Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les voix intérieures, 1837

XXVIII. Pensar, Dudar

— À Mlle Louise B. —

Victor Hugo· distiques, alexandrins surtout, 202 vers

Je vous l'ai déjà dit,‖ notre incurable plaie,Notre nuage noir‖ qu'aucun vent ne balaie,Notre plus lourd fardeau,‖ notre pire douleur,Ce qui met sur nos fronts‖ la ride et la pâleur,Ce qui fait flamboyer‖ l'enfer sur nos murailles,C'est l'âpre anxiété‖ qui nous tient aux entrailles,C'est la fatale angoisse‖ et le trouble profondQui fait que notre cœur‖ en abîmes se fond,Quand un matin le sort,‖ qui nous a dans sa serre,Nous mettant face à face‖ avec notre misère,Nous jette brusquement,‖ lui notre maître à tous,Cette question sombre :‖ — Âme, que croyez-vous ?C'est l'hésitation‖ redoutable et profondeQui prend, devant ce sphinx‖ qu'on appelle le monde,Notre esprit effrayé‖ plus encor qu'ébloui,Qui n'ose dire non‖ et ne peut dire oui !

C'est là l'infirmité‖ de toute notre race.De quoi l'homme est-il sûr ?‖ qui demeure ? qui passe ?Quel est le chimérique‖ et quel est le réel ?Quand l'explication‖ viendra-t-elle du ciel ?D'où vient qu'en nos sentiers‖ que le sophisme encombreNous trébuchons toujours ?‖ d'où vient qu'esprits faits d'ombre,

Nous tremblons tous, la nuit,‖ à l'heure où lentementLa brume monte au cœur‖ ainsi qu'au firmament ?Que l'aube même est sombre‖ et cache un grand problème ?Et que plus d'un penseur,‖ ô misère suprême !Jusque dans les enfants‖ trouvant de noirs écueils,Doute auprès des berceaux‖ comme auprès des cercueils ?

Voyez : cet homme est juste,‖ il est bon ; c'est un sage.Nul fiel intérieur‖ ne verdit son visage ;Si par quelques endroits‖ son cœur est déjà mort,Parmi tous ses regrets‖ il n'a pas un remord ;Les ennemis qu'il a,‖ s'il faut qu'il s'en souvienne,Lui viennent de leur haine‖ et non pas de la sienne ;C'est un sage — du temps‖ d'Aurèle ou d'Adrien.Il est pauvre, et s'y plaît.‖ Il ne tombe plus rienDe sa tête vieillie‖ aux rumeurs apaisées,Rien que des cheveux blancs‖ et de douces pensées.Tous les hommes pour lui‖ d'un seul flanc sont sortis,Et, frère aux malheureux,‖ il est père aux petits.Sa vie est simple, et fuit‖ la ville qui bourdonne.Les champs où tout guérit,‖ les champs où tout pardonne,Les villageois dansant‖ au bruit des tambourins,Quelque ancien livre grec‖ où revivent sereinsLes vieux héros d'Athène‖ et de Lacédémone,Les enfants rencontrés‖ à qui l'on fait l'aumône,Le chien à qui l'on parle‖ et dont l'œil vous comprend,L'étude d'un insecte‖ en des mousses errant,Le soir, quelque humble vieille‖ au logis ramenée :Voilà de quels rayons‖ est faite sa journée.Chaque jour, car pour lui‖ chaque jour passe ainsi,Quand le soleil descend,‖ il redescend aussi ;Il regagne, abordé‖ des passants qui l'accueillent,Son toit sur qui, l'hiver,‖ de grands chênes s'effeuillent.Si sa table, où jamais‖ rien ne peut abonder,N'a qu'un maigre repas,‖ il sourit, sans gronderLa servante au front gris,‖ qui sous les ans chancelle,À qui manque aujourd'hui‖ la force et non le zèle ;Puis il rentre à sa chambre‖ où le sommeil l'attend.Et là, seul, que fait-il ?‖ lui, ce juste content ?Lui, ce cœur sans désirs,‖ sans fautes et sans peines ?Il pense, il rêve, il doute…‖ — O ténèbres humaines !

Sombre loi ! tout est donc‖ brumeux et vacillant !

Oh ! surtout dans ces jours‖ où tout s'en va croulant,Où le malheur saisit‖ notre âme qui dévie,Et souffle affreusement‖ sur notre folle vie,Où le sort envieux‖ nous tient, où l'on a plusQue le caprice obscur‖ du flux et du reflux,Qu'un livre déchiré,‖ qu'une nuit ténébreuse,Qu'une pensée en proie‖ au gouffre qui se creuse,Qu'un cœur désemparé‖ de ses illusions,Frêle esquif démâté, sur qui les passions,Matelots furieux,‖ qu'en vain l'esprit écoute,Trépignent, se battant‖ pour le choix de la route ;Quand on ne songe plus,‖ triste et mourant effort,Qu'à chercher un salut,‖ une boussole, un port,Une ancre où l'on s'attache,‖ un phare où l'on s'adresse,Oh ! comme avec terreur,‖ pilotes en détresse,Nous nous apercevons‖ qu'il nous manque la foi,La foi, ce pur flambeau‖ qui rassure l'effroi,Ce mot d'espoir écrit‖ sur la dernière page,Cette chaloupe où peut‖ se sauver l'équipage !

Comment donc se fait-il,‖ ô pauvres insensés,Que nous soyons si fiers ?‖ — Dites, vous qui pensez,Vous que le sort expose,‖ âme toujours sereine,Si modeste à la gloire‖ et si douce à la haine,Vous dont l'esprit, toujours‖ égal et toujours pur,Dans la calme raison,‖ cet immuable azur,Bien haut, bien loin de nous,‖ brille, grave et candide,Comme une étoile fixe‖ au fond du ciel splendide,Soleil que n'atteint pas,‖ tant il est abrité,Ce roulis de l'abîme‖ et de l'immensité,Où flottent, dispersés‖ par les vents qui s'épanchent,Tant d'astres fatigués‖ et de mondes qui penchent !Hélas ! que vous devez‖ méditer à côtéDe l'arrogance unie‖ à notre cécité !Que vous devez sourire‖ en voyant notre gloire !Et, comme un feu brillant‖ jette une vapeur noire,Que notre fol orgueil‖ au néant appuyéVous doit jeter dans l'âme‖ une étrange pitié !

Hélas ! ayez pitié,‖ mais une pitié tendre ;Car nous écoutons tout‖ sans pouvoir rien entendre !

Cette absence de foi,‖ cette incrédulité,Ignorance ou savoir,‖ sagesse ou vanité,Est-ce, de quelque nom‖ que notre orgueil la nomme,Le vice de ce siècle‖ ou le malheur de l'homme ?Est-ce un mal passager ?‖ est-ce un mal éternel ?Dieu peut-être a fait l'homme‖ ainsi pour que le ciel,Plein d'ombres pour nos yeux,‖ soit toujours notre étude ?Dieu n'a scellé dans l'homme‖ aucune certitude.Penser, ce n'est pas croire.‖ À peine par momentEntend-on une voix‖ dire confusément :— « Ne vous y fiez pas,‖ votre œuvre est périssable !Tout ce que bâtit l'homme‖ est bâti sur le sable ;Ce qu'il fait tôt ou tard‖ par l'herbe est recouvert ;Ce qu'il dresse est dressé‖ pour le vent du désert.Tous ces asiles vains‖ où vous mettez votre âme,Gloire qui n'est que pourpre,‖ amour qui n'est que flamme,L'altière ambition‖ aux manteaux étoilésQui livre à tous les vents‖ ses pavillons gonflés,La richesse toujours‖ assise sur sa gerbe,La science de loin‖ si haute et si superbe,Le pouvoir sous le dais,‖ le plaisir sous les fleurs,Tentes que tout cela !‖ l'édifice est ailleurs.Passez outre ! cherchez‖ plus loin les biens sans nombre.Une tente, ô mortels,‖ ne contient que de l'ombre. »

On entend cette voix‖ et l'on rêve longtemps.Et l'on croit voir le ciel,‖ moins obscur par instants,Comme à travers la brume‖ on distingue des rives,Presque entr'ouvert, s'emplir‖ de vagues perspectives !

Que croire ? Oh ! j'ai souvent,‖ d'un œil peut-être expert,Fouillé ce noir problème‖ où la sonde se perd !Ces vastes questions‖ dont l'aspect toujours change,Comme la mer tantôt‖ cristal et tantôt fange,J'en ai tout remué !‖ la surface et le fond !J'ai plongé dans ce gouffre‖ et l'ai trouvé profond !

Je vous atteste, ô vents‖ du soir et de l'aurore,Étoiles de la nuit,‖ je vous atteste encore,Par l'austère pensée‖ à toute heure asservi,Que de fois j'ai tenté,‖ que de fois j'ai gravi,Seul, cherchant dans l'espace‖ un point qui me réponde,Ces hauts lieux d'où l'on voit‖ la figure du monde !Le glacier sur l'abîme‖ ou le cap sur les mers !Que de fois j'ai songé‖ sur les sommets déserts,Tandis que fleuves, champs,‖ forêts, cité, ruinesGisaient derrière moi‖ dans les plis des collines,Que tous les monts fumaient‖ comme des encensoirs,Et qu'au loin l'océan,‖ répandant ses flots noirs,Sculptant des fiers écueils‖ la haute architecture,Mêlait son bruit sauvage‖ à l'immense nature !

Et je disais aux flots :‖ Flots qui grondez toujours !Je disais aux donjons,‖ croulant avec leurs tours :Tours où vit le passé !‖ donjons que les annéesMordent incessamment‖ de leurs dents acharnées !Je disais à la nuit :‖ Nuit pleine de soleils !Je disais aux torrents,‖ aux fleurs, aux fruits vermeils,À ces formes sans nom‖ que la mort décompose,Aux monts, aux champs, aux bois :‖ Savez-vous quelque chose ?

Bien des fois, à cette heure‖ où le soir et le ventFont que le voyageur‖ s'achemine en rêvant,Je me suis dit en moi :‖ — cette grande nature,Cette création‖ qui sert la créature,Sait tout ! Tout serait clair‖ pour qui la comprendrait ! —Comme un muet qui sait‖ le mot d'un grand secretEt dont la lèvre écume‖ à ce mot qu'il déchire,Il semble par moment‖ qu'elle voudrait tout dire.Mais Dieu le lui défend !‖ En vain vous écoutez.Aucun verbe en ces bruits‖ l'un par l'autre heurtés !Cette chanson qui sort‖ des campagnes fertiles,Mêlée à la rumeur‖ qui déborde des villes,Les tonnerres grondants,‖ les vents plaintifs et sourds,La vague de la mer,‖ gueule ouverte toujours,Qui vient, hurle, et s'en va,‖ puis sans fin recommence,Toutes ces voix ne sont‖ qu'un bégaiement immense !

L'homme seul peut parler‖ et l'homme ignore, hélas !Inexplicable arrêt !‖ quoi qu'il rêve ici-bas,Tout se voile à ses yeux‖ sous un nuage austère.Et l'âme du mourant‖ s'en va dans le mystère !Aussi repousser Rome‖ et rejeter Sion,Rire, et conclure tout‖ par la négation,Comme c'est plus aisé,‖ c'est ce que font les hommes.Le peu que nous croyons‖ tient au peu que nous sommes.

Puisque Dieu l'a voulu,‖ c'est qu'ainsi tout est mieux !Plus de clarté peut-être‖ aveuglerait nos yeux.Souvent la branche casse‖ où trop de fruit abonde.Que deviendrions-nous‖ si, sans mesurer l'onde,Le Dieu vivant, du haut‖ de son éternité,Sur l'humaine raison‖ versait la vérité ?Le vase est trop petit‖ pour la contenir toute.

Il suffit que chaque âme‖ en recueille une goutte,Même à l'erreur mêlée !‖ Hélas ! tout homme en soiPorte un obscur repli‖ qui refuse la foi.Dieu ! la mort ! mots sans fond‖ qui cachent un abîme !L'épouvante saisit‖ le cœur le plus sublimeDès qu'il s'est hasardé‖ sur de si grandes eaux.On ne les franchit pas‖ tout d'un vol. Peu d'oiseauxTraversent l'océan‖ sans reposer leur aile.Il n'est pas de croyant‖ si pur et si fidèleQui ne tremble et n'hésite‖ à de certains moments.Quelle âme est sans faiblesse‖ et sans accablements ?Enfants ! résignons-nous‖ et suivons notre route.Tout corps traîne son ombre,‖ et tout esprit son doute.

8 septembre 1837.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
101((aa))
Mètre
Alexandrins surtout (201 de 12, 1 de 11)· profil 11i, 6+6
Mots à la rime
a plaie / balaie féminine, classiqueb douleur / pâleur masculine, classiquec murailles / entrailles féminine, classiqued profond / fond masculine, classiquee serre / misère féminine, classiquef tous / croyez-vous masculine, classiqueg profonde / monde féminine, classiqueh qu'ébloui / oui masculine, classiquea race / passe féminine, classiqueb réel / ciel masculine, classiquec encombre / d'ombre féminine, classiquea lentement / firmament masculine, classiqueb problème / suprême féminine, classiquec écueils / cercueils masculine, classiquea sage / visage féminine, classiqueb mort / remord masculine, classiquec souvienne / sienne féminine, classiqued d'Adrien / rien masculine, classiquee apaisées / pensées féminine, classiquef sortis / petits masculine, classiqueg bourdonne / pardonne féminine, classiqueh tambourins / sereins masculine, classiquei Lacédémone / l'aumône féminine, classiquej comprend / errant masculine, équivalentek ramenée / journée féminine, classiquel ainsi / aussi masculine, classiquem l'accueillent / s'effeuillent féminine, classiquen abonder / gronder masculine, classiqueo chancelle / zèle féminine, classiquep l'attend / content masculine, classiqueq peines / humaines féminine, classiquea vacillant / croulant masculine, classiqueb dévie / vie féminine, classiquec plus / reflux masculine, classiqued ténébreuse / creuse féminine, classiquee illusions / passions masculine, classiquef écoute / route féminine, classiqueg effort / port masculine, classiqueh s'adresse / détresse féminine, classiquei foi / l'effroi masculine, classiquej page / l'équipage féminine, classiquea insensés / pensez masculine, classiqueb sereine / haine féminine, classiquec pur / azur masculine, classiqued candide / splendide féminine, classiquee abrité / l'immensité masculine, classiquef s'épanchent / penchent féminine, classiqueg côté / cécité masculine, classiqueh gloire / noire féminine, classiquei appuyé / pitié masculine, classiquea tendre / entendre féminine, classiquea incrédulité / vanité masculine, classiqueb nomme / l'homme féminine, classiquec éternel / ciel masculine, classiqued étude / certitude féminine, classiquee moment / confusément masculine, classiquef périssable / sable féminine, classiqueg recouvert / désert masculine, classiqueh âme / flamme féminine, classiquei étoilés / gonflés masculine, classiquej gerbe / superbe féminine, classiquek fleurs / ailleurs masculine, classiquel nombre / l'ombre féminine, classiquea longtemps / instants masculine, classiqueb rives / perspectives féminine, classiquea expert / perd masculine, classiqueb change / fange féminine, classiquec fond / profond masculine, classiquea l'aurore / encore féminine, classiqueb asservi / gravi masculine, classiquec réponde / monde féminine, classiqued mers / déserts masculine, classiquee ruines / collines féminine, classiquef encensoirs / noirs masculine, classiqueg architecture / nature féminine, classiquea toujours / tours masculine, classiqueb années / acharnées féminine, classiquec soleils / vermeils masculine, classiqued décompose / chose féminine, classiquea vent / rêvant masculine, classiqueb nature / créature féminine, classiquec comprendrait / secret masculine, classiqued déchire / dire féminine, classiquee écoutez / heurtés masculine, classiquef fertiles / villes féminine, classiqueg sourds / toujours masculine, classiqueh recommence / immense féminine, classiquea hélas / ici-bas masculine, classiqueb austère / mystère féminine, classiquec Sion / négation masculine, classiqued hommes / sommes féminine, classiquea mieux / yeux masculine, classiqueb abonde / l'onde féminine, classiquec éternité / vérité masculine, classiqued toute / goutte féminine, classiqueb soi / foi masculine, classiquec abîme / sublime féminine, classiqued eaux / d'oiseaux masculine, classiquee aile / fidèle féminine, classiquef moments / accablements masculine, classiqueg route / doute féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

202 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation poesies.net· Sources