Odes et ballades, 1826· Odes· Livre deuxième 1822-1823
ODE SIXIÈME. La liberté
Christus nos liberavit.
I
Quand l'impie a porté‖ l'outrage au sanctuaire,Tout fuit le temple en deuil,‖ de splendeur dépouillé ;Mais le prêtre fidèle,‖ à genoux sur la pierre,Prodigue plus d'encens,‖ répand plus de prière,Courbe plus bas son front‖ devant l'autel souillé.
II
Non, sur nos tristes bords,‖ ô belle voyageuse !Sœur auguste des rois,‖ fille sainte de Dieu,Liberté ! pur flambeau‖ de la gloire orageuse,Non, je ne t'ai point dit adieu !Car mon luth est de ceux‖ dont les voix importunesPleurent toutes les infortunes,Bénissent toutes les vertus,Mes hymnes dévoués‖ ne traînent point la chaîneDu vil gladiateur,‖ mais ils vont dans l'arène,Du linceul des martyrs vêtus.
Dans l'âge où le cœur porte‖ un souffle magnanime,Où l'homme à l'avenir‖ jette un défi sublimeEt montre à sa menace‖ un sourire hardi ;Avant l'heure où périt‖ la fleur de l'espérance,Quand l'âme, lasse de souffrance,Passe du frais matin‖ à l'aride midi ;
Je disais : « Ô salut,‖ vierge aimable et sévère !Le monde, ô Liberté,‖ suit tes nobles élans ;Comme une jeune épouse‖ il t'aime, et te révèreComme une aïeule en cheveux blancs !Salut ! tu sais, de l'âme‖ écartant les entraves,Descendre au cachot des esclavesPlutôt qu'au palais des tyrans ;Aux concerts du Cédron‖ mêlant ceux du Permesse,Ta voix douce a toujours‖ quelque illustre promesseQu'entendent les héros mourants. »
Je disais. Souriant‖ à mon ivresse austère,Je vis venir à moi‖ les sages de la terre :« Voici la Liberté !‖ plus de sang ! plus de pleurs !Les peuples réveillés‖ s'inclinent devant elle.Viens, ô son jeune amant !‖ car voici l'Immortelle !… »Et j'accourus, portant‖ des palmes et des fleurs.
III
Ô Dieu ! leur Liberté,‖ c'était un monstre immense,Se nommant Vérité‖ parce qu'il était nu,Balbutiant les cris‖ de l'aveugle démence,Et l'aveu du vice ingénu !La fable eût pu donner‖ à ses fureurs impiesL'ongle flétrissant des harpiesEt les mille bras d'Ægéon.La dépouille de Rome‖ ornait l'impure idole.Le vautour remplaçait‖ l'aigle à son Capitole.L'Enfer peuplait son Panthéon.
Le Supplice hagard,‖ la Torture écumante,Lui conduisaient la Mort‖ comme une heureuse amante.Le monstre aux pieds foulait‖ tout un peuple innocent ;Et les sages menteurs,‖ aux paroles divines,Soutenaient ses pas lourds,‖ quand, parmi les ruines,Il chancelait, ivre de sang !
Mêlant les lois de Sparte‖ aux fêtes de Sodome,Dans tous les attentats‖ cherchant tous les fléaux,Par le néant de l'âme‖ il croyait grandir l'homme,Et réveillait le vieux chaos.Pour frapper leur couronne‖ osant frapper leur tête,Des rois, perdus dans la tempête,Il brisait le trône avili ;Et, de l'éternité‖ lui laissant quelque reste,Daignait à Dieu, muet‖ dans son exil céleste,Offrir un échange d'oubli !
IV
Et les sages disaient :‖ « Gloire à notre sagesse !Voici les jours de Rome‖ et les temps de la Grèce !Nations, de vos Rois‖ brisez l'indigne frein.Liberté ! N'ayez plus‖ de maîtres que vous-même :Car nous tenons de toi‖ notre pouvoir suprême,Sois donc heureux et libre,‖ ô peuple souverain !… »
Tyrans adulateurs !‖ caresses mensongères !Ô honte !… Asie, Afrique,‖ où sont tous vos sultans ?Que leurs sceptres sont doux,‖ et leurs chaînes légères,Près de ces bourreaux insultants !Rends gloire, ô foule abjecte‖ en tes fers assoupie,Au vil monstre d'Éthiopie,Par un fer jaloux mutilé !Gloire aux muets cachés‖ au harem du Prophète !Gloire à l'esclave obscur,‖ qui leur livre sa tête,Du moins en silence immolé !
Le sultan, sous des murs‖ de jaspe et de porphyre,Jetant à cent beautés‖ un dédaigneux sourire,Foule la pourpre et l'or,‖ et l'ambre et le corail ;Et de loin, en passant,‖ le peuple peut connaîtreOù sont les plaisirs de son maître,À la tête, qui pend‖ aux portes du sérail.
Peuple heureux ! éveillant‖ la révolte hardie,Parmi ses toits troublés,‖ dans l'ombre, bien souventL'inquiet janissaire‖ égare l'incendieSur l'aile bruyante du vent.Peuple heureux ! d'un vizir‖ sa vie est le domaine ;Un poison, que la mort promène,Flétrit son rivage infecté ;L'esclavage le courbe‖ au joug de l'épouvante.Peuple trois fois heureux !‖ divins sages qu'on vante,Il n'a pas votre Liberté !
V
Ô France ! c'est au ciel‖ qu'en nos jours de colèreA fui la Liberté,‖ mère des saints exploits ;Il faut, pour réfléchir‖ cet astre tutélaire,Que, pur dans tous ses flots,‖ le fleuve populaireCoule à l'ombre du trône‖ appuyé sur les lois.
Un Dieu du joug du mal a délivré le monde.Parmi les opprimés‖ il vint prendre son rang ;Rois ! — en vœux fraternels‖ sa parole est féconde ;Peuple ! — il fut pauvre, humble et souffrant.La Liberté sourit‖ à toutes les victimes,À tous les dévouements sublimes,Sauveurs des états secourus ;À ses yeux la Vendée‖ est sœur des Thermopyles :Et le même laurier,‖ dans les mêmes asiles,Unit Malesherbe et Codrus.
VI
Quand l'impie a porté‖ l'outrage au sanctuaire,Tout fuit le temple en deuil,‖ de splendeur dépouillé ;Mais le prêtre fidèle,‖ assis dans la poussière,Prodigue plus d'encens,‖ répand plus de prière,Courbe plus bas son front‖ devant l'autel souillé.
Juillet 1823.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3(abaab) 6(ababccdeed) 5(aabccb) 1(ababccbddb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (84 de 12, 31 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 7 dizains, 5 sizains, 3 quintils
- Mots à la rime
- a sanctuaire / pierre / prière féminine, classiqueb dépouillé / souillé masculine, classiquea voyageuse / orageuse féminine, classiqueb Dieu / adieu masculine, classiquec importunes / infortunes féminine, classiqued vertus / vêtus masculine, classiquee chaîne / l'arène féminine, classiquea magnanime / sublime féminine, classiqueb hardi / midi masculine, classiquec l'espérance / souffrance féminine, classiquea sévère / révère féminine, classiqueb élans / blancs masculine, classiquec entraves / esclaves féminine, classiqued tyrans / mourants masculine, classiquee Permesse / promesse féminine, classiquea austère / terre féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquec elle / l'Immortelle féminine, classiquea immense / démence féminine, classiqueb nu / ingénu masculine, classiquec impies / harpies féminine, classiqued d'Ægéon / Panthéon masculine, classiquee idole / Capitole féminine, classiquea écumante / amante féminine, classiqueb innocent / sang masculine, classiquec divines / ruines féminine, non classiquea Sodome / l'homme féminine, classiqueb fléaux / chaos masculine, classiquec tête / tempête féminine, classiqued avili / d'oubli masculine, classiquee reste / céleste féminine, classiquea sagesse / Grèce féminine, classiqueb frein / souverain masculine, classiquec vous-même / suprême féminine, classiquea mensongères / légères féminine, classiqueb sultans / insultants masculine, classiquec assoupie / d'Éthiopie féminine, classiqued mutilé / immolé masculine, classiquee Prophète / tête féminine, classiquea porphyre / sourire féminine, classiqueb corail / sérail masculine, classiquec connaître / maître féminine, classiquea hardie / l'incendie féminine, classiqueb souvent / vent masculine, classiquec domaine / promène féminine, classiqued infecté / Liberté masculine, classiquee l'épouvante / vante féminine, classiquea colère / tutélaire / populaire féminine, classiqueb exploits / lois masculine, classiquea monde / féconde féminine, classiqueb rang / souffrant masculine, classiquec victimes / sublimes féminine, classiqued secourus / Codrus masculine, non classiquee Thermopyles / asiles féminine, classiquea sanctuaire / poussière / prière féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
115 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources