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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les voix intérieures, 1837

XVII. Soirée en mer

Victor Hugo· 25 quintils, heptasyllabes, 125 vers

Près du pêcheur qui ruisselle,Quand tous deux, au jour baissant,Nous errons dans la nacelle,Laissant chanter l'homme frêleEt gémir le flot puissant ;

Sous l'abri que font les voilesLorsque nous nous asseyons,Dans cette ombre où tu te voilesQuand ton regard aux étoilesSemble cueillir des rayons ;

Quand tous deux nous croyons lireCe que la nature écrit,Réponds, ô toi que j'admire,D'où vient que mon cœur soupire ?D'où vient que ton front sourit ?

Dis, d'où vient qu'à chaque lameComme une coupe de fiel,La pensée emplit mon âme ?C'est que moi je vois la rameTandis que tu vois le ciel !

C'est que je vois les flots sombres,Toi, les astres enchantés !C'est que, perdu dans leurs nombres,Hélas ! je compte les ombresQuand tu comptes les clartés !

Chacun, c'est la loi suprême,Rame, hélas ! jusqu'à la fin.Pas d'homme, ô fatal problème !Qui ne laboure ou ne sèmeSur quelque chose de vain !

L'homme est sur un flot qui gronde.L'ouragan tord son manteau.Il rame en la nuit profonde,Et l'espoir s'en va dans l'ondePar les fentes du bateau.

Sa voile que le vent troueSe déchire à tout moment,De sa route l'eau se joue,Les obstacles sur sa proueÉcument incessamment !

Hélas ! hélas ! tout travailleSous tes yeux, ô Jéhova !De quelque côté qu'on aille,Partout un flot qui tressaille,Partout un homme qui va !

Où vas-tu ? — Vers la nuit noire.Où vas-tu ? — Vers le grand jour.Toi ! — Je cherche s'il faut croire.Et toi ? — Je vais à la gloire.Et toi ? — Je vais à l'amour.

Vous allez tous à la tombe !Vous allez à l'inconnu !Aigle, vautour, ou colombe,Vous allez où tout retombeEt d'où rien n'est revenu !

Vous allez où vont encoreCeux qui font le plus de bruit !Où va la fleur qu'avril dore !Vous allez où va l'aurore !Vous allez où va la nuit !

À quoi bon toutes ces peines ?Pourquoi tant de soins jaloux ?Buvez l'onde des fontaines,Secouez le gland des chênes,Aimez, et rendormez-vous !

Lorsque ainsi que des abeillesOn a travaillé toujours ;Qu'on a rêvé des merveilles ;Lorsqu'on a sur bien des veillesAmoncelé bien des jours ;

Sur votre plus belle rose,Sur votre lys le plus beau,Savez-vous ce qui se pose ?C'est l'oubli pour toute chose,Pour tout homme le tombeau !

Car le Seigneur nous retireLes fruits à peine cueillis.Il dit : Échoue ! au navire.Il dit à la flamme : Expire !Il dit à la fleur : Pâlis !

Il dit au guerrier qui fonde :— Je garde le dernier mot.Monte, monte, ô roi du monde !La chute la plus profondePend au sommet le plus haut. —

Il a dit à la mortelle :— Vite ! éblouis ton amant.Avant de mourir sois belle.Sois un instant étincelle,Puis cendre éternellement ! —

Cet ordre auquel tu t'opposesT'enveloppe et l'engloutit.Mortel, plains-toi, si tu l'oses,Au Dieu qui fit ces deux choses,Le ciel grand, l'homme petit !

Chacun, qu'il doute ou qu'il nie,Lutte en frayant son chemin ;Et l'éternelle harmoniePèse comme une ironieSur tout ce tumulte humain !

Tous ces faux biens qu'on enviePassent comme un soir de mai.Vers l'ombre, hélas ! tout dévie.Que reste-t-il de la vie,Excepté d'avoir aimé !

Ainsi je courbe ma têteQuand tu redresses ton front.Ainsi, sur l'onde inquiète,J'écoute, sombre poète,Ce que les flots me diront.

Ainsi, pour qu'on me réponde,J'interroge avec effroi ;Et dans ce gouffre où je sondeLa fange se mêle à l'onde…Oh ! ne fais pas comme moi !

Que sur la vague troubléeJ'abaisse un sourcil hagard ;Mais toi, belle âme voilée,Vers l'espérance étoiléeLève un tranquille regard !

Tu fais bien. Vois les cieux luire.Vois les astres s'y mirer.Un instinct là-haut t'attire.Tu regardes Dieu sourire ;Moi, je vois l'homme pleurer !

9 novembre 1836. Minuit et demi.

Versification

Forme
25 quintils (quintils)
Rimes
25(abaab)
Mètre
Heptasyllabes
Strophes
25 quintils
Mots à la rime
a ruisselle / nacelle / frêle féminine, classiqueb baissant / puissant masculine, classiquea voiles / étoiles féminine, classiqueb asseyons / rayons masculine, classiquea lire / j'admire / soupire féminine, classiqueb écrit / sourit masculine, classiquea lame / âme / rame féminine, classiqueb fiel / ciel masculine, classiquea sombres / nombres / ombres féminine, classiqueb enchantés / clartés masculine, classiquea suprême / problème / sème féminine, classiqueb fin / vain masculine, classiquea gronde / profonde / l'onde féminine, classiqueb manteau / bateau masculine, classiquea troue / joue / proue féminine, classiqueb moment / incessamment masculine, classiquea travaille / aille / tressaille féminine, classiqueb Jéhova / va masculine, classiquea noire / croire / gloire féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classiquea tombe / colombe / retombe féminine, classiqueb l'inconnu / revenu masculine, classiquea encore / dore / l'aurore féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea peines / fontaines / chênes féminine, classiqueb jaloux / rendormez-vous masculine, classiquea abeilles / merveilles / veilles féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea rose / pose / chose féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea retire / navire / Expire féminine, classiqueb cueillis / Pâlis masculine, classiquea fonde / monde / profonde féminine, classiqueb mot / haut masculine, classiquea mortelle / belle / étincelle féminine, classiqueb amant / éternellement masculine, classiquea t'opposes / l'oses / choses féminine, classiqueb l'engloutit / petit masculine, classiquea nie / harmonie féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquec ironie / envie féminine, classiqueb mai / aimé masculine, classiquec dévie / vie féminine, classiquea tête / inquiète / poète féminine, classiqueb front / diront masculine, classiquea réponde / sonde / l'onde féminine, classiqueb effroi / moi masculine, classiquea troublée / voilée / étoilée féminine, classiqueb hagard / regard masculine, classiquea luire / t'attire / sourire féminine, classiqueb mirer / pleurer masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

125 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation poesies.net· Sources