Odes et ballades, 1826· Ballades 1823-1828
BALLADE HUITIÈME. Les deux archers
à M. Louis Boulanger
Dames, oyez un conte lamentable.BAÏF.
C'était l'instant funèbre‖ où la nuit est si sombre,Qu'on tremble à chaque pas‖ de réveiller dans l'ombreUn démon, ivre encor‖ du banquet des sabbats ;Le moment où, liant‖ à peine sa prière,Le voyageur se hâte‖ à travers la clairière ;C'était l'heure où l'on parle bas !
Deux francs archers passaient‖ au fond de la vallée,Là-bas ! où vous voyez‖ une tour isolée,Qui, lorsqu'en Palestine‖ allaient mourir nos rois,Fut bâtie en trois nuits,‖ au dire de nos pères,Par un ermite saint‖ qui remuait les pierresAvec le signe de la croix.
Tous deux, sans craindre l'heure,‖ en ce lieu taciturneAllumèrent un feu‖ pour leur repas nocturne ;Puis ils vinrent s'asseoir‖ en déposant leur cor,Sur un saint de granit,‖ dont l'image grossière,Les mains jointes, le front‖ couché dans la poussière,Avait l'air de prier encor.
Cependant sur la tour,‖ les monts, les bois antiques,L'ardent foyer jetait‖ des clartés fantastiques ;Les hiboux s'effrayaient‖ au fond des vieux manoirs ;Et les chauves-souris‖ que tout sabbat réclame,Volaient, et par moments‖ épouvantaient la flammeDe leur grande aile aux ongles noirs !
Le plus vieux des archers‖ alors dit au plus jeune :« Portes-tu le cilice ?‖ — Observes-tu le jeûne ? »Reprit l'autre, et leur rire‖ accompagna leur voix.D'autres rires de loin‖ tout à coup s'entendirent.Le val était désert,‖ l'ombre épaisse ; ils se dirent :« C'est l'écho qui rit dans les bois. »
Soudain à leurs regards‖ une lueur rampanteEn bleuâtres sillons‖ sur la hauteur serpente ;Les deux blasphémateurs,‖ hélas ! sans s'effrayer,Jetèrent au brasier‖ d'autres branches de chênes,Disant : « C'est, au miroir‖ des cascades prochaines» Le reflet de notre foyer. »
Or cet écho (d'effroi‖ qu'ici chacun s'incline !)C'était Satan, riant‖ tout haut sur la colline !Ce reflet, émané‖ du corps de Lucifer,C'était le pâle jour‖ qu'il traîne en nos ténèbres,Le rayon sulfureux‖ qu'en des songes funèbresIl nous apporte de l'enfer !
Aux profanes éclats‖ de leur coupable joie,Il était accouru‖ comme un loup vers sa proie.Sur les archers dans l'ombre‖ erraient ses yeux ardents.— « Riez et blasphémez‖ dans vos heures oisives.Moi, je ferai passer‖ vos bouches convulsivesDu rire au grincement de dents ! »
À l'aube du matin,‖ un peu de cendre éteinteD'un pied large et fourchu‖ portait l'étrange empreinte.Le val fut tout le jour‖ désert, silencieux.Mais, au lieu du foyer,‖ à minuit même, un pâtreVit soudain apparaître‖ une flamme bleuâtreQui ne montait pas vers les cieux !
Dès qu'au sol attachée‖ elle rampa livide,De longs rires soudain‖ éclatant dans le vide,Glacèrent le berger‖ d'un grand effroi saisi ;Il ne vit point Satan‖ et ceux de l'autre monde,Et ne put concevoir,‖ dans sa terreur profonde,Ce qu'ils souffraient pour rire ainsi !
Dès lors, toutes les nuits,‖ aux monts, aux bois antiques,L'ardent foyer jeta‖ ses clartés fantastiques ;Des rires effrayaient‖ les hiboux des manoirs ;Et les chauves-souris‖ que tout sabbat réclame,Volaient, et par moments‖ épouvantaient la flammeDe leur grande aile aux ongles noirs.
Rien, avant le rayon‖ de l'aube matinale,Enfants, rien n'éteignait‖ cette flamme infernale.Si l'orage, à grands flots‖ tombant, grondait dans l'air,Les rires éclataient‖ aussi haut que la foudre,La flamme en tournoyant‖ s'élançait de la poudre,Comme pour s'unir à l'éclair !
Mais enfin une nuit,‖ vêtu de scapulaire,Se leva du vieux saint‖ le marbre séculaire ;Il fit trois pas, armé‖ de son rameau bénit ;De l'effrayant prodige‖ effrayant exorciste,De ses lèvres de pierre‖ il dit : « Que Dieu m'assiste ! »En ouvrant ses bras de granit !
Alors tout s'éteignit,‖ flammes, rires, phosphore,Tout ! et le lendemain,‖ on trouva dès l'auroreLes deux gens d'armes morts‖ sur la statue assis ;On les ensevelit ;‖ et, suivant sa promesse,Le seigneur du hameau,‖ pour fonder une messe,Légua trois deniers parisis.
Si quelque enseignement‖ se cache en cette histoire,Qu'importe ! il ne faut pas‖ la juger, mais la croire.La croire ! Qu'ai-je dit ?‖ ces temps sont loin de nous !Ce n'est plus qu'à demi‖ qu'on se livre aux croyances.Nul, dans notre âge aveugle‖ et vain de ses sciences,Ne sait plier les deux genoux !
Juillet 1825.
Versification
- Forme
- 15 sizains (sizains)
- Rimes
- 15(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (75 de 12, 15 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 15 sizains
- Mots à la rime
- a sombre / l'ombre féminine, classiqueb sabbats / bas masculine, classiquec prière / clairière féminine, classiquea vallée / isolée féminine, classiqueb rois / croix masculine, classiquec pères / pierres féminine, classiquea taciturne / nocturne féminine, classiqueb cor / encor masculine, classiquec grossière / poussière féminine, classiquea antiques / fantastiques féminine, classiqueb manoirs / noirs masculine, classiquec réclame / flamme féminine, classiquea jeune / jeûne féminine, classiqueb voix / bois masculine, équivalentec s'entendirent / dirent féminine, classiquea rampante / serpente féminine, classiqueb s'effrayer / foyer masculine, classiquec chênes / prochaines féminine, classiquea s'incline / colline féminine, classiqueb Lucifer / l'enfer masculine, classiquec ténèbres / funèbres féminine, classiquea joie / proie féminine, classiqueb ardents / dents masculine, classiquec oisives / convulsives féminine, classiquea éteinte / empreinte féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquec pâtre / bleuâtre féminine, classiquea livide / vide féminine, classiqueb saisi / ainsi masculine, classiquec monde / profonde féminine, classiquea matinale / infernale féminine, classiqueb l'air / l'éclair masculine, classiquec foudre / poudre féminine, classiquea scapulaire / séculaire féminine, classiqueb bénit / granit masculine, classiquec exorciste / m'assiste féminine, classiquea phosphore / l'aurore féminine, classiqueb assis / parisis masculine, classiquec promesse / messe féminine, classiquea histoire / croire féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquec croyances / sciences féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources