Odes et ballades, 1826· Odes· Livre deuxième 1822-1823
ODE DIXIÈME. Le dernier chant
Ô muse, qui daignas me soutenir dans
une carrière aussi longue que périlleuse,
retourne maintenant aux célestes demeures !…
Adieu ! consolatrice de mes jours, toi
qui partageas mes plaisirs, et bien plus
souvent mes douleurs !CHATEAUBRIAND, Les Martyrs.
Et toi, dépose aussi la lyre !Qu'importe le Dieu qui t'inspireÀ ces mortels vains et grossiers ?On en rit quand ta main l'encense.Brise donc ce luth sans puissance !Descends de ce char sans coursiers !
— Oh ! qu'il est saint et pur‖ le transport du poète,Quand il voit en espoir,‖ bravant la mort muette,Du voyage des temps‖ sa gloire revenir !Sur les âges futurs,‖ de sa hauteur sublimeIl se penche, écoutant‖ son lointain souvenir ;Et son nom, comme un poids‖ jeté dans un abîme,Éveille mille échos‖ au fond de l'avenir.
Je n'ai point cette auguste joie,Les siècles ne sont point ma proie ;La gloire ne dit pas mon rang.Ma muse, en l'orage qui gronde,Est tombée au courant du monde,Comme un lys aux flots d'un torrent.
Pourtant, ma douce muse‖ est innocente et belle.L'astre de Bethléem‖ a des regards pour elle :J'ai suivi l'humble étoile,‖ aux rois pasteurs pareil.Le Seigneur m'a donné‖ le don de sa parole,Car son peuple l'oublie‖ en un lâche sommeil ;Et, soit que mon luth pleure,‖ ou menace, ou console,Mes chants volent à Dieu,‖ comme l'aigle au soleil.
Mon âme à sa source embraséeMonte de pensée en pensée ;Ainsi du ruisseau précieuxOù l'Arabe altéré s'abreuve,La goutte d'eau passe au grand fleuve,Du fleuve aux mers, des mers aux cieux.
Mais, ô fleurs sans parfums,‖ foyers sans étincelles,Hommes ! l'air parmi vous‖ manque à mes larges ailes.Votre monde est borné,‖ votre souffle est mortel !Les lyres sont pour vous‖ comme des voix vulgaires.Je m'enivre d'absinthe :‖ enivrez-vous de miel.Bien : — aimez vos amours‖ et guerroyez vos guerres,Vous, dont l'œil mort se ferme‖ à tout rayon du ciel !
Sans éveiller d'écho sonoreJ'ai haussé ma voix faible encore ;Et ma lyre aux fibres d'acierA passé sur ces âmes viles,Comme sur le pavé des villesL'ongle résonnant du coursier.
En vain j'ai fait gronder‖ la vengeance éternelle ;En vain j'ai, pour fléchir‖ leur âme criminelle,Fait parler le pardon‖ par la voix des douleurs.Du haut des cieux tonnants,‖ mon austère pensée,Sur cette terre ingrate‖ où germent les malheurs,Tombant, pluie orageuse‖ ou propice rosée,N'a point flétri l'ivraie‖ et fécondé des fleurs.
Du tombeau tout franchit la porte.L'homme, hélas ! que le temps emporte,En vain contre lui se débat.Rien de Dieu ne trompe l'attente ;Et la vie est comme une tenteOù l'on dort avant le combat.
Voilà, tristes mortels,‖ ce que leur âme oublie !L'urne des ans pour tous‖ n'est pas toujours remplie.Mais qu'ils passent en paix‖ sous le ciel outragé !Qu'ils jouissent des jours‖ dans leurs frêles demeures !Quand dans l'éternité‖ leur sort sera plongé,Les insensés en vain‖ s'attacheront aux heures,Comme aux débris épars‖ d'un vaisseau submergé.
Adieu donc ce luth qui soupire !Muse, ici tu n'as plus d'empire,Ô muse, aux concerts immortels !Fuis la foule qui te contemple ;Referme les voiles du temple ;Rends leur ombre aux chastes autels.
Je vous rapporte, ô Dieu !‖ le rameau d'espérance. —Voici le divin glaive‖ et la céleste lance :J'ai mal atteint le but‖ où j'étais envoyé.Souvent, des vents jaloux‖ jouet involontaire,L'aiglon suspend son vol,‖ à peine déployé ;Souvent, d'un trait de feu‖ cherchant en vain la terre,L'éclair remonte au ciel‖ sans avoir foudroyé.
1823.
Versification
- Forme
- Sizains
- Rimes
- 6{1(aabccb) 1(aabcbcb)}
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (42 de 12, 36 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 6 sizains, 6 septains
- Mots à la rime
- a lyre / t'inspire féminine, classiqueb grossiers / coursiers masculine, classiquec l'encense / puissance féminine, classiquea poète / muette féminine, classiqueb revenir / souvenir / l'avenir masculine, classiquec sublime / abîme féminine, classiquea joie / proie féminine, classiqueb rang / torrent masculine, classiquec gronde / monde féminine, non classiquea belle / elle féminine, classiqueb pareil / sommeil / soleil masculine, classiquec parole / console féminine, classiquea embrasée / pensée féminine, classiqueb précieux / cieux masculine, classiquec s'abreuve / fleuve féminine, classiquea étincelles / ailes féminine, classiqueb mortel / miel / ciel masculine, classiquec vulgaires / guerres féminine, classiquea sonore / encore féminine, classiqueb d'acier / coursier masculine, classiquec viles / villes féminine, classiquea éternelle / criminelle féminine, classiqueb douleurs / malheurs / fleurs masculine, classiquec pensée / rosée féminine, classiquea porte / emporte féminine, classiqueb débat / combat masculine, classiquec l'attente / tente féminine, classiquea oublie / remplie féminine, classiqueb outragé / plongé / submergé masculine, classiquec demeures / heures féminine, classiquea soupire / d'empire féminine, classiqueb immortels / autels masculine, classiquec contemple / temple féminine, classiquea d'espérance / lance féminine, classiqueb envoyé / déployé / foudroyé masculine, classiquec involontaire / terre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources