Les voix intérieures, 1837
VI. « Oh ! vivons ! disent-ils dans leur enivrement »
Oh ! vivons ! disent-ils‖ dans leur enivrement.Voyez la longue table‖ et le festin charmantQui rayonne dans nos demeures !Nous semons tous nos biens‖ n'importe en quels sillons.Riches, nous dépensons,‖ nous perdons, nous pillonsNos onces d'or ; jeunes, nos heures
Jette ta vieIlle Bible,‖ ô jeune homme pieux !Quitte église et collège,‖ et viens chez nous ! — Joyeux,Entourés de cent domestiques,Buvant, chantant, riant,‖ nous n'insultons pas Dieu,Et nous lui permettons‖ de montrer son ciel bleuPar le cintre de nos portiques !
De quoi te servira‖ ton labeur ennuyeux ?Sais-tu ce que diront‖ les belles aux doux yeuxDont le sourire vaut un trône ?— O jeune homme inutile !‖ — Et puis elles riront.— Oh ! que de peine il prend‖ pour donner à son frontLa couleur de son livre jaune !
Nous, éblouis de feux,‖ de concerts, de seins nus,Nous vivons ! — Nous avons‖ des bonheurs inconnusÀ la foule avare et grossière,Quand dans l'orchestre, où rien‖ ne grandit qu'en tremblant,La fanfare, tantôt‖ montant, tantôt croulant,S'enfle en onde ou vole en poussière !
L'homme à tout ce qu'il fait‖ dans tous les temps mêlaLa musique et les chants.‖ — Amis c'est pour celaQue la Guerre qui nous enivre,Noble déesse à qui‖ tout enfants nous songions,Fait chanter en avant‖ des sombres légionsLes clairons aux bouches de cuivre !
O rois, pour vous la guerre‖ et pour nous le plaisir !Vous vivez par l'orgueil‖ et nous par le désir.Nous avons tous notre part d'âmes.Nous avons, les uns craints‖ et les autres aimés,Vous les empires, nous‖ les boudoirs parfumés,Vous les hommes, et nous les femmes.
Prêtres, mages, docteurs,‖ savants, nous font pitié !Pauvres songeurs qui vont‖ expliquant à moitiéL'ombre dont l'Éternel se voile,Tantôt lisant un livre‖ et hués des valets,Tantôt assis la nuit‖ sur le toit des palais,Épelant d'étoile en étoile !
Fous qui cherchent un centre‖ au globe obscur du ciel !Nous, rions ! — Il n'est rien‖ ici-bas de réelQue ce que tient la main e l'homme.Donnons leur saint bonheur‖ pour les plaisirs maudits,Pour une Ève au front pur‖ leur vague paradis,Et leur sphère pour une pomme !
Qu'est-ce que la science‖ à côté de l'amour ?L'hiver donne la neige‖ et le soleil le jour.Aimons ! chantons ! trêve aux paroles !Préférons, puisque enfin,‖ nos cœurs flambent encor,Aux discours larmoyants‖ le choc des coupes d'or,Aux vieux sages les belles folles !
Nature, nous buvons‖ aux flots que tu répands !Toujours nous nos hâtons‖ de jouir aux dépensDu penseur prudent qui diffère.Nous ne songeons, prenant‖ les biens sans les choisir,Qu'à dissoudre ici-bas‖ toute chose en plaisir.Quant à Dieu, nous le laissons faire ! »
Le sage cependant,‖ qui songe à leur destin,Ramasse tristement‖ les miettes du festin,Tandis que l'un l'autre ils s'enchantent ;Puis il donne ce pain‖ aux pauvres oubliés,Aux mendiants rêveurs,‖ en leur disant : — Priez,Priez pour ces hommes qui chantent !
4 mars 1837.
Versification
- Forme
- 11 sizains (sizains)
- Rimes
- 11(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (44 de 12, 22 de 8)· profil 8, 6−6
- Strophes
- 11 sizains
- Mots à la rime
- a enivrement / charmant masculine, classiqueb demeures / heures féminine, classiquec sillons / pillons masculine, classiquea pieux / Joyeux masculine, classiqueb domestiques / portiques féminine, classiquec Dieu / bleu masculine, classiquea ennuyeux / yeux masculine, classiqueb trône / jaune féminine, classiquec riront / front masculine, classiquea nus / inconnus masculine, classiqueb grossière / poussière féminine, classiquec tremblant / croulant masculine, classiquea mêla / cela masculine, classiqueb enivre / cuivre féminine, classiquec songions / légions masculine, classiquea plaisir / désir masculine, classiqueb d'âmes / femmes féminine, classiquec aimés / parfumés masculine, classiquea pitié / moitié masculine, classiqueb voile / étoile féminine, classiquec valets / palais masculine, classiquea ciel / réel masculine, classiqueb l'homme / pomme féminine, classiquec maudits / paradis masculine, classiquea l'amour / jour masculine, classiqueb paroles / folles féminine, classiquec encor / d'or masculine, classiquea répands / dépens masculine, classiqueb diffère / faire féminine, classiquec choisir / plaisir masculine, classiquea destin / festin masculine, classiqueb s'enchantent / chantent féminine, classiquec oubliés / Priez masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation poesies.net· Sources