Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les rayons et les ombres, 1840

XXXV. Que la musique date du seizième siècle

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 222 vers

I

Ô vous, mes vieux amis,‖ si jeunes autrefois,Qui comme moi des jours‖ avez porté le poids,Qui de plus d'un regret‖ frappez la tombe sourde,Et qui marchez courbés,‖ car la sagesse est lourde ;Mes amis ! qui de vous,‖ qui de nous n'a souvent,Quand le deuil à l'œil sec,‖ au visage rêvant,Cet ami sérieux‖ qui blesse et qu'on révère,Avait sur notre front‖ posé sa main sévère,Qui de nous n'a cherché‖ le calme dans un chant !Qui n'a, comme une sœur‖ qui guérit en touchant,Laissé la mélodie‖ entrer dans sa pensée !Et, sans heurter des morts‖ la mémoire bercée,N'a retrouvé le rire‖ et les pleurs à la foisParmi les instruments,‖ les flûtes et les voix !

Qui de nous, quand sur lui‖ quelque douleur s'écoule,Ne s'est glissé, vibrant‖ au souffle de la foule,Dans le théâtre empli‖ de confuses rumeurs !Comme un soupir parfois‖ se perd dans des clameurs,Qui n'a jeté son âme,‖ à ces âmes mêlée,Dans l'orchestre où frissonne‖ une musique ailée,Où la marche guerrière‖ expire en chant d'amour,Où la basse en pleurant‖ apaise le tambour !

II

Écoutez ! écoutez !‖ du maître qui palpite,Sur tous les violons‖ l'archet se précipite.L'orchestre tressaillant‖ rit dans son antre noir.Tout parle. C'est ainsi‖ qu'on entend sans les voir,Le soir, quand la campagne‖ élève un sourd murmure,Rire les vendangeurs‖ dans une vigne mûre.Comme sur la colonne‖ un frêle chapiteau,La flûte épanouie‖ a monté sur l'alto.Les gammes, chastes sœurs‖ dans la vapeur cachées,Vidant et remplissant‖ leurs amphores penchées,Se tiennent par la main‖ et chantent tour à tour.Tandis qu'un vent léger‖ fait flotter alentour,Comme un voile folâtre‖ autour d'un divin groupe,Ces dentelles du son‖ que le fifre découpe.Ciel ! voilà le clairon‖ qui sonne. À cette voix,Tout s'éveille en sursaut,‖ tout bondit à la fois.La caisse aux mille échos,‖ battant ses flancs énormes,Fait hurler le troupeau‖ des instruments difformes,Et l'air s'emplit d'accords‖ furieux et sifflantsQue les serpents de cuivre‖ ont tordus dans leurs flancs.Vaste tumulte où passe‖ un hautbois qui soupire !Soudain du haut en bas‖ le rideau se déchire ;Plus sombre et plus vivante‖ à l'œil qu'une forêt,Toute la symphonie‖ en un hymne apparaît.Puis, comme en un chaos‖ qui reprendrait un monde,Tout se perd dans les plis‖ d'une brume profonde.Chaque forme du chant‖ passe en disant : Assez !Les sons étincelants‖ s'éteignent dispersés.Une nuit qui répand‖ ses vapeurs agrandiesEfface le contour‖ des vagues mélodies,Telles que des esquifs‖ dont l'eau couvre les mâts ;Et la strette, jetant‖ sur leur confus amasSes tremblantes lueurs‖ largement étalées,Retombe dans cette ombre‖ en grappes étoilées !

Ô concert qui s'envole‖ en flamme à tous les vents !Gouffre où le crescendo‖ gonfle ses flots mouvants !Comme l'âme s'émeut !‖ comme les cœurs écoutent !Et comme cet archet‖ d'où les notes dégouttent,Tantôt dans le lumière‖ et tantôt dans la nuit,Remue avec fierté‖ cet orage de bruit !

III

Puissant Palestrina,‖ vieux maître, vieux génie,Je vous salue ici,‖ père de l'harmonie,Car, ainsi qu'un grand fleuve‖ où boivent les humains,Toute cette musique‖ a coulé dans vos mains !Car Gluck et Beethoven,‖ rameaux sous qui l'on rêve,Sont nés de votre souche‖ et faits de votre sève !Car Mozart, votre fils,‖ a pris sur vos autelsCette nouvelle lyre‖ inconnue aux mortels,Plus tremblante que l'herbe‖ au souffle des aurores,Née au seizième siècle‖ entre vos doigts sonores !Car, maître, c'est à vous‖ que tous nos soupirs vont,Sitôt qu'une voix chante‖ et qu'une âme répond !Oh ! ce maître, pareil‖ au créateur qui fonde,Comment dit-il jaillir‖ de sa tête profondeCet univers de sons,‖ doux et sombre à la fois,Écho du Dieu caché‖ dont le monde est la voix ?Où ce jeune homme, enfant‖ de la blonde Italie,Prit-il cette âme immense‖ et jusqu'aux bords remplie ?Quel souffle, quel travail,‖ quelle intuition,Fit de lui ce géant,‖ dieu de l'émotion,Vers qui se tourne l'œil‖ qui pleure et qui s'essuie,Sur qui tout un côté‖ du cœur humain s'appuie ?D'où lui vient cette voix‖ qu'on écoute à genoux ?Et qui donc verse en lui‖ ce qu'il reverse en nous ?

IV

Ô mystère profond‖ des enfances sublimes !Qui fait naître la fleur‖ au penchant des abîmes,Et le poète au bord‖ des sombres passions ?Quel dieu lui trouble l'œil‖ d'étranges visions ?Quel dieu lui montre l'astre‖ au milieu des ténèbres,Et, comme sous un crêpe‖ aux plis noirs et funèbresOn voit d'une beauté‖ le sourire enivrant,L'idéal à travers‖ le réel transparent ?Qui donc prend par la main‖ un enfant dès l'aurorePour lui dire : — « En ton âme‖ il n'est pas jour encore.Enfant de l'homme ! avant‖ que de son feu vainqueurLe midi de la vie‖ ait desséché ton cœur,Viens, je vais t'entrouvrir‖ des profondeurs sans nombre !Viens, je vais de clarté‖ remplir tes yeux pleins d'ombre !Viens, écoute avec moi‖ ce qu'on explique ailleurs,Le bégaiement confus‖ des sphères et des fleurs ;Car, enfant, astre au ciel‖ ou rose dans la haie,Toute chose innocente‖ ainsi que toi bégaie !Tu seras le poète,‖ un homme qui voit Dieu !Ne crains pas la science,‖ âpre sentier de feu,Route austère, il est vrai,‖ mais des grands cœurs choisies,Que la religion‖ et que la poésieBordent des deux côtés‖ de leur buisson fleuri.Quand tu peux en chemin,‖ ô bel enfant chéri,Cueillir l'épine blanche‖ et les clochettes bleues,Ton petit pas se joue‖ avec les grandes lieues.Ne crains donc pas l'ennui‖ ni la fatigue. — Viens !Écoute la nature‖ aux vagues entretiens.Entends sous chaque objet‖ sourdre la parabole.Sous l'être universel‖ vois l'éternel symbole,Et l'homme et le destin,‖ et l'arbre et la forêt,Les noirs tombeaux, sillons‖ où germe le regret ;Et, comme à nos douleurs‖ des branches attachées,Les consolations‖ sur notre front penchées,Et, pareil à l'esprit‖ du juste radieux,Le soleil, cette gloire‖ épanouie aux cieux ! »

V

Dieu ! que Palestrina,‖ dans l'homme et dans les choses,Dut entendre de voix‖ joyeuses et moroses !Comme on sent qu'à cet âge‖ où notre cœur sourit,Où lui déjà pensait,‖ il a dans son espritEmporté, comme un fleuve‖ à l'onde fugitive,Tout ce que lui jetait‖ la nuée ou la rive !Comme il s'est promené,‖ tout enfant, tout pensif,Dans les champs, et, dès l'aube,‖ au fond du bois massif,Et près du précipice,‖ épouvante des mères !Tour à tour noyé d'ombre,‖ ébloui de chimères,Comme il ouvrait son âme‖ alors que le printempsTrempe la berge en fleur‖ dans l'eau des clairs étangs,Que le lierre remonte‖ aux branches favorites,Que l'herbe aux boutons d'or‖ mêle les marguerites !

À cette heure indécise‖ où le jour va mourir,Où tout s'endort, le cœur‖ oubliant de souffrir,Les oiseaux de chanter‖ et les troupeaux de paître,Que de fois sous ses yeux‖ un chariot champêtre,Groupe vivant de bruit,‖ de chevaux et de voix,A gravi sur le flanc‖ du coteau dans les boisQuelque route creusée‖ entre les ocres jaunes,Tandis que, près d'une eau‖ qui fuyait sous les aulnes,Il écoutait gémir‖ dans les brumes du soirUne cloche enrouée‖ au fond d'un vallon noir !

Que de fois, épiant‖ la rumeur des chaumières,Le brin d'herbe moqueur‖ qui siffle entre deux pierres,Le cri plaintif du soc‖ gémissant et traîné,Le nid qui jase au fond‖ du cloître ruinéD'où l'ombre se répand‖ sur les tombes des moines,Le champ doré par l'aube‖ où causent les avoinesQui pour nous voir passer,‖ ainsi qu'un peuple heureux,Se penchent en tumulte‖ au bord du chemin creux,L'abeille qui gaiement‖ chante et parle à la rose,Parmi tous ces objets‖ dont l'être se compose,Que de fois il rêva,‖ scrutateur ténébreux,Cherchant à s'expliquer‖ ce qu'ils disaient entre eux !

Et chaque soir, après‖ ses longues promenades,Laissant sous les balcons‖ rire les sérénades,Quand il s'en revenait‖ content, grave et muet,Quelque chose de plus‖ dans son cœur remuait.Mouche, il avait son miel ;‖ arbuste, sa rosée.Il en vint par degrés‖ à ce qu'en sa penséeTout vécut. — Saint travail‖ que les poètes font ! —Dans sa tête, pareille‖ à l'univers profond,L'air courait, les oiseaux‖ chantaient, la flamme et l'ondeSe courbaient, la moisson‖ dorait la terre blonde,Et les toits et les monts‖ et l'ombre qui descendSe mêlaient, et le soir‖ venait, sombre et chassantLa brute vers son antre‖ et l'homme vers son gîte,Et les hautes forêts,‖ qu'un vent du ciel agite,Joyeuses de renaître‖ au départ des hivers,Secouaient follement‖ leurs grands panaches verts !

C'est ainsi qu'esprit, forme,‖ ombre, lumière et flamme,L'urne du monde entier‖ s'épancha dans son âme !

VI

Ni peintre, ni sculpteur !‖ Il fut musicien.Il vint, nouvel Orphée,‖ après l'Orphée ancien ;Et, comme l'océan‖ n'apporte que sa vague,Il n'apporta que l'art‖ du mystère et du vague !La lyre qui tout bas‖ pleure en chantant bien haut !Qui verse à tous un son‖ où chacun trouve un mot !Le luth où se traduit,‖ plus ineffable encore,Le rêve inexprimé‖ qui s'efface à l'aurore !Car il ne voyait rien‖ par l'angle étincelant,Car son esprit, du monde‖ immense et fourmillantQui pour ses yeux nageait‖ dans l'ombre indéfinie,Éteignait la couleur‖ et tirait l'harmonie !Ainsi toujours son hymne,‖ en descendant des cieux,Pénètre dans l'esprit‖ par le côté pieux,Comme un rayon des nuits‖ par un vitrail d'église !En écoutant ses chants‖ que l'âme idéalise,Il semble, à ces accords‖ qui, jusqu'au cœur touchant,Font sourire le juste‖ et songer le méchant,Qu'on respire un parfum‖ d'encensoirs et de cierges,Et l'on croit voir passer‖ un de ces anges-viergesComme en rêvait Giotto,‖ comme Dante en voyait,Êtres sereins posés‖ sur ce monde inquiet,À la prunelle bleue,‖ à la robe d'opale,Qui, tandis qu'au milieu‖ d'un azur déjà pâleLe point d'or d'une étoile‖ éclate à l'orient,Dans un beau champ de trèfle‖ errent en souriant !

VII

Heureux ceux qui vivaient‖ dans ce siècle sublimeOù, du génie humain‖ dorant encor la cime,Le vieux soleil gothique‖ à l'horizon mourait !Où déjà, dans la nuit‖ emportant son secret,La cathédrale morte‖ en un sol infidèleNe faisait plus jaillir‖ d'églises autour d'elle !Ère immense obstruée encore à tous degrés,Ainsi qu'une Babel‖ aux abords encombrés,De donjons, de beffrois,‖ de flèches élancées,D'édifices construits‖ pour toutes les pensées ;De génie et de pierre‖ énorme entassement ;Vaste amas d'où le jour‖ s'en allait lentement !Siècle mystérieux‖ où la science sombreDe l'antique Dédale‖ agonisait dans l'ombre,Tandis qu'à l'autre bout‖ de l'horizon confus,Entre Tasse et Luther,‖ ces deux chênes touffus,Sereine, et blanchissant‖ de sa lumière pureTon dôme merveilleux,‖ ô sainte Architecture,Dans ce ciel, qu'Albert Düre‖ admirait à l'écart,La Musique montait,‖ cette lune de l'art !

Mai 1837.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
111((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
12 distiquess, 1 distique
Mots à la rime
a autrefois / poids masculine, classiqueb sourde / lourde féminine, classiquec souvent / rêvant masculine, classiqued révère / sévère féminine, classiquee chant / touchant masculine, classiquef pensée / bercée féminine, classiqueg fois / voix masculine, classiquea s'écoule / foule féminine, classiqueb rumeurs / clameurs masculine, classiquec mêlée / ailée féminine, classiqued d'amour / tambour masculine, classiquea palpite / précipite féminine, classiqueb noir / voir masculine, classiquec murmure / mûre féminine, classiqued chapiteau / l'alto masculine, classiquee cachées / penchées féminine, classiquef tour / alentour masculine, classiqueg groupe / découpe féminine, classiqueh voix / fois masculine, classiquei énormes / difformes féminine, classiquej sifflants / flancs masculine, classiquek soupire / déchire féminine, classiquel forêt / apparaît masculine, classiquem monde / profonde féminine, classiquen Assez / dispersés masculine, classiqueo agrandies / mélodies féminine, classiquep mâts / amas masculine, classiqueq étalées / étoilées féminine, classiquea vents / mouvants masculine, classiqueb écoutent / dégouttent féminine, classiquec nuit / bruit masculine, classiquea génie / l'harmonie féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquec rêve / sève féminine, classiqued autels / mortels masculine, classiquee aurores / sonores féminine, classiquef vont / répond masculine, classiqueg fonde / profonde féminine, classiquei Italie / remplie féminine, classiquej intuition / l'émotion masculine, classiquek s'essuie / s'appuie féminine, classiquel genoux / nous masculine, classiquea sublimes / abîmes féminine, classiqueb passions / visions masculine, classiquec ténèbres / funèbres féminine, classiqued enivrant / transparent masculine, classiquee l'aurore / encore féminine, classiquef vainqueur / cœur masculine, classiqueg nombre / d'ombre féminine, classiqueh ailleurs / fleurs masculine, classiquei haie / bégaie féminine, classiquej Dieu / feu masculine, classiquek choisies / poésie féminine, non classiquel fleuri / chéri masculine, classiquem bleues / lieues féminine, classiquen Viens / entretiens masculine, classiqueo parabole / symbole féminine, classiquep forêt / regret masculine, classiqueq attachées / penchées féminine, classiquer radieux / cieux masculine, classiquea choses / moroses féminine, classiqueb sourit / esprit masculine, classiquec fugitive / rive féminine, classiqued pensif / massif masculine, classiquee mères / chimères féminine, classiquef printemps / étangs masculine, classiqueg favorites / marguerites féminine, classiquea mourir / souffrir masculine, classiqueb paître / champêtre féminine, classiquec voix / bois masculine, classiqued jaunes / aulnes féminine, classiquee soir / noir masculine, classiquea chaumières / pierres féminine, classiqueb traîné / ruiné masculine, classiquec moines / avoines féminine, classiqued heureux / creux masculine, classiquee rose / compose féminine, classiquef ténébreux / eux masculine, classiquea promenades / sérénades féminine, classiqueb muet / remuait masculine, classiquec rosée / pensée féminine, classiqued font / profond masculine, classiquee l'onde / blonde féminine, classiquef descend / chassant masculine, classiqueg gîte / agite féminine, classiqueh hivers / verts masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiquea musicien / ancien masculine, classiqueb vague féminine, classiquec haut / mot masculine, classiqued encore / l'aurore féminine, classiquee étincelant / fourmillant masculine, classiquef indéfinie / l'harmonie féminine, classiqueg cieux / pieux masculine, classiqueh d'église / idéalise féminine, classiquei touchant / méchant masculine, classiquej cierges / anges-vierges féminine, classiquek voyait / inquiet masculine, classiquel d'opale / pâle féminine, classiquem l'orient / souriant masculine, classiquea sublime / cime féminine, classiqueb mourait / secret masculine, classiquec infidèle / d'elle féminine, classiqued degrés / encombrés masculine, classiquee élancées / pensées féminine, classiquef entassement / lentement masculine, classiqueg sombre / l'ombre féminine, classiqueh confus / touffus masculine, classiquei pure / Architecture féminine, classiquej l'écart / l'art masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

222 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources