Odes et ballades, 1826· Odes· Livre cinquième 1819-1828
ODE CINQUIÈME. La chauve-souris
Que me veux-tu ? Un ange planait sur mon cœur,
et tu l’as effrayé… Viens donc, je te
chanterai des chansons que les esprits des
cimetières m’ont apprises.MATURIN, Bertram.
Oui, je te reconnais,‖ je t'ai vu dans mes songes,Triste oiseau ! mais sur moi‖ vainement tu prolongesLes cercles inégaux‖ de ton vol ténébreux ;Des spectres réveillés‖ porte ailleurs les messages ;Va, pour craindre tes noirs présages ;Je ne suis point coupable‖ et ne suis point heureux !
Attends qu'enfin la vierge,‖ à mon sort asservie,Que le ciel comme un ange‖ envoya dans ma vie,De ma longue espérance‖ ait couronné l'orgueil ;Alors tu reviendras,‖ troublant la douce fête,Joyeuse, déployer‖ tes ailes sur ma tête,Ainsi que deux voiles de deuil !
Sœur du hibou funèbre‖ et de l'orfraie avide,Mêlant le houx lugubre‖ au nénuphar livide,Les filles de Satan‖ t'invoquent sans remords ;Fuis l'abri qui me cache‖ et l'air que je respire ;De ton ongle hideux‖ ne touche pas ma lyre,De peur de réveiller des morts !
La nuit, quand les démons‖ dansent sous le ciel sombre,Tu suis le chœur magique‖ en tournoyant dans l'ombre.L'hymne infernal t'invite‖ au conseil malfaisant.Fuis ! car un doux parfum‖ sort de ces fleurs nouvelles ;Fuis, il faut à tes mornes ailesL'air du tombeau natal‖ et la vapeur du sang.
Qui t'amène vers moi ?‖ Viens-tu de ces collinesOù la lune s'enfuit‖ sur de blanches ruines ?Son front est, comme toi,‖ sombre dans sa pâleur.Tes yeux dans leur route incertaineOnt donc suivi les feux‖ de ma lampe lointaine ?Attiré par la gloire,‖ ainsi vient le malheur !
Sors-tu de quelque tour‖ qu'habite le Vertige,Nain bizarre et cruel,‖ qui sur les monts voltige,Prête aux feux du marais‖ leur errante rougeur,Rit dans l'air, des grands pins‖ courbe en criant les cimes,Et chaque soir, rôdant‖ sur le bord des abîmes,Jette aux vautours du gouffre‖ un pâle voyageur ?
En vain autour de moi‖ ton vol qui se promèneSème une odeur de tombe‖ et de poussière humaine ;Ton aspect m'importune‖ et ne peut m'effrayer.Fuis donc, fuis, ou demain‖ je livre aux yeux profanesTon corps sombre et velu,‖ tes ailes diaphanes,Dont le pâtre conteur‖ orne son noir foyer.
Des enfants se joueront‖ de ta dent furieuse ;Une vierge viendra,‖ tremblante et curieuse,De son rire craintif‖ t'effrayer à grand bruit ;Et le jour te verra,‖ dans le ciel exilée,À mille oiseaux joyeux mêlée,D'un vol aveugle et lourd‖ chercher en vain la nuit !
Avril 1822.
Versification
- Forme
- 8 sizains (sizains)
- Rimes
- 8(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (42 de 12, 6 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 8 sizains
- Mots à la rime
- a songes / prolonges féminine, classiqueb ténébreux / heureux masculine, classiquec messages / présages féminine, classiquea asservie / vie féminine, classiqueb l'orgueil / deuil masculine, classiquec fête / tête féminine, classiquea avide / livide féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquec respire / lyre féminine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb malfaisant / sang masculine, non classiquec nouvelles / ailes féminine, classiquea collines / ruines féminine, classiqueb pâleur / malheur masculine, classiquec incertaine / lointaine féminine, classiquea Vertige / voltige féminine, classiqueb rougeur / voyageur masculine, classiquec cimes / abîmes féminine, classiquea promène / humaine féminine, classiqueb m'effrayer / foyer masculine, classiquec profanes / diaphanes féminine, classiquea furieuse / curieuse féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquec exilée / mêlée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources