Odes et ballades, 1826· Odes· Livre deuxième 1822-1823
ODE SEPTIÈME. La guerre d’Espagne
Sine clade victor.
I
Oh ! que la Royauté,‖ puissante et vénérable,Fille, aux cheveux blanchis,‖ des âges révolus,Perçant de ses clartés‖ leur nuit impénétrable,Où tant d'astres ne brillent plus ;Soumettant l'aigle au cygne‖ et l'autour aux colombes ;S'élevant de tombes en tombes ;Géant, que grandit son fardeau ;Consacrant sur l'autel‖ le fer dont elle est ceinte,Et mêlant les rayons‖ de l'auréole sainteAux fleurons du royal bandeau ;
Oh ! que la Royauté,‖ peuples, est douce et belle ! —À force de bienfaits‖ elle achète ses droits.Son bras fort, quand bouillonne‖ une foule rebelle,Couvre les sceptres d'une croix.Ce colosse d'airain,‖ de ses mains séculaires,Dans les nuages populairesLève un phare aux feux éclatants ;Et, liant au passé‖ l'avenir qu'il féconde,Pose à la fois ses pieds,‖ en vain battus de l'onde,Sur les deux rivages du temps.
II
Aussi, que de malheurs suprêmesElle impose aux infortunés,Qui, sous le joug des diadèmes,Courbèrent leurs fronts condamnés !Il faut que leur cœur soit sublime.Affrontant la foudre et l'abîme,Leur nef ne doit pas fuir l'écueil.Un roi, digne de la couronne,Ne sait pas descendre du trône,Mais il sait descendre au cercueil.
Il faut, comme un soldat,‖ qu'un prince ait une épée,Il faut, des factions‖ quand l'astre impur a lui,Que nuit et jour, bravant‖ leur attente trompée,Un glaive veille auprès de lui ;Ou que de son armée‖ il se fasse un cortège ;Que son fier palais se protègeD'un camp au front étincelant ;Car de la Royauté‖ la Guerre est la compagne :On ne peut te briser,‖ sceptre de Charlemagne,Sans briser le fer de Roland !
III
Roland ! — N'est-il pas vrai,‖ noble élu de la guerre,Que ton ombre, éveillée‖ aux cris de nos guerriers,Aux champs de Roncevaux‖ lorsqu'ils passaient naguère,Les prit pour d'anciens chevaliers ?Car le héros, assis‖ sur sa tombe célèbre,Les voyait, vers les bords de l'ÈbreDéployant leur vol immortel,Du haut des monts, pareils‖ à l'aigle ouvrant ses ailes,Secouer, pour chasser‖ de nouveaux infidèles,L'éclatant cimier de Martel !
Mais un autre héros encore,Pélage, l'effroi des tyrans,Pélage, autre vainqueur du Maure,Dans les cieux saluait nos rangs ;Au char où notre gloire brille,Il attelait de la CastilleLe vieux lion fier et soumis ;Répétant notre cri d'alarmes,Il mêlait sa lance à nos armes,Et sa voix nous disait : Amis !
IV
Des pas d'un conquérant‖ l'Espagne encor fumantePleurait, prostituée‖ à notre Liberté,Entre les bras sanglants‖ de l'effroyable amante,Sa royale virginité.Ce peuple altier, chargé‖ de despotes vulgaires,Maudissait, épuisé de guerres,Le monstre en ses champs accouru ;Si las des vils tribuns‖ et des tyrans serviles,Que lui-même appelait‖ l'étranger dans ses villes,Sans frémir d'être secouru !
Les français sont venus :‖ — du Rhin jusqu'au Bosphore,Peuples de l'aquilon,‖ du couchant, du midi,Pourquoi, vous dont le front,‖ que l'effroi trouble encore,Se courba sous leur pied hardi ;Nations, de la veille‖ à leur chaîne échappées,Qu'on vit tomber sous leurs épées,Ou qui par eux avez vécu ;Empires, potentats,‖ cités, royaumes, princes !Pourquoi, puissants états,‖ qui fûtes nos provinces,Me demander s'ils ont vaincu ?
Ils ont appris à l'anarchieCe que pèse le fer gaulois ;Mais par eux l'Espagne affranchieNe peut rougir de leurs exploits ;Tous les peuples, que Dieu seconde,Quand l'hydre, en désastre féconde,Tourne vers eux son triple dard,Ont, ligués contre sa furie,Le temple pour même patrie,La croix pour commun étendard.
V
Pourtant, que désormais‖ Madrid taise à l'histoireDes succès trop longtemps‖ par son orgueil redits,Et le royal captif‖ que l'ingrate victoireDans ses murs envoya jadis.Cadix nous a vengés‖ de l'affront de Pavie.À l'ombre d'un héros ravieLa gloire a rendu tous ses droits ;Oubliant quel Français‖ a porté ses entraves,La fière Espagne a vu‖ si les mains de nos bravesSavent briser les fers des rois !
Préparez, Castillans,‖ des fêtes solennelles,Des murs de Saragosse‖ aux champs d'Almonacid.Mêlez à nos lauriers‖ vos palmes fraternelles ;Chantez Bayard — chantons le Cid !Qu'au vieil Escurial‖ le vieux Louvre réponde ;Que votre drapeau se confondeÀ nos drapeaux victorieux ;Que Gadès édifie‖ un autel sur sa plage !Que de lui-même, aux monts‖ d'où se leva Pélage,S'allume un feu mystérieux !
Pour témoigner de leurs paroles,Où sont ces nouveaux Décius ?Le brasier attend les Scévoles !Le gouffre attend les Curtius !Quoi ! traînant leurs fronts dans la poudre,Tous, de Bourbon, qui tient la foudre,Embrassent les sacrés genoux !… —Ah ! la victoire est généreuse,Leur cause inique est malheureuse,Ils sont vaincus, ils sont absous !
VI
Un Bourbon pour punir‖ ne voudrait pas combattre.Le droit de son triomphe‖ est toujours le pardon.Pourtant des factions‖ que son bras vient d'abattre,Il éteint le dernier brandon.Oh ! de combien de maux,‖ peuples, il vous délivre !Hélas ! à quels forfaits se livreLe monstre, à ses pieds frémissant !Nous qui l'avons vaincu,‖ nous fûmes sa conquête.Nous savons, lorsque tombe‖ une royale tête,Combien il en coule de sang !
Ô nos guerriers, venez !‖ vos mères sont contentes !Vos bras, terreur du monde,‖ en deviennent l'appui.Assez on vit crouler‖ de trônes sous vos tentes !Relevez les rois aujourd'hui.Dieu met sur votre char‖ son arche glorieuse ;Votre tente victorieuseEst son tabernacle immortel ;Des saintes légions‖ votre étendard dispose ;Il veut que votre casque‖ à sa droite reposeEntre les vases de l'autel !
VII
C'en est fait ; loin de l'espéranceChassant le crime épouvanté,Les cieux commettent à la FranceLa garde de la Royauté.Son génie, éclairant les trames,Luit comme la lampe aux sept flammes,Cachée aux temples du Jourdain ;Gardien des trônes qu'il relève,Son glaive est le céleste glaiveQui flamboie aux portes d'Éden !
Novembre 1823.
Versification
- Forme
- 15 dizains (dizains)
- Rimes
- 15(ababccdeed)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (90 de 8, 60 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 15 dizains
- Mots à la rime
- a vénérable / impénétrable féminine, classiqueb révolus / plus masculine, classiquec colombes / tombes féminine, classiqued fardeau / bandeau masculine, classiquee ceinte / sainte féminine, classiquea belle / rebelle féminine, classiqueb droits / croix masculine, classiquec séculaires / populaires féminine, classiqued éclatants / temps masculine, classiquee féconde / l'onde féminine, classiquea suprêmes / diadèmes féminine, classiqueb infortunés / condamnés masculine, classiquec sublime / l'abîme féminine, classiqued l'écueil / cercueil masculine, classiquee couronne / trône féminine, classiquea épée / trompée féminine, équivalenteb lui masculine, classiquec cortège / protège féminine, classiqued étincelant / Roland masculine, classiquee compagne / Charlemagne féminine, classiquea guerre / naguère féminine, classiqueb guerriers / chevaliers masculine, classiquec célèbre / l'Èbre féminine, classiqued immortel / Martel masculine, classiquee ailes / infidèles féminine, classiquea encore / Maure féminine, classiqueb tyrans / rangs masculine, classiquec brille / Castille féminine, équivalented soumis / Amis masculine, classiquee d'alarmes / armes féminine, classiquea fumante / amante féminine, classiqueb Liberté / virginité masculine, classiquec vulgaires / guerres féminine, classiqued accouru / secouru masculine, classiquee serviles / villes féminine, classiquea Bosphore / encore féminine, classiqueb midi / hardi masculine, classiquec échappées / épées féminine, classiqued vécu / vaincu masculine, classiquee princes / provinces féminine, classiquea l'anarchie / affranchie féminine, classiqueb gaulois / exploits masculine, classiquec seconde / féconde féminine, classiqued dard / étendard masculine, classiquee furie / patrie féminine, classiquea l'histoire / victoire féminine, classiqueb redits / jadis masculine, classiquec Pavie / ravie féminine, classiqued droits / rois masculine, classiquee entraves / braves féminine, classiquea solennelles / fraternelles féminine, classiqueb d'Almonacid / Cid masculine, classiquec réponde / confonde féminine, classiqued victorieux / mystérieux masculine, classiquee plage / Pélage féminine, classiquea paroles / Scévoles féminine, classiqueb Décius / Curtius masculine, classiquec poudre / foudre féminine, classiqued genoux / absous masculine, classiquee généreuse / malheureuse féminine, classiquea combattre / d'abattre féminine, classiqueb pardon / brandon masculine, classiquec délivre / livre féminine, classiqued frémissant / sang masculine, classiquee conquête / tête féminine, classiquea contentes / tentes féminine, non classiqueb l'appui / aujourd'hui masculine, classiquec glorieuse / victorieuse féminine, classiqued immortel / l'autel masculine, classiquee dispose / repose féminine, classiquea l'espérance / France féminine, classiqueb épouvanté / Royauté masculine, classiquec trames / flammes féminine, classiqued Jourdain / d'Éden masculine, classiquee relève / glaive féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources