Odes et ballades, 1826· Odes· Livre cinquième 1819-1828
ODE DIX-HUITIÈME. Aux ruines de Montfort-l’Amaury
La voyez-vous croître,
La tour du vieux cloître,
Et le grand mur noir
Du royal manoir ?ALFRED DE VIGNY.
I
Je vous aime, ô débris !‖ et surtout quand l'automneProlonge en vos échos‖ sa plainte monotone.Sous vos abris croulants‖ je voudrais habiter,Vieilles tours, que le temps‖ l'une vers l'autre incline,Et qui semblez de loin‖ sur la haute colline,Deux noirs géants prêts à lutter.
Lorsque d'un pas rêveur‖ foulant les grandes herbes,Je monte jusqu'à vous,‖ restes forts et superbes !Je contemple longtemps‖ vos créneaux meurtriers,Et la tour octogone‖ et ses briques rougies,Et mon œil, à travers‖ vos brèches élargies,Voit jouer des enfants‖ où mouraient des guerriers.
Écartez de vos murs‖ ceux que leur chute amuse !Laissez le seul poète‖ y conduire sa muse,Lui qui donne du moins‖ une larme au vieux fort ;Et, si l'air froid des nuits‖ sous vos arceaux murmure,Croit qu'une ombre a froissé‖ la gigantesque armureD'Amaury, comte de Montfort !
II
Là, souvent je m'assieds,‖ aux jours passés fidèleSur un débris qui fut‖ un mur de citadelle.Je médite longtemps,‖ en mon cœur replié ;Et la ville, à mes pieds,‖ d'arbres enveloppée,Étend ses bras en croix‖ et s'allonge en épée,Comme le fer d'un preux‖ dans la plaine oublié.
Mes yeux errent, du pied‖ de l'antique demeure.Sur les bois éclairés‖ ou sombres, suivant l'heure,Sur l'église gothique,‖ hélas ! prête à crouler,Et je vois, dans le champ‖ où la mort nous appelle,Sous l'arcade de pierre‖ et devant la chapelle,Le sol immobile onduler.
Foulant créneaux, ogive,‖ écussons, astragales,M'attachant comme un lierre‖ aux pierres inégales,Au faîte des grands murs‖ je m'élève parfois ;Là je mêle des chants‖ au sifflement des brises ;Et, dans les cieux profonds‖ suivant ses ailes grises,Jusqu'à l'aigle effrayé‖ j'aime à lancer ma voix !
Là quelquefois j'entends‖ le luth doux et sévèreD'un ami qui sait rendre‖ aux vieux temps un trouvère.Nous parlons des héros,‖ du ciel, des chevaliers,De ces âmes en deuil‖ dans le monde orphelines ;Et le vent qui se brise‖ à l'angle des ruinesGémit dans les hauts peupliers !
Octobre 1825.
Versification
- Forme
- 7 sizains (sizains)
- Rimes
- 7(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins surtout (38 de 12, 4 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 7 sizains
- Mots à la rime
- a l'automne / monotone féminine, classiqueb habiter / lutter masculine, classiquec incline / colline féminine, classiquea herbes / superbes féminine, classiqueb meurtriers / guerriers masculine, classiquec rougies / élargies féminine, classiquea amuse / muse féminine, classiqueb fort / Montfort masculine, classiquec murmure / armure féminine, classiquea fidèle / citadelle féminine, classiqueb replié / oublié masculine, classiquec enveloppée / épée féminine, classiquea demeure / l'heure féminine, classiqueb crouler / onduler masculine, classiquec appelle / chapelle féminine, classiquea astragales / inégales féminine, classiqueb parfois / voix masculine, classiquec brises / grises féminine, classiquea sévère / trouvère féminine, classiqueb chevaliers / peupliers masculine, classiquec orphelines / ruines féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
42 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources