près de vous passait‖ avec le beau LautrecMarguerite aux yeux doux,‖ la reine béarnaise,Lancé votre œil oblique‖ à l'Hercule Farnèse ?Seul sous votre antre vert‖ de feuillage mouillé,Ô Sylvain complaisant,‖ avez-vous conseillé,Vous tournant vers chacun‖ du côté qui l'attire,Racan comme berger,‖ Regnier comme satyre ?Avez-vous vu parfois,‖ sur ce banc, vers midi,Suer Vincent de Paul‖ à façonner Gondi ?Faune ! avez-vous suivi‖ de ce regard étrangeAnne avec Buckingham,‖ Louis avec Fontange,Et se retournaient-ils,‖ la rougeur sur le front,En vous entendant rire‖ au coin du bois profond ?Étiez-vous consulté‖ sur le thyrse ou le lierre,Lorsqu'en un grand ballet‖ de forme singulièreLa cour du dieu Phœbus‖ ou la cour du dieu PanDu nom d'Amaryllis‖ enivraient Montespan ?Fuyant des courtisans‖ les oreilles de pierre,La Fontaine vint-il,‖ les pleurs dans la paupière,De ses nymphes de Vaux‖ vous conter les regrets ?Que vous disait Boileau,‖ que vous disait Segrais,À vous, faune lettré‖ qui jadis dans l'églogueAviez avec Virgile‖ un charmant dialogue,Et qui faisiez sauter,‖ sur le gazon naissant,Le lourd spondée au pas‖ du dactyle dansant ?Avez-vous vu jouer‖ les beautés dans les herbes,Chevreuse aux yeux noyés,‖ Thiange aux airs superbes ?Vous ont-elles parfois‖ de leur groupe vermeilEntouré follement,‖ si bien que le soleilDécoupait tout à coup,‖ en perçant quelque nue,Votre profil lascif‖ sur leur gorge ingénue ?Votre arbre a-t-il reçu‖ sous son abri sereinL'écarlate linceul‖ du pâle Mazarin ?Avez-vous eu l'honneur‖ de voir rêver Molière ?Vous a-t-il quelquefois,‖ d'une voix familière,Vous jetant brusquement‖ un vers mélodieux,Tutoyé, comme on fait‖ entre les demi-dieux ?En revenant un soir‖ du fond des avenues,Ce penseur, qui, voyant‖ les âmes toutes nues,Ne pouvait avoir peur‖ de votre nudité,À l'homme en son esprit‖ vous a-t-il confronté ?Et vous a-t-il trouvé,‖ vous le spectre cynique,Moins triste, moins méchant,‖ moins froid, moins ironique,Alors qu'il comparait,‖ s'arrêtant en chemin,Votre rire de marbre‖ à notre rire humain ? »

Ainsi je lui parlais‖ sous l'épaisse ramure.Il ne répondit pas‖ même par un murmure.J'écoutais, incliné‖ sur le marbre glacé,Mais je n'entendis rien‖ remuer du passé.La blafarde lueur‖ du jour qui se retireBlanchissait vaguement‖ l'immobile satyre,Muet à ma parole‖ et sourd à ma pitié.À le voir là, sinistre,‖ et sortant à moitiéDe son fourreau noirci‖ par l'humide feuillée,On eût dit la poignée‖ en torse ciseléeD'un vieux glaive rouillé‖ qu'on laisse dans l'étui.

Je secouai la tête‖ et m'éloignai de lui.Alors des buissons noirs,‖ des branches desséchéesComme des sœurs en deuil‖ sur sa tête penchées,Et des antres secrets‖ dispersés dans les bois,Il me sembla soudain‖ qu'il sortait une voix,Qui dans mon âme obscure‖ et vaguement sonoreÉveillait un écho‖ comme au fond d'une amphore.

— « Ô poète imprudent,‖ que fais-tu ? laisse en paixLes faunes délaissés‖ sous les arbres épais !Poète ! ignores-tu‖ qu'il est toujours impieD'aller, aux lieux déserts‖ où dort l'ombre assoupie,Secouer, par l'amour‖ fussiez-vous entraînés,Cette mousse qui pend‖ aux siècles ruinés,Et troubler, du vain bruit‖ de vos voix indiscrètes,Le souvenir des morts‖ dans ses sombres retraites ! »

Alors dans les jardins‖ sous la brume enfouisJe m'enfonçai, rêvant‖ aux jours évanouis,Tandis que les rameaux‖ s'emplissaient de mystère,Et que derrière moi‖ le faune solitaire,Hiéroglyphe obscur‖ d'un antique alphabet,Continuait de rire‖ à la nuit qui tombait.

J'allais, et contemplant‖ d'un regard triste encoreTous ces doux souvenirs,‖ beauté, printemps, aurore,Dans l'air et sous mes pieds‖ épars, mêlés, flottants,Feuilles de l'autre été,‖ femmes de l'autre temps,J'entrevoyais au loin,‖ sous les branchages sombres,Des marbres dans le bois,‖ dans le passé des ombres !

Décembre 1837.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
69((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a dure / verdure féminine, classiqueb vert / désert masculine, classiquec d'arbre / marbre féminine, classiquea lié / oublié masculine, classiquea glace / place féminine, classiqueb oiseaux / réseaux masculine, classiquec brune / lune féminine, classiqued diffus / fûts masculine, classiquee l'espace / passe féminine, classiquef mêlés / voilés masculine, classiqueg informes / énormes féminine, classiquea noir / voir masculine, classiqueb assises / indécises féminine, classiquec aboli / l'oubli masculine, classiqued douteuses / honteuses féminine, classiquee vins / divins masculine, classiquef admire / rire féminine, classiquea obscur / dur masculine, classiquea blessée / pensée féminine, classiqueb amoureux / heureux masculine, classiquec fêtes / faites féminine, classiqued mains / romains masculine, classiquee rares / bizarres féminine, classiquef Sylvain / vain masculine, classiqueg discrètes / poètes féminine, classiqueh riez / parleriez masculine, classiquei foulée / allée féminine, classiquej grec / Lautrec masculine, classiquek béarnaise / Farnèse féminine, classiquel mouillé / conseillé masculine, classiquem l'attire / satyre féminine, classiquen midi / Gondi masculine, classiqueo étrange / Fontange féminine, classiquep front / profond masculine, classiqueq lierre / singulière féminine, classiquer Pan / Montespan masculine, classiques pierre / paupière féminine, classiquet regrets / Segrais masculine, classiqueu l'églogue / dialogue féminine, classiquev naissant / dansant masculine, classiquew herbes / superbes féminine, classiquex vermeil / soleil masculine, classiquey nue / ingénue féminine, classiquez serein / Mazarin masculine, classiquea Molière / familière féminine, classiqueb mélodieux / demi-dieux masculine, classiquec avenues / nues féminine, classiqued nudité / confronté masculine, classiquee cynique / ironique féminine, classiquef chemin / humain masculine, classiquea ramure / murmure féminine, classiqueb glacé / passé masculine, classiquec retire / satyre féminine, classiqued pitié / moitié masculine, classiquee feuillée / ciselée féminine, classiquef l'étui / lui masculine, classiqueb desséchées / penchées féminine, classiquec bois / voix masculine, classiqued sonore / amphore féminine, classiquea paix / épais masculine, classiqueb impie / assoupie féminine, classiquec entraînés / ruinés masculine, classiqued indiscrètes / retraites féminine, classiquea enfouis / évanouis masculine, classiqueb mystère / solitaire féminine, classiquec alphabet / tombait masculine, classiquea encore / aurore féminine, classiqueb flottants / temps masculine, classiquec sombres / ombres féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources