Les rayons et les ombres, 1840
XIII. « Puits de l'Inde ! tombeaux ! monuments constellés »
Puits de l'Inde ! tombeaux !‖ monuments constellés !Vous dont l'intérieur‖ n'offre aux regards troublésQu'un amas tournoyant‖ de marches et de rampes,Froids cachots, corridors‖ où rayonnent des lampes,Poutres où l'araignée‖ a tendu ses longs fils,Blocs ébauchant partout‖ de sinistres profils,Toits de granit, troués‖ comme une frêle toile,Par où l'œil voit briller‖ quelque profonde étoile,Et des chaos de murs,‖ de chambres, de paliers,Où s'écroule au hasard‖ un gouffre d'escaliers !Cryptes qui remplissez‖ d'horreur religieuseVotre voûte sans fin,‖ morne et prodigieuse !Cavernes où l'esprit‖ n'ose aller trop avant !Devant vos profondeurs‖ j'ai pâli bien souventComme sur un abîme‖ ou sur une fournaise,Effrayantes Babels‖ que rêvait Piranèse !
Entrez si vous l’osez !Sur le pavé dormantLes ombres des arceaux‖ se croisent tristement ;La dalle par endroits,‖ pliant sous les décombres,S'entr'ouvre pour laisser‖ passer des degrés sombresQui fouillent, vis de pierre,‖ un souterrain sans fond ;D'autres montent là-haut‖ et crèvent le plafond.Où vont-ils ? Dieu le sait.‖ Du creux d'une arche videUne eau qui tombe envoie‖ une lueur livide.Une voûte au front vert‖ s'égoutte dans un puits,Dans l'ombre un lourd monceau‖ de roches sans appuisS'arrête retenu‖ par des ronces grimpantes ;Une corde qui pend‖ d'un amas de charpentesS'offre, mystérieuse,‖ à la main du passant.Dans un caveau, penché‖ sur un livre, et lisant,Un vieillard surhumain,‖ sous le roc qui surplombe,Semble vivre oublié‖ par la mort dans sa tombe.Des sphinx, des bœufs d'airain,‖ sur l'étrave accroupis,Ont fait des chapiteaux‖ aux piliers décrépits ;L'aspic à l'œil de braise,‖ agitant ses paupières,Passe sa tête plate‖ aux crevasses des pierres.Tout chancelle et fléchit‖ sous les toits entr'ouverts.Le mur suinte, et l'on voit‖ fourmiller à traversDe grands feuillages roux,‖ sortant d'entre les marbres,Des monstres qu'on prendrait‖ pour des racines d'arbres.Partout, sur les parois‖ du morne monument,Quelque chose d'affreux‖ rampe confusément ;Et celui qui parcourt‖ ce dédale difforme,Comme s'il était pris‖ par un polype énorme,Sur son front effaré,‖ sous son pied hasardeux,Sent vivre et remuer‖ l'édifice hideux !
Aux heures où l'esprit,‖ dont l'œil partout se pose,Cherche à voir dans la nuit‖ le fond de toute chose,Dans ces lieux effrayants‖ mon regard se perdit.Bien souvent je les ai‖ contemplés, et j'ai dit :
— Ô rêves de granit !‖ grottes visionnaires !Cryptes ! palais ! tombeaux,‖ pleins de vagues tonnerres !Vous êtes moins brumeux,‖ moins noirs, moins ignorés,Vous êtes moins profonds‖ et moins désespérésQue le destin, cet antre‖ habité par nos craintes,Où l'âme entend, perdue,‖ en d'affreux labyrinthes,Au fond, à travers l'ombre,‖ avec mille bruits sourds,Dans un gouffre inconnu‖ tomber le flot des jours ! —
Avril 1839.
Versification
- Forme
- 4 distiquess (distiques)
- Rimes
- 29((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiquess
- Mots à la rime
- a constellés / troublés masculine, classiqueb rampes / lampes féminine, classiquec fils / profils masculine, classiqued toile / étoile féminine, classiquee paliers / d'escaliers masculine, classiquef religieuse / prodigieuse féminine, classiqueg avant / souvent masculine, classiqueh fournaise / Piranèse féminine, classiquea l’osez / dormant / tristement masculine, classiqueb décombres / sombres féminine, classiquec fond / plafond masculine, classiqued vide / livide féminine, classiquee puits / appuis masculine, classiquef grimpantes / charpentes féminine, classiqueg passant / lisant masculine, classiqueh surplombe / tombe féminine, classiquei accroupis / décrépits masculine, classiquej paupières / pierres féminine, classiquek entr'ouverts / travers masculine, classiquel marbres / d'arbres féminine, classiquem monument / confusément masculine, classiquen difforme / énorme féminine, classiqueo hasardeux / hideux masculine, classiquea pose / chose féminine, classiqueb perdit / dit masculine, classiquea visionnaires / tonnerres féminine, classiqueb ignorés / désespérés masculine, classiquec craintes / labyrinthes féminine, classiqued sourds / jours masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
59 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources