Odes et ballades, 1826· Odes· Livre cinquième 1819-1828
ODE QUATRIÈME. À toi
Sub umbra alarum tuarum protege me.PS. XVI.
Lyre longtemps oisive,‖ éveillez-vous encore.Il se lève, et nos chants‖ le salueront toujours,Ce jour que son doux nom décore,Ce jour sacré parmi les jours !
Ô Vierge ! à mon enfance‖ un Dieu t'a révélée,Belle et pure ; et rêvant‖ mon sort mystérieux,Comme une blanche étoile‖ aux nuages mêlée,Dès mes plus jeunes ans‖ je te vis dans mes cieux !
Je te disais alors :‖ « Ô toi, mon espérance,Viens, partage un bonheur‖ qui ne doit pas finir. »Car de ma vie encor,‖ dans ces jours d'ignorance,Le passé n'avait point‖ obscurci l'avenir.
Ce doux penchant devint‖ une indomptable flamme ;Et je pleurai ce temps,‖ écoulé sans retour,Où la vie était pour mon âmeLe songe d'un enfant‖ que berce un vague amour.
Aujourd'hui, réveillant‖ sa victime endormie,Sombre, au lieu du bonheur‖ que j'avais tant rêvé,Devant mes yeux, troublés‖ par l'espérance amie,Avec un rire affreux‖ le malheur s'est levé !
Quand seul dans cette vie,‖ hélas ! d'écueils semée,Il faut boire le fiel‖ dont le calice est plein,Sans les pleurs de sa bien-aiméeQue reste-t-il à l'orphelin ?
Si les heureux d'un jour‖ parent de fleurs leurs têtes,Il fuit, souillé de cendre‖ et vêtu de lambeaux ;Et pour lui la coupe des fêtesRessemble à l'urne des tombeaux !
Il est chez les vivants‖ comme une lampe éteinte.Le monde en ses douleurs‖ se plaît à l'exiler,Seulement vers le ciel‖ il élève sans crainteSes yeux, chargés de pleurs‖ qui ne peuvent couler.
Mais toi, console-moi,‖ viens, consens à me suivre,Arrache de mon sein‖ le trait envenimé,Daigne vivre pour moi,‖ pour toi laisse-moi vivre,J'ai bien assez souffert,‖ Vierge, pour être aimé !
Oh ! de ton doux sourire‖ embellis-moi la vie !Le plus grand des bonheurs‖ est encor dans l'amour.La lumière à jamais‖ ne me fut point ravie,Viens, je suis dans la nuit,‖ mais je puis voir le jour !
Mes chants ne cherchent pas‖ une illustre mémoire ;Et s'il faut me courber‖ sous ce fatal honneur,Ne crains rien, ton époux‖ ne veut pas que sa gloireRetentisse dans son bonheur.
Goûtons du chaste hymen‖ le charme solitaire.Que la félicité‖ nous cache à tous les yeux.Le serpent couché sur la terreN'entend pas deux oiseaux‖ qui volent dans les cieux !
Mais si ma jeune vie,‖ à tant de flots livrée,Si mon destin douteux‖ t'inspire un juste effroi,Alors fuis, toi qui fus‖ mon épouse adorée ; —Toi qui fus ma mère, attends-moi.
Bientôt j'irai dormir‖ d'un sommeil sans alarmes,Heureux si, dans la nuit‖ dont je serai couvert,Un œil indifférent‖ donne en passant des larmesÀ mon luth oublié,‖ sur mon tombeau désert !
Toi, que d'aucun revers‖ les coups n'osent t'atteindre,Et puisses-tu jamais,‖ gémissant à ton tour,Ne regretter celui‖ qui mourut sans se plaindre,Et qui t'aimait de tant d'amour !
Décembre 1821.
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (49 de 12, 11 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a encore / décore féminine, classiqueb toujours / jours masculine, classiquea révélée / mêlée féminine, classiqueb mystérieux / cieux masculine, classiquea espérance / d'ignorance féminine, classiqueb finir / l'avenir masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb retour / amour masculine, classiquea endormie / amie féminine, classiqueb rêvé / levé masculine, classiquea semée / bien-aimée féminine, classiqueb plein / l'orphelin masculine, classiquea têtes / fêtes féminine, classiqueb lambeaux / tombeaux masculine, classiquea éteinte / crainte féminine, classiqueb l'exiler / couler masculine, classiquea suivre / vivre féminine, classiqueb envenimé / aimé masculine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb l'amour / jour masculine, classiquea mémoire / gloire féminine, classiqueb honneur / bonheur masculine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea livrée / adorée féminine, classiqueb effroi / attends-moi masculine, classiquea alarmes / larmes féminine, classiqueb couvert / désert masculine, classiquea t'atteindre / plaindre féminine, classiqueb tour / d'amour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources