Les rayons et les ombres, 1840
XXXIV. Tristesse d’Olympio
Les champs n'étaient point noirs,‖ les cieux n'étaient pas mornes.Non, le jour rayonnait‖ dans un azur sans bornesSur la terre étendu,L'air était plein d'encens‖ et les prés de verduresQuand il revit ces lieux‖ où par tant de blessuresSon cœur s'est répandu !
L'automne souriait ;‖ les coteaux vers la plainePenchaient leurs bois charmants‖ qui jaunissaient à peine ;Le ciel était doré ;Et les oiseaux, tournés‖ vers celui que tout nomme,Disant peut-être à Dieu‖ quelque chose de l'homme,Chantaient leur chant sacré !
Il voulut tout revoir,‖ l'étang près de la source,La masure où l'aumône‖ avait vidé leur bourse,Le vieux frêne plié,Les retraites d'amour‖ au fond des bois perdues,L'arbre où dans les baisers‖ leurs âmes confonduesAvaient tout oublié !
Il chercha le jardin,‖ la maison isolée,La grille d'où l'œil plonge‖ en une oblique allée,Les vergers en talus.Pâle, il marchait. — Au bruit‖ de son pas grave et sombre,Il voyait à chaque arbre,‖ hélas ! se dresser l'ombreDes jours qui ne sont plus !
Il entendait frémir‖ dans la forêt qu'il aimeCe doux vent qui, faisant‖ tout vibrer en nous-même,Y réveille l'amour,Et, remuant le chêne‖ ou balançant la rose,Semble l'âme de tout‖ qui va sur chaque choseSe poser tour à tour !
Les feuilles qui gisaient‖ dans le bois solitaire,S'efforçant sous ses pas‖ de s'élever de terre,Couraient dans le jardin ;Ainsi, parfois, quand l'âme‖ est triste, nos penséesS'envolent un moment‖ sur leurs ailes blessées,Puis retombent soudain.
Il contempla longtemps‖ les formes magnifiquesQue la nature prend‖ dans les champs pacifiques ;Il rêva jusqu'au soir ;Tout le jour il erra‖ le long de la ravine,Admirant tour à tour‖ le ciel, face divine,Le lac, divin miroir !
Hélas ! se rappelant‖ ses douces aventures,Regardant, sans entrer,‖ par-dessus les clôtures,Ainsi qu'un paria,Il erra tout le jour.‖ Vers l'heure où la nuit tombe,Il se sentit le cœur‖ triste comme une tombe,Alors il s'écria :
« Ô douleur ! j'ai voulu,‖ moi dont l'âme est troublée,Savoir si l'urne encor‖ conservait la liqueur,Et voir ce qu'avait fait‖ cette heureuse valléeDe tout ce que j'avais‖ laissé là de mon cœur !
« Que peu de temps suffit‖ pour changer toutes choses !Nature au front serein,‖ comme vous oubliez !Et comme vous brisez‖ dans vos métamorphosesLes fils mystérieux‖ où nos cœurs sont liés !
« Nos chambres de feuillage‖ en halliers sont changées !L'arbre où fut notre chiffre‖ est mort ou renversé ;Nos roses dans l'enclos‖ ont été ravagéesPar les petits enfants‖ qui sautent le fossé !
« Un mur clôt la fontaine‖ où, par l'heure échauffée,Folâtre, elle buvait‖ en descendant des bois ;Elle prenait de l'eau‖ dans sa main, douce fée,Et laissait retomber‖ des perles de ses doigts !
« On a pavé la route‖ âpre et mal aplanie,Où, dans le sable pur‖ se dessinant si bien,Et de sa petitesse‖ étalant l'ironie,Son pied charmant semblait‖ rire à côté du mien !
« La borne du chemin,‖ qui vit des jours sans nombre,Où jadis pour m'attendre‖ elle aimait à s'asseoir,S'est usée en heurtant,‖ lorsque la route est sombre,Les grands chars gémissants‖ qui reviennent le soir.
« La forêt ici manque‖ et là s'est agrandie.De tout ce qui fut nous‖ presque rien n'est vivant ;Et, comme un tas de cendre‖ éteinte et refroidie,L'amas des souvenirs‖ se disperse à tout vent !
« N'existons-nous donc plus ?‖ Avons-nous eu notre heure ?Rien ne la rendra-t-il‖ à nos cris superflus ?L'air joue avec la branche‖ au moment où je pleure ;Ma maison me regarde‖ et ne me connaît plus.
« D'autres vont maintenant‖ passer où nous passâmes.Nous y sommes venus,‖ d'autres vont y venir ;Et le songe qu'avaient‖ ébauché nos deux âmes,Ils le continueront‖ sans pouvoir le finir !
« Car personne ici-bas‖ ne termine et n'achève ;Les pires des humains‖ sont comme les meilleurs ;Nous nous réveillons tous‖ au même endroit du rêve.Tout commence en ce monde‖ et tout finit ailleurs.
« Oui, d'autres à leur tour‖ viendront, couples sans tache,Puiser dans cet asile‖ heureux, calme, enchanté,Tout ce que la nature‖ à l'amour qui se cacheMêle de rêverie‖ et de solennité !
« D'autres auront nos champs,‖ nos sentiers, nos retraites ;Ton bois, ma bien-aimée,‖ est à des inconnus.D'autres femmes viendront,‖ baigneuses indiscrètes,Troubler le flot sacré‖ qu'ont touché tes pieds nus !
« Quoi donc ! c'est vainement‖ qu'ici nous nous aimâmes !Rien ne nous restera‖ de ces coteaux fleurisOù nous fondions notre être‖ en y mêlant nos flammes !L'impassible nature‖ a déjà tout repris.
« Oh ! dites-moi, ravins,‖ frais ruisseaux, treilles mûres,Rameaux chargés de nids,‖ grottes, forêts, buissons,Est-ce que vous ferez‖ pour d'autres vos murmures ?Est-ce que vous direz‖ à d'autres vos chansons ?
« Nous vous comprenions tant !‖ doux, attentifs, austères,Tous nos échos s'ouvraient‖ si bien à votre voix !Et nous prêtions si bien,‖ sans troubler vos mystères,L'oreille aux mots profonds‖ que vous dites parfois !
« Répondez, vallon pur,‖ répondez, solitude,Ô nature abritée‖ en ce désert si beau,Lorsque nous dormirons‖ tous deux dans l'attitudeQue donne aux morts pensifs‖ la forme du tombeau ;
« Est-ce que vous serez‖ à ce point insensibleDe nous savoir couchés,‖ morts avec nos amours,Et de continuer‖ votre fête paisible,Et de toujours sourire‖ et de chanter toujours ?
« Est-ce que, nous sentant‖ errer dans vos retraites,Fantômes reconnus‖ par vos monts et vos bois,Vous ne nous direz pas‖ de ces choses secrètesQu'on dit en revoyant‖ des amis d'autrefois ?
« Est-ce que vous pourriez,‖ sans tristesse et sans plainte,Voir nos ombres flotter‖ où marchèrent nos pas,Et la voir m'entraîner,‖ dans une morne étreinte,Vers quelque source en pleurs‖ qui sanglote tout bas ?
« Et s'il est quelque part,‖ dans l'ombre où rien ne veille,Deux amants sous vos fleurs‖ abritant leurs transports,Ne leur irez-vous pas‖ murmurer à l'oreille :— Vous qui vivez, donnez‖ une pensée aux morts !
« Dieu nous prête un moment‖ les prés et les fontaines,Les grands bois frissonnants,‖ les rocs profonds et sourdsEt les cieux azurés‖ et les lacs et les plaines,Pour y mettre nos cœurs,‖ nos rêves, nos amours !
« Puis il nous les retire.‖ Il souffle notre flamme ;Il plonge dans la nuit‖ l'antre où nous rayonnons ;Et dit à la vallée,‖ où s'imprima notre âme,D'effacer notre trace‖ et d'oublier nos noms.
« Eh bien ! oubliez-nous,‖ maison, jardin, ombrages !Herbe, use notre seuil !‖ ronce, cache nos pas !Chantez, oiseaux ! ruisseaux,‖ coulez ! croissez, feuillages !Ceux que vous oubliez‖ ne vous oublieront pas.
« Car vous êtes pour nous‖ l'ombre de l'amour même !Vous êtes l'oasis‖ qu'on rencontre en chemin !Vous êtes, ô vallon,‖ la retraite suprêmeOù nous avons pleuré‖ nous tenant par la main !
« Toutes les passions‖ s'éloignent avec l'âge,L'une emportant son masque‖ et l'autre son couteau,Comme un essaim chantant‖ d'histrions en voyageDont le groupe décroît‖ derrière le coteau.
« Mais toi, rien ne t'efface,‖ amour ! toi qui nous charmes,Toi qui, torche ou flambeau,‖ luis dans notre brouillard !Tu nous tiens par la joie,‖ et surtout par les larmes ;Jeune homme on te maudit,‖ on t'adore vieillard.
« Dans ces jours où la tête‖ au poids des ans s'incline,Où l'homme, sans projets,‖ sans but, sans visions,Sent qu'il n'est déjà plus‖ qu'une tombe en ruineOù gisent ses vertus‖ et ses illusions ;
« Quand notre âme en rêvant‖ descend dans nos entrailles,Comptant dans notre cœur,‖ qu'enfin la glace atteint,Comme on compte les morts‖ sur un champ de batailles,Chaque douleur tombée‖ et chaque songe éteint,
« Comme quelqu'un qui cherche‖ en tenant une lampe,Loin des objets réels,‖ loin du monde rieur,Elle arrive à pas lents‖ par une obscure rampeJusqu'au fond désolé‖ du gouffre intérieur ;
« Et là, dans cette nuit‖ qu'aucun rayon n'étoile,L'âme, en un repli sombre‖ où tout semble finir,Sent quelque chose encor‖ palpiter sous un voile…C'est toi qui dors dans l'ombre,‖ ô sacré souvenir ! »
Octobre 183.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 8(aabccb) 30(abab)
- Mètre
- Alexandrins surtout (152 de 12, 16 de 6)· profil 6, 6−6
- Strophes
- 30 quatrains, 8 sizains
- Mots à la rime
- a mornes / bornes féminine, classiqueb étendu / répandu masculine, classiquec verdures / blessures féminine, classiquea plaine / peine féminine, classiqueb doré / sacré masculine, classiquec nomme / l'homme féminine, classiquea source / bourse féminine, classiqueb plié / oublié masculine, classiquec perdues / confondues féminine, classiquea isolée / allée féminine, classiqueb talus / plus masculine, classiquec sombre / l'ombre féminine, classiquea aime / nous-même féminine, classiqueb l'amour / tour masculine, classiquec rose / chose féminine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb jardin / soudain masculine, classiquec pensées / blessées féminine, classiquea magnifiques / pacifiques féminine, classiqueb soir / miroir masculine, classiquec ravine / divine féminine, classiquea aventures / clôtures féminine, classiqueb paria / s'écria masculine, classiquec tombe féminine, classiquea troublée / vallée féminine, classiqueb liqueur / cœur masculine, classiquea choses / métamorphoses féminine, classiqueb oubliez / liés masculine, classiquea changées / ravagées féminine, classiqueb renversé / fossé masculine, classiquea échauffée / fée féminine, classiqueb bois / doigts masculine, classiquea aplanie / l'ironie féminine, classiqueb bien / mien masculine, classiquea nombre / sombre féminine, classiqueb s'asseoir / soir masculine, classiquea agrandie / refroidie féminine, classiqueb vivant / vent masculine, classiquea heure / pleure féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classiquea passâmes / âmes féminine, classiqueb venir / finir masculine, classiquea n'achève / rêve féminine, classiqueb meilleurs / ailleurs masculine, classiquea tache / cache féminine, classiqueb enchanté / solennité masculine, classiquea retraites / indiscrètes féminine, classiqueb inconnus / nus masculine, classiquea aimâmes / flammes féminine, classiqueb fleuris / repris masculine, classiquea mûres / murmures féminine, classiqueb buissons / chansons masculine, classiquea austères / mystères féminine, classiqueb voix / parfois masculine, classiquea solitude / l'attitude féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea insensible / paisible féminine, classiqueb amours / toujours masculine, classiquea retraites / secrètes féminine, classiqueb bois / d'autrefois masculine, classiquea plainte / étreinte féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea veille / l'oreille féminine, classiqueb transports / morts masculine, classiquea fontaines / plaines féminine, classiqueb sourds / amours masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb rayonnons / noms masculine, classiquea ombrages / feuillages féminine, classiqueb pas masculine, classiquea même / suprême féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea l'âge / voyage féminine, classiqueb couteau / coteau masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb brouillard / vieillard masculine, classiquea s'incline / ruine féminine, classiqueb visions / illusions masculine, classiquea entrailles / batailles féminine, classiqueb atteint / éteint masculine, classiquea lampe / rampe féminine, classiqueb rieur / intérieur masculine, classiquea n'étoile / voile féminine, classiqueb finir / souvenir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
168 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation abu.cnam.fr· Sources