Les voix intérieures, 1837
XXIX. À Eugène V.te h
Puisqu'il plut au Seigneur‖ de te briser, poète ;Puisqu'il plut au Seigneur‖ de comprimer ta têteDe son doigt souverain,D'en faire une urne sainte‖ à contenir l'extase,D'y mettre le génie,‖ et de sceller ce vaseAvec un sceau d'airain ;
Puisque le Seigneur Dieu‖ t'accorda, noir mystère !Un puits pour ne point boire,‖ une voix pour te taire,Et souffla sur ton front,Et, comme une nacelle‖ errante et d'eau remplie,Fit rouler ton esprit‖ à travers la folie,Cet océan sans fond ;
Puisqu'il voulut ta chute,‖ et que la mort glacée,Seule, te fît revivre‖ en rouvrant ta penséePour un autre horizon ;Puisque Dieu, t'enfermant‖ dans la cage charnelle,Pauvre aigle, te donna‖ l'aile et non la prunelle,L'âme et non la raison ;
Tu pars du moins, mon frère,‖ avec ta robe blanche !Tu retournes à Dieu‖ comme l'eau qui s'épanchePar son poids naturel !Tu retournes à Dieu,‖ tête de candeur pleine,Comme y va la lumière,‖ et comme y va l'haleineQui des fleurs monte au ciel !
Tu n'as rien dit de mal,‖ tu n'as rien fait d'étrange.Comme une vierge meurt,‖ comme s'envole un ange,Jeune homme, tu t'en vas !Rien n'a souillé ta main‖ ni ton cœur ; dans ce mondeOù chacun court, se hâte,‖ et forge, et crie, et gronde,À peine tu rêvas !
Comme le diamant,‖ quant le feu le vient prendre,Disparaît tout entier,‖ et sans laisser de cendre,Au regard ébloui,Comme un rayon s'enfuit‖ sans rien jeter de sombre,Sur la terre après toi‖ tu n'as pas laissé d'ombre,Esprit évanoui !
Doux et blond compagnon‖ de toute mon enfance,Oh ! dis-moi, maintenant,‖ frère marqué d'avancePour un morne avenir,Maintenant que la mort‖ a rallumé ta flamme,Maintenant que la mort‖ a réveillé ton âme,Tu dois te souvenir !
Tu dois te souvenir‖ de nos jeunes années !Quand les flots transparents‖ de nos deux destinéesSe côtoyaient encor,Lorsque Napoléon‖ flamboyait comme un phare,Et qu'enfants nous prêtions‖ l'oreille à sa fanfareComme une meute au cor !
Tu dois te souvenir‖ des vertes Feuillantines,Et de la grande allée‖ où nos voix enfantines,Nos purs gazouillements,Ont laissé dans les coins‖ des murs, dans les fontaines,Dans le nid des oiseaux‖ et dans le creux des chênes,Tant d'échos si charmants !
O temps ! jours radieux !‖ aube trop tôt ravie !Pourquoi Dieu met-il donc‖ le meilleur de la vieTout au commencement ?Nous naissions ! on eût dit‖ que le vieux monastèrePour nous voir rayonner‖ ouvrait avec mystèreSon doux regard dormant.
T'en souviens-tu, mon frère ?‖ après l'heure d'étude,Oh ! comme nous courions‖ dans cette solitude !Sous les arbres blottis,Nous avions, en chassant‖ quelque insecte qui saute,L'herbe jusqu'aux genoux,‖ car l'herbe était bien haute,Nos genoux bien petits.
Vives têtes d'enfants‖ par la course effarées,Nous poursuivons dans l'air‖ cent ailes bigarrées ;Le soir nous étions las,Nous revenions, jouant‖ avec tout ce qui joue,Frais, joyeux, et tous deux‖ baisés à pleine jouePar notre mère, hélas !
Elle grondait : — Voyez !‖ comme ils sont faits ! ces hommes !Les monstres ! ils auront‖ cueilli toutes nos pommes !Pourtant nous les aimons.Madame, les garçons‖ sont les soucis des mères,Car ils ont la fureur‖ de courir dans les pierresComme font les démons ! —
Puis un même sommeil,‖ nous berçant comme un hôte,Tous deux au même lit‖ nous couchait côte à côte ;Puis un même réveil.Puis, trempé dans un lait‖ sorti chaud de l'étable,Le même pain faisait‖ rire à la même tableNotre appétit vermeil !
Et nous recommencions‖ nos jeux, cueillant par gerbeLes fleurs, tous les bouquets‖ qui réjouissent l'herbe,Le lys à Dieu pareil,Surtout ces fleurs de flamme‖ et d'or qu'on voit, si belles,Luire à terre en avril‖ comme des étincellesQui tombent du soleil !
On nous voyait tous deux,‖ gaîté de la famille,Le front épanoui,‖ courir sous la charmille,L'œil de joie enflammé… —Hélas ! hélas ! quel deuil‖ pour ma tête orpheline !Tu vas donc désormais‖ dormir sur la colline,Mon pauvre bien-aimé !
Tu vas dormir là-haut‖ sur la colline verte,Qui, livrée à l'hiver,‖ à tous les vents ouverte,A le ciel pour plafond ;Tu vas dormir, poussière,‖ au fond d'un lit d'argile ;Et moi je resterai‖ parmi ceux de la villeQui parlent et qui vont !
Et moi je vais rester,‖ souffrir, agir et vivre ;Voir mon nom se grossir‖ dans les bouches de cuivreDe la célébrité ;Et cacher, comme à Sparte,‖ en riant quand on entre,Le renard envieux‖ qui me ronge le ventre,Sous ma robe abrité !
Je vais reprendre, hélas !‖ mon œuvre commencée,Rendre ma barque frêle‖ à l'onde courroucée,Lutter contre le sort ;Enviant souvent ceux‖ qui dorment sans murmure,Comme un doux nid couvé‖ pour la saison future,Sous l'aile de la mort !
J'ai d'austères plaisirs.‖ Comme un prêtre à l'église,Je rêve à l'art qui charme,‖ à l'art qui civilise,Qui change l'homme un peu,Et qui, comme un semeur‖ qui jette au loin sa graine,En semant la nature‖ à travers l'âme humaine,Y fera germer Dieu !
Quand le peuple au théâtre‖ écoute ma pensée,J'y cours, et là, courbé‖ vers la foule pressée,L'étudiant de près,Sur mon drame touffu‖ dont le branchage plie,J'entends tomber ses pleurs‖ comme la large pluieAux feuilles des forêts !
Mais quel labeur aussi !‖ que de flots ! quelle écume !Surtout lorsque l'envie,‖ au cœur plein d'amertume,Au regard vide et mort,Fait, pour les vils besoins‖ de ses luttes vulgaires,D'une bouche d'ami‖ qui souriait naguèresUne bouche qui mord !
Quelle vie ! et quel siècle‖ alentour ! — Vertu, gloire,Pouvoir, génie et foi,‖ tout ce qu'il faudrait croire,Tout ce que nous valons,Le peu qui nous restait‖ de nos splendeurs décrues,Est traîné sur la claie‖ et suivi dans les ruesPar le rire en haillons !
Combien de calomnie‖ et combien de bassesse !Combien de pamphlets vils‖ qui flagellent sans cesseQuiconque vient du ciel,Et qui font, la blessant‖ de leur lance payée,Boire à la vérité,‖ pâle et crucifiée,Leur éponge de fiel !
Combien d'acharnements‖ sur toutes les victimes !Que de rhéteurs, penchés‖ sur le bord des abîmes,Riant, ô cruauté !De voir l'affreux poison‖ qui de leurs doigts découle,Goutte à goutte, ou par flots,‖ quand leurs mains sur la fouleTordent l'impiété !
L'homme, vers le plaisir‖ se ruant par cent voies,Ne songent qu'à bien vivre‖ et qu'à chercher des proies ;L'argent est adoré ;Hélas ! nos passions‖ ont des serres infâmesOù pend, triste lambeau,‖ tout ce qu'avaient nos âmesDe chaste et de sacré !
À quoi bon, cependant ?‖ à quoi bon tant de haine,Et faire tant de mal,‖ et prendre tant de peine,Puisque la mort viendra !Pour aller avec tous‖ où tous doivent descendre !Et pour n'être après tout‖ qu'une ombre, un peu de cendreSur qui l'herbe croîtra !
À quoi bon s'épuiser‖ en voluptés diverses ?À quoi bon se bâtir‖ des fortunes perversesAvec les maux d'autrui ?Tout s'écroule ; et, fruit vert‖ qui pend à la ramée,Demain ne mûrit pas‖ pour la bouche affaméeQui dévore aujourd'hui !
Ce que nous croyons être‖ avec ce que nous sommes,Beauté, richesse, honneurs,‖ ce que rêvent les hommes,Hélas ! et ce qu'ils font,Pêle-mêle, à travers‖ les champs ou les huées,Comme s'est emporté‖ par rapides nuéesDans un oubli profond !
Et puis quelle éternelle‖ et lugubre fatigueDe voir le peuple enflé‖ monter jusqu'à sa digue,Dans ces terribles jeux !Sombre océan d'esprits‖ dont l'eau n'est pas sondée,Et qui vient faire autour‖ de toute grande idéeUn murmure orageux !
Quel choc d'ambitions‖ luttant le long des routes,Toutes contre chacune‖ et chacune avec toutes !Quel tumulte ennemi !Comme on raille d'un bas‖ tout astre qui décline !… —Oh ! ne regrette rien‖ sur la haute collineOù tu t'es endormi !
Là, tu reposes, toi !‖ Là, meurt toute voix fausse.Chaque jour, du Levant‖ au Couchant, sur ta fossePromenant son flambeau,L'impartial soleil,‖ pareil à l'espérance,Dore des deux côtés‖ sans choix ni préférenceLa croix de ton tombeau !
Là, tu n'entends plus rien‖ que l'herbe et la broussaille,Le pas du fossoyeur‖ dont la terre tressailleLa chute du fruit mûrEt, par moments, le chant,‖ dispersé dans l'espace,Du bouvier qui descend‖ dans la plaine et qui passeDerrière le vieux mur !
6 mars 1837.
Versification
- Forme
- 33 sizains (sizains)
- Rimes
- 33(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (132 de 12, 66 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 33 sizains
- Mots à la rime
- a poète / tête féminine, classiqueb souverain / d'airain masculine, classiquec l'extase / vase féminine, classiquea mystère / taire féminine, classiqueb front / fond masculine, classiquec remplie / folie féminine, classiquea glacée / pensée féminine, classiqueb horizon / raison masculine, classiquec charnelle / prunelle féminine, classiquea blanche / s'épanche féminine, classiqueb naturel / ciel masculine, classiquec pleine / l'haleine féminine, classiquea d'étrange / ange féminine, classiqueb vas / rêvas masculine, classiquec monde / gronde féminine, classiquea prendre / cendre féminine, classiqueb ébloui / évanoui masculine, classiquec sombre / d'ombre féminine, classiquea enfance / d'avance féminine, classiqueb avenir / souvenir masculine, classiquec flamme / âme féminine, classiquea années / destinées féminine, classiqueb encor / cor masculine, classiquec phare / fanfare féminine, classiquea Feuillantines / enfantines féminine, classiqueb gazouillements / charmants masculine, classiquec fontaines / chênes féminine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb commencement / dormant masculine, classiquec monastère / mystère féminine, classiquea d'étude / solitude féminine, classiqueb blottis / petits masculine, classiquec saute / haute féminine, classiquea effarées / bigarrées féminine, classiqueb las / hélas masculine, classiquec joue féminine, classiquea hommes / pommes féminine, classiqueb aimons / démons masculine, classiquec mères / pierres féminine, classiquea hôte / côte féminine, classiqueb réveil / vermeil masculine, classiquec l'étable / table féminine, classiquea gerbe / l'herbe féminine, classiqueb pareil / soleil masculine, classiquec belles / étincelles féminine, classiquea famille / charmille féminine, classiqueb enflammé / bien-aimé masculine, classiquec orpheline / colline féminine, classiquea verte / ouverte féminine, classiqueb plafond / vont masculine, classiquec d'argile / ville féminine, classiquea vivre / cuivre féminine, classiqueb célébrité / abrité masculine, classiquec entre / ventre féminine, classiquea commencée / courroucée féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquec murmure / future féminine, classiquea l'église / civilise féminine, classiqueb peu / Dieu masculine, classiquec graine / humaine féminine, classiquea pensée / pressée féminine, classiqueb près / forêts masculine, classiquec plie / pluie féminine, classiquea écume / d'amertume féminine, classiqueb mort / mord masculine, classiquec vulgaires / naguères féminine, classiquea gloire / croire féminine, classiqueb valons / haillons masculine, classiquec décrues / rues féminine, classiquea bassesse / cesse féminine, classiqueb ciel / fiel masculine, classiquec payée / crucifiée féminine, classiquea victimes / abîmes féminine, classiqueb cruauté / l'impiété masculine, classiquec découle / foule féminine, classiquea voies / proies féminine, classiqueb adoré / sacré masculine, classiquec infâmes / âmes féminine, classiquea haine / peine féminine, classiqueb viendra / croîtra masculine, classiquec descendre / cendre féminine, classiquea diverses / perverses féminine, classiqueb d'autrui / aujourd'hui masculine, classiquec ramée / affamée féminine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb font / profond masculine, classiquec huées / nuées féminine, classiquea fatigue / digue féminine, classiqueb jeux / orageux masculine, classiquec sondée / idée féminine, classiquea routes / toutes féminine, classiqueb ennemi / endormi masculine, classiquec décline / colline féminine, classiquea fausse / fosse féminine, classiqueb flambeau / tombeau masculine, classiquec l'espérance / préférence féminine, classiquea broussaille / tressaille féminine, classiqueb mûr / mur masculine, classiquec l'espace / passe féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
198 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation poesies.net· Sources