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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes et ballades, 1826· Odes· Livre cinquième 1819-1828

ODE DIX-NEUVIÈME. Le voyage

Victor Hugo· 13 sizains, alexandrins surtout, 78 vers

Je veux que mon retour
Te paraisse bien long. Je veux que nuit et jour
Tu m’aimes. (Nuit et jour, hélas ! je me tourmente !)
Présente au milieu d’eux, sois seule, sois absente.
Dors en pensant à moi, rêve-moi près de toi,
Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi !ANDRÉ CHÉNIER.

I

Le cheval fait sonner‖ son harnois qu'il secoue,Et l'éclair du pavé‖ va jaillir sous la roue :Il faut partir, adieu !‖ de ton cœur inquietChasse la crainte amère,‖ adieu ! point de faiblesse !Mais quoi ! le char s'ébranle‖ et m'emporte, et te laisse…Hélas ! j'ai cru qu'il t'oubliait !

Oh ! suis-le bien longtemps‖ d'une oreille attentive !Ne t'en va pas avant‖ d'avoir, triste et pensive,Écouté des coursiers‖ s'évanouir le bruit !L'un à l'autre déjà‖ l'espace nous dérobe ;Je ne vois plus de loin‖ flotter ta blanche robe,Et toi, tu n'entends plus‖ rouler le char qui fuit !…

Quoi ! plus même un vain bruit !‖ plus même une vaine ombre !L'absence a sur mon âme‖ étendu sa nuit sombre ;C'en est fait ; chaque pas‖ m'y plonge plus avant,Et dans cet autre enfer,‖ plein de douleurs amères,De tourments insensés,‖ d'angoisses, de chimères,Me voilà descendu vivant !

II

Que faire maintenant‖ de toutes mes pensées,De mon front, qui dormait‖ dans tes mains enlacées,De tout ce que j'entends,‖ de tout ce que je vois ?Que faire de mes maux,‖ sans toi pleins d'amertume,De mes yeux dont la flamme‖ à tes regards s'allume,De ma voix qui ne sait‖ parler qu'après ta voix ?

Et mon œil tour à tour,‖ distrait, suit dans l'espaceChaque arbre du chemin‖ qui paraît et qui passe,Les bois verts, le flot d'or‖ de la jaune moisson,Et les monts, et du soir‖ l'étincelante étoile,Et les clochers aigus,‖ et les villes que voileUn dais de brume à l'horizon !

Qu'importent les bois verts,‖ la moisson, la colline,Et l'astre qui se lève‖ et l'astre qui décline,Et la plainte et les monts,‖ si tu ne les vois pas ?Que me font ces châteaux,‖ ruines féodales,Si leur donjon moussu‖ n'entend point sur ses dallesTes pas légers courir‖ à côté de mes pas ?

Ainsi donc aujourd'hui,‖ demain, après encore,Il faudra voir sans toi‖ naître et mourir l'aurore,Sans toi ! sans ton sourire‖ et ton regard joyeux ;Sans t'entendre marcher‖ près de moi quand je rêve ;Sans que ta douce main,‖ quand mon front se soulève,Se pose en jouant sur mes yeux !

Pourtant, il faut encore,‖ à tant d'ennuis en proie,Dans mes lettres du soir‖ t'envoyer quelque joie,Dire : « Console-toi,‖ le calme m'est rendu ! » ;Quand je crains chaque instant‖ qui loin de toi s'écoule,Et qu'inventant des maux‖ qui t'assiègent en foule,Chaque heure est sur ma tête‖ un glaive suspendu !

III

Que fais-tu maintenant ?‖ Près du foyer sans douteLa carte est déployée,‖ et ton œil suit ma route ;Tu dis : « Où peut-il être ?‖ — Ah, qu'il trouve en tous lieuxDe tendres soins, un cœur‖ qui l'estime et qui l'aime,Et quelque bonne hôtesse,‖ ayant, comme moi-même,Un être cher sous d'autres cieux !

Comme il s'éloigne vite,‖ hélas ! J'en suis certaine,Il a déjà franchi‖ cette ville lointaine,Ces forêts, ce vieux pont‖ d'un grand exploit témoin ;Peut-être en ce moment‖ il roule en ces vallées,Par une croix sinistre‖ aux passants signalées,Où, l'an dernier… Pourvu‖ qu'il soit déjà plus loin ! »

Et mon père, essuyant‖ une larme qui brille,T'invite en souriant‖ à sourire à ta fille :« Rassurez-vous ! bientôt‖ nous le reverrons tous.Il rit, il est tranquille,‖ il visite à cette heureDe quelque vieux héros‖ la tombe ou la demeure ;Il prie à quelque autel pour vous.

Car, vous le savez bien,‖ ma fille, il aime encoreCes créneaux, ces portails‖ qu'un art naïf décore ;Il nous a dit souvent,‖ assis à vos côtés,L'ogive chez les Goths‖ de l'Orient venue,Et la flèche romane‖ aiguisant dans la nueSes huit angles de pierre‖ en écailles sculptés ! »

IV

Et puis le Vétéran,‖ à ta douleur trompée,Conte sa vie errante,‖ et nos grands coups d'épée,Et quelque ancien combat‖ du Tage ou du Tésin,Et l'empereur, du siècle‖ imposante merveille, —Tout en baissant sa voix‖ de peur qu'elle n'éveilleTon enfant qui dort sur ton sein !

1825.

Versification

Forme
13 sizains (sizains)
Rimes
13(aabccb)
Mètre
Alexandrins surtout (71 de 12, 7 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
13 sizains
Mots à la rime
a secoue / roue féminine, classiqueb inquiet / t'oubliait masculine, classiquec faiblesse / laisse féminine, classiquea attentive / pensive féminine, classiqueb bruit / fuit masculine, classiquec dérobe / robe féminine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb avant / vivant masculine, classiquec amères / chimères féminine, classiquea pensées / enlacées féminine, classiqueb vois / voix masculine, classiquec d'amertume / s'allume féminine, classiquea l'espace / passe féminine, classiqueb moisson / l'horizon masculine, classiquec étoile / voile féminine, classiquea colline / décline féminine, classiqueb pas masculine, classiquec féodales / dalles féminine, classiquea encore / l'aurore féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquec rêve / soulève féminine, classiquea proie / joie féminine, classiqueb rendu / suspendu masculine, classiquec s'écoule / foule féminine, classiquea doute / route féminine, classiqueb lieux / cieux masculine, classiquec l'aime / moi-même féminine, classiquea certaine / lointaine féminine, classiqueb témoin / loin masculine, classiquec vallées / signalées féminine, classiquea brille / fille féminine, classiqueb tous / vous masculine, classiquec heure / demeure féminine, classiquea encore / décore féminine, classiqueb côtés / sculptés masculine, classiquec venue / nue féminine, classiquea trompée / d'épée féminine, classiqueb Tésin / sein masculine, classiquec merveille / n'éveille féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources