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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes et ballades, 1826· Odes· Livre deuxième 1822-1823

ODE NEUVIÈME. La mort de mademoiselle de Sombreuil

Victor Hugo· sizains, octosyllabes et alexandrins, 102 vers

Sunt lacrymæ rerum.VIRGILE.

I

Lyre ! encore un hommage‖ à la vertu qui t'aime !Assez tu dérobas‖ des hymnes d'anathèmeAu funèbre Isaïe,‖ au triste Ézéchiel !Pour consoler les morts,‖ pour pleurer les victimes,Lyre, il faut de ces chants sublimesDont tous les échos sont au ciel.

Elle aussi, Dieu l'a rappelée !… —Les cieux nous enviaient Sombreuil ;Ils ont repris leur exilée ;Nous tous, bannis, traînons le deuil.Répondez, a-t-on vu son ombreS'évanouir dans la nuit sombre,Ou fuir vers le jour immortel ?La vit-on monter ou descendre ?Où déposerons-nous sa cendre ?Est-ce à la tombe ? est-ce à l'autel ?

Ne pleurez pas, prions :‖ les saints l'ont réclamée ;Prions : adorez-la,‖ vous qui l'avez aimée !Elle est avec ses sœurs,‖ anges purs et charmants,Ces vierges qui, jadis,‖ sur la croix attachées,Ou, comme au sein des fleurs‖ sur des brasiers couchées,S'endormirent dans les tourments.

Sa vie était un pur mystèreD'innocence et de saints remords ;Cette âme a passé sur la terreEntre les vivants et les morts.Souvent, hélas ! l'infortunée,Comme si de sa destinéeLa mort eût rompu le lien,Sentit, avec des terreurs vaines,Se glacer dans ses pâles veinesUn sang, qui n'était pas le sien !

II

Ô jour ! où le trépas‖ perdit son privilège,Où, rachetant un meurtre‖ au prix d'un sacrilège,Le sang des morts coula‖ dans son sein virginal !Entre l'impur breuvage‖ et le fer parricide,Les bourreaux poursuivaient‖ l'héroïne timideD'une insulte funèbre‖ et d'un rire infernal !

Son triomphe est dans son supplice.Elle a, levant ses yeux au ciel,Bu le sang au même caliceOù Jésus mourant but le fiel.Oh ! que d'amour dans ce courage !…Mais, quand périrent dans l'orageSes parents, que la France a plaints,Pour consoler l'auguste filleDieu lui confia sa familleEt de veuves et d'orphelins.

III

Car il lui fut donné‖ de survivre au martyre : —Elle fut sur nos bords,‖ d'où la foi se retire,Comme un rayon du soir‖ resté sur l'horizon ;Dieu la marqua d'un signe‖ entre toutes les femmes,Et voulut dans son champ,‖ où glanent si peu d'âmes,Laisser cet épi mûr‖ de la sainte moisson.

Elle était heureuse, ici même !Du bras dont il venge ses droits,Le Seigneur soutient ceux qu'il aime,Et les aide à porter la croix.Il montre, en visions étranges,À Jacob l'échelle des anges,À Saül les antres d'Endor ;Sa main mystérieuse et sainte,Sait cacher le miel dans l'absinthe,Et la cendre dans les fruits d'or.

Sa constante équité‖ n'est jamais assoupie ;Le méchant, sous la pourpre‖ où son bonheur s'expie,Envie un toit de chaume‖ au fidèle abattu ;Et, quand l'impie heureux,‖ bercé sur des abîmes,Se crée un enfer de ses crimes,Le juste en pleurs se fait‖ un ciel de sa vertu.

On dit qu'en dépouillant la vieElle parut la regretter,Et jeta des regards d'envieSur les fers qu'elle allait quitter.« — Ô mon Dieu ! retardez mon heure.Loin de la vallée où l'on pleure,Suis-je digne de m'envoler ?Ce n'est pas la mort que j'implore,Seigneur ; je puis souffrir encore,Et je veux encor consoler.

« Je pars ; ayez pitié‖ de ceux que j'abandonne !Quel amour leur rendra‖ l'amour que je leur donne ?Pourquoi du saint bonheur‖ sitôt me couronner ?Laissez mon âme encor‖ sur leurs maux se répandre ;Je n'aurai plus au ciel‖ d'opprimés à défendre,Ni d'oppresseurs à pardonner ! »

Il faut donc que le juste meure ! —En vain, dans ses regrets nommés,Ont passé devant sa demeureTous ses pauvres accoutumés.Maintenant, ô fils des chaumières !Payez son aumône en prières ;Suivez-la d'un pieux adieu,Orphelins, veuves déplorables,Vous tous, faibles et misérables,Images augustes de Dieu !

IV

Ô Dieu ! ne reprends pas‖ ceux que ta flamme anime.Si la vertu s'en va,‖ que deviendra le crime ?Où pourront du méchant‖ se reposer les yeux ?N'enlève pas au monde‖ un espoir salutaire.Laisse des justes sur la terre !N'as-tu donc pas, Seigneur,‖ assez d'anges aux cieux ?

Décembre 1823.

Versification

Forme
Sizains
Rimes
7(aabccb) 5(ababccdeed) 1(ababccbddb)
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (66 de 8, 36 de 12)· profil 8, 6+6
Strophes
7 sizains, 6 dizains
Mots à la rime
a t'aime / d'anathème féminine, classiqueb Ézéchiel / ciel masculine, classiquec victimes / sublimes féminine, classiquea rappelée / exilée féminine, classiqueb Sombreuil / deuil masculine, classiquec ombre / sombre féminine, classiqued immortel / l'autel masculine, classiquee descendre / cendre féminine, classiquea réclamée / aimée féminine, classiqueb charmants / tourments masculine, classiquec attachées / couchées féminine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquec l'infortunée / destinée féminine, classiqued lien / sien masculine, classiquee vaines / veines féminine, classiquea privilège / sacrilège féminine, classiqueb virginal / infernal masculine, classiquec parricide / timide féminine, classiquea supplice / calice féminine, classiqueb ciel / fiel masculine, classiquec courage / l'orage féminine, classiqued plaints / d'orphelins masculine, classiquee fille / famille féminine, classiquea martyre / retire féminine, classiqueb l'horizon / moisson masculine, classiquec femmes / d'âmes féminine, classiquea même / aime féminine, classiqueb droits / croix masculine, classiquec étranges / anges féminine, classiqued d'Endor / d'or masculine, classiquee sainte / l'absinthe féminine, classiquea assoupie / s'expie féminine, classiqueb abattu / vertu masculine, classiquec abîmes / crimes féminine, classiquea vie / d'envie féminine, classiqueb regretter / quitter masculine, classiquec heure / pleure féminine, classiqued m'envoler / consoler masculine, classiquee j'implore / encore féminine, classiquea j'abandonne / donne féminine, classiqueb couronner / pardonner masculine, classiquec répandre / défendre féminine, classiquea meure / demeure féminine, classiqueb nommés / accoutumés masculine, classiquec chaumières / prières féminine, classiqued adieu / Dieu masculine, classiquee déplorables / misérables féminine, classiquea anime / crime féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquec salutaire / terre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

102 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources