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un seul est le mot juste.

Odes et ballades, 1826· Ballades 1823-1828

BALLADE SEPTIÈME. La mêlée

Victor Hugo· sizains, octosyllabes et alexandrins, 86 vers

Les armées s’ébranlent, le choc est terrible,
les combattants sont terribles, les blessures
sont terribles, la mêlée est terrible.GONZALO BERCEO, La Bataille de Simancas.

Pâtre ! change de route.‖ — Au pied de ces collinesVois onduler deux rangs‖ d'épaisses javelines ;Vois ces deux bataillons‖ l'un vers l'autre marchant ;Au signal de leurs chefs‖ que divise la haine,Ils se sont pour combattre‖ arrêtés dans la plaine.Écoute ces clameurs…‖ tu frémis c'est leur chant !

« Accourez tous, oiseaux de proie,Aigles, hiboux, vautours, corbeaux !Volez ! Volez tous pleins de joieÀ ces champs comme à des tombeaux !Que l'ennemi sous notre glaiveTombe avec le jour qui s'achève !Les psaumes du soir sont finis.Le prêtre, qui suit leurs bannières,Leur a dit leurs vêpres dernières,Et le nôtre nous a bénis ! »

Halbert, baron normand,‖ Ronan, prince de Galles,Vont mesurer ici leurs forces presqu’égales ;Les Normands sont adroits ;‖ les Gallois sont ardents.Ceux-là viennent chargés‖ d'une armure sonore ;Ceux-ci font, pour couvrir‖ leur front sauvage encore,De la gueule des loups‖ un casque armé de dents !

« Que nous fait la plainte des veuves,Et de l'orphelin gémissant ?Demain nous laverons aux fleuvesNos bras teints de fange et de sang.Serrons nos rangs, brûlons nos tentes !Que nos trompettes éclatantesGlacent l'ennemi méprisé !En vain leurs essaims se déroulent ;Dans chacun des sillons qu'ils foulentLeur sépulcre est déjà creusé ! »

Le signal est donné.‖ — Parmi des flots de poudre,Leurs pas courts et pressés‖ roulent comme la foudre… —Comme deux chevaux noirs‖ qui dévorent le frein,Comme deux grands taureaux‖ luttant dans les vallées,Les deux masses de fer,‖ à grand bruit ébranlées,Brisent d'un même choc‖ leur double front d'airain.

« Allons, guerriers ! la charge sonne !Courrez, frappez, c'est le moment !Aux sons de la trompe saxonne,Aux accords du clairon normand !Dagues, hallebardes, épées,Pertuisanes de sang trempées,Haches, poignards à deux tranchants,Parmi les cuirasses froissées,Mêlez vos pointes hérissées,Comme la ronce dans les champs ! »

Où est donc le soleil ?‖ — Il luit dans la fuméeComme un bouclier rouge‖ en la forge enflammée.Dans les vapeurs de sang‖ on voit briller le fer ;La vallée au loin semble‖ une fournaise ardente ;On dirait qu'au milieu‖ de la plaine grondanteS'est ouverte soudain‖ la bouche de l'enfer.

« Le jeu des héros se prolonge,Les rangs s'enfoncent dans les rangs,Le pied des combattants se plongeDans la blessure des mourants.Avançons ! avançons ! courage !Le fantassin mord avec rageLe poitrail de fer du coursier ;Les chevaux blanchissants frissonnent,Et les masses d'armes résonnentSur leurs caparaçons d'acier !

Noir chaos de coursiers,‖ d'hommes, d'armes heurtées !Les Gallois, tout couverts‖ de peaux ensanglantées,Se roulent sur le dard‖ des écus meurtriers ;À mourir sur leurs morts‖ obstinés et fidèles,Ils semblent assiéger‖ comme des citadellesLes cavaliers normands‖ sur leurs grands destriers.

« Que ceux qui brisent leur épéeLuttent des ongles et des dents,S'ils veulent fuir la faim trompéeDes loups autour de nous rôdants !Point de prisonniers ! point d'esclaves !S'il faut mourir, mourrons en bravesSur nos compagnons immolés.Que demain le jour, s'il se lève,Voie encor des tronçons de glaiveÉtreints par nos bras mutilés !… »

Viens, berger : la nuit tombe,‖ et plus de sang ruisselle ;De coups plus furieux‖ chaque armure étincelle ;Les chevaux éperdus‖ se dérobent aux mors.Viens, laissons achever‖ cette lutte brûlante.Ces hommes acharnés‖ à leur tache sanglanteSe reposeront tous‖ demain, vainqueurs ou morts !

Septembre 1825.

Versification

Forme
Sizains
Rimes
6(aabccb) 4(ababccdeed) 1(ababccdccd)
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (50 de 8, 36 de 12)· profil 8, 6+6
Strophes
6 sizains, 5 dizains
Mots à la rime
a collines / javelines féminine, classiqueb marchant / chant masculine, classiquec haine / plaine féminine, classiquea proie / joie féminine, classiqueb corbeaux / tombeaux masculine, classiquec glaive / s'achève féminine, classiqued finis / bénis masculine, classiquee bannières / dernières féminine, classiquea Galles / presqu’égales féminine, classiqueb ardents / dents masculine, classiquec sonore / encore féminine, classiquea veuves / fleuves féminine, classiqueb gémissant / sang masculine, non classiquec tentes / éclatantes féminine, classiqued méprisé / creusé masculine, classiquee déroulent / foulent féminine, classiquea poudre / foudre féminine, classiqueb frein / d'airain masculine, classiquec vallées / ébranlées féminine, classiquea sonne / saxonne féminine, classiqueb moment / normand masculine, classiquec épées / trempées féminine, classiqued tranchants / champs masculine, classiquee froissées / hérissées féminine, classiquea fumée / enflammée féminine, classiqueb fer / l'enfer masculine, classiquec ardente / grondante féminine, classiquea prolonge / plonge féminine, classiqueb rangs / mourants masculine, classiquec courage / rage féminine, classiqued coursier / d'acier masculine, classiquee frissonnent / résonnent féminine, classiquea heurtées / ensanglantées féminine, classiqueb meurtriers / destriers masculine, classiquec fidèles / citadelles féminine, classiquea épée / trompée féminine, classiqueb dents / rôdants masculine, classiquec d'esclaves / braves féminine, classiqued immolés / mutilés masculine, classiquee lève / glaive féminine, classiquea ruisselle / étincelle féminine, classiqueb mors / morts masculine, classiquec brûlante / sanglante féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources