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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes et ballades, 1826· Odes· Livre premier 1818-1822

ODE NEUVIÈME. Le baptême du duc de bordeaux

Victor Hugo· strophes variées, vers de 8, 12 et 7 syllabes, 164 vers

Sinite parvulos venire ad me. — Venerunt reges.ÉVANGILE.

I

« Oh ! disaient les peuples du monde,Les derniers temps sont-ils venus ?Nos pas, dans une nuit profonde,Suivent des chemins inconnus.Où va-t-on ? dans la nuit perfide,Quel est ce fanal qui nous guide,Tous courbés sous un bras de fer ?Est-il propice ? est-il funeste ?Est-ce la colonne céleste ?Est-ce une flamme de l'enfer ?

« Les tribus des chefs se divisent ;Les troupeaux chassent les pasteurs ;Et les sceptres des rois se brisentDevant les faisceaux des préteurs.Les trônes tombent ; l'autel croule ;Les factions naissent en fouleSur les bords des deux Océans ;Et les ambitions serviles,Qui dormaient comme des reptiles,Se lèvent comme des géants.

« Ah ! malheur ! nous avons fait gloire,Hélas ! d'attentats inouïs,Tels qu'en cherche en vain la mémoireDans les siècles évanouis.Malheur ! tous nos forfaits l'appellent,Tous les signes nous le révèlent,Le jour des arrêts solennels.L'homme est digne enfin des abîmes ;Et rien ne manque à ses longs crimesQue les châtiments éternels. »

Le Très-Haut a pris leur défense,Lorsqu'ils craignaient son abandon ;L'homme peut épuiser l'offense,Dieu n'épuise pas le pardon.Il mène au repentir l'impie ;Lui-même, pour nous, il expieL'oubli des lois qu'il nous donna ;Pour lui seul il reste sévère ;C'est la Victime du CalvaireQui fléchit le Dieu du Sina !

II

Par un autre berceau‖ sa main nous sauve encore !Le monde du bonheur‖ n'ose entrevoir l'aurore,Quoique Dieu des méchants‖ ait puni les défis,Et, troublant leurs conseils,‖ dispersant leurs phalanges,Nous ait donné l'un de ses Anges,Comme aux antiques jours‖ il nous donna son Fils.

Tel, lorsqu'il sort vivant‖ du gouffre de ténèbres,Le Prophète voit fuir‖ les visions funèbres !La terre est sous ses pas,‖ le jour luit à ses yeux ;Mais lui, tout ébloui‖ de la flamme éternelle,Longtemps à sa vue infidèleLa lueur de l'enfer‖ voile l'éclat des cieux.

Peuples, ne doutez pas !‖ chantez votre victoire.Un sauveur naît, vêtu‖ de puissance et de gloire ;Il réunit le glaive‖ et le sceptre en faisceau ;Des leçons du malheur‖ naîtront nos jours prospères,Car de soixante Rois, ses pères,Les ombres sans cercueils‖ veillent sur son berceau !

Son nom seul a calmé‖ nos tempêtes civiles ;Ainsi qu'un bouclier‖ il a couvert les villes.La révolte et la haine‖ ont déserté nos murs.Tel du jeune lion,‖ qui lui-même s'ignore,Le premier cri, paisible encore,Fait de l'antre royal‖ fuir cent monstres impurs.

III

Quel est cet Enfant débileQu'on porte aux sacrés parvis ?Toute une foule immobileLe suit de ses yeux ravis ;Son front est nu, ses mains tremblent,Ses pieds, que des nœuds rassemblent,N'ont point commencé de pas ;La faiblesse encor l'enchaîne ;Son regard ne voit qu'à peineEt sa voix ne parle pas.

C'est un Roi parmi les hommes ;En entrant dans le saint lieu,Il devient ce que nous sommes ;C'est un homme aux pieds de Dieu.Cet enfant est notre joie ;Dieu pour sauveur nous l'envoie ;Sa loi l'abaisse aujourd'hui.Les Rois, qu'arme son tonnerre,Sont tout par lui sur la terre,Et ne sont rien devant lui.

Que tout tremble et s'humilie.L'orgueil mortel parle en vain ;Le Lion royal se plieAu joug de l'Agneau divin.Le Père, entouré d'étoiles,Vers l'Enfant, faible et sans voiles,Descend, sur les vents porté ;L'Esprit-Saint de feux l'inonde ;Il n'est encor né qu'au monde,Qu'il naisse à l'éternité !

Marie, aux rayons modestes,Heureuse et priant toujours,Guide les Vierges célestesVers son vieux temple aux deux tours.Toutes les saintes Armées,Parmi les soleils semées,Suivent son char triomphant ;La Charité les devance,La Foi brille, et l'EspéranceS'assied près de l'humble Enfant !

IV

Jourdain ! te souvient-il‖ de ce qu'ont vu tes rives ?Naguère un pèlerin‖ près de tes eaux captivesVint s'asseoir et pleura,‖ pareil en sa ferveurÀ ces Preux qui jadis,‖ terrible et saint cortège,Ravirent au joug sacrilègeTon onde baptismale‖ et le tombeau sauveur !

Ce chrétien avait vu,‖ dans la France usurpée,Trône, autel, chartes, lois,‖ tomber sous une épée,Les vertus sans honneur,‖ les forfaits impunis ;Et lui, des vieux, croisés‖ cherchait l'ombre sublime,Et, s'exilant près de Solime,Aux lieux où Dieu mourut‖ pleurait ses Rois bannis !

L'eau du saint fleuve emplit‖ sa gourde voyageuse ;Il partit ; il revit‖ notre rive orageuse,Ignorant quel bonheur‖ attendait son retour,Et qu'à l'enfant des rois,‖ du fond de l'Arabie,Il apportait, nouveau Tobie,Le remède divin‖ qui rend l'aveugle au jour.

Qu'il soit fier dans ses flots,‖ le fleuve des prophètes !Peuples, l'eau du salut‖ est présente à nos fêtes ;Le ciel sur cet Enfant‖ a placé sa faveur ;Qu'il reçoive les eaux‖ que reçut Dieu lui-même ;Et qu'à l'onde de son baptême,Le monde rassuré‖ reconnaisse un Sauveur !

À vous, comme à Clovis,‖ prince, Dieu se révèle.Soyez du temple saint‖ la colonne nouvelle.Votre âme en vain du lys‖ enlace la blancheur ;Quittez l'orgueil du rang,‖ l'orgueil de l'innocence ;Dieu vous offre, dans sa puissance,La piscine du pauvre‖ et la croix du pécheur.

V

L'Enfant, quand du Seigneur‖ sur lui brille l'aurore,Ignore le martyre‖ et sourit à la croix ;Mais un autre baptême,‖ hélas ! attend encoreLe front infortuné des Rois. —Des jours viendront, jeune homme,‖ où ton âme troublée,Du fardeau d'un peuple accablée,Frémira d'un effroi pieux,Quand l'évêque sur toi‖ répandra l'huile austère,Formidable présent‖ qu'aux maîtres de la terreLa colombe apporta des cieux.

Alors, ô Roi chrétien !‖ au Seigneur sois semblable ;Sache être grand par toi,‖ comme il est grand par lui ;Car le sceptre devient‖ un fardeau redoutableDès qu'on veut s'en faire un appui.Un vrai Roi sur sa tête‖ unit toutes les gloires ;Et si, dans ses justes victoires,Par la mort il est arrêté,Il voit, comme Bayard,‖ une croix dans son glaive,Et ne fait, quand le ciel‖ à la terre l'enlève,Que changer d'immortalité !

Je vais, ô Muse ! où tu m'envoies !Je ne sais que verser des pleurs ;Mais qu'il soit fidèle à leurs joies,Ce luth fidèle à leurs douleurs !Ma voix, dans leur récente histoire,N'a point, sur des tons de victoire,Appris à louer le Seigneur.Ô Rois, victimes couronnées !Lorsqu'on chante vos destinées,On sait mal chanter le bonheur.

Mai 1821.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
11(ababccdeed) 9(aabccb)
Mètre
Vers de 8, 12 et 7 syllabes (67 de 8, 57 de 12, 40 de 7)· profil 7, 8, 6+6
Strophes
11 dizains, 9 sizains
Mots à la rime
a monde / profonde féminine, classiqueb venus / inconnus masculine, classiquec perfide / guide féminine, classiqued fer / l'enfer masculine, classiquee funeste / céleste féminine, classiquea divisent / brisent féminine, classiqueb pasteurs / préteurs masculine, classiquec croule / foule féminine, classiqued Océans / géants masculine, classiquee serviles / reptiles féminine, classiquea gloire / mémoire féminine, classiqueb inouïs / évanouis masculine, classiquec l'appellent / révèlent féminine, classiqued solennels / éternels masculine, classiquee abîmes / crimes féminine, classiquea défense / l'offense féminine, classiqueb abandon / pardon masculine, classiquec l'impie / expie féminine, classiqued donna / Sina masculine, classiquee sévère / Calvaire féminine, classiquea encore / l'aurore féminine, classiqueb défis / Fils masculine, classiquec phalanges / Anges féminine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquec éternelle / infidèle féminine, classiquea victoire / gloire féminine, classiqueb faisceau / berceau masculine, classiquec prospères / pères féminine, classiquea civiles / villes féminine, classiqueb murs / impurs masculine, classiquec s'ignore / encore féminine, classiquea débile / immobile féminine, classiqueb parvis / ravis masculine, classiquec tremblent / rassemblent féminine, classiqued pas masculine, classiquee l'enchaîne / peine féminine, classiquea hommes / sommes féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec joie / l'envoie féminine, classiqued aujourd'hui / lui masculine, classiquee tonnerre / terre féminine, classiquea s'humilie / plie féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquec d'étoiles / voiles féminine, classiqued porté / l'éternité masculine, classiquee l'inonde / monde féminine, classiquea modestes / célestes féminine, classiqueb toujours / tours masculine, classiquec Armées / semées féminine, classiqued triomphant / Enfant masculine, classiquee devance / l'Espérance féminine, classiquea rives / captives féminine, classiqueb ferveur / sauveur masculine, classiquec cortège / sacrilège féminine, classiquea usurpée / épée féminine, classiqueb impunis / bannis masculine, classiquec sublime / Solime féminine, classiquea voyageuse / orageuse féminine, classiqueb retour / jour masculine, classiquec l'Arabie / Tobie féminine, classiquea prophètes / fêtes féminine, classiqueb faveur / Sauveur masculine, classiquec lui-même / baptême féminine, classiquea révèle / nouvelle féminine, classiqueb blancheur / pécheur masculine, classiquec l'innocence / puissance féminine, classiquea l'aurore / encore féminine, classiqueb croix / Rois masculine, classiquec troublée / accablée féminine, classiqued pieux / cieux masculine, classiquee austère / terre féminine, classiquea semblable / redoutable féminine, classiqueb lui / appui masculine, classiquec gloires / victoires féminine, classiqued arrêté / d'immortalité masculine, classiquee glaive / l'enlève féminine, classiquea m'envoies / joies féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquec histoire / victoire féminine, classiqued Seigneur / bonheur masculine, classiquee couronnées / destinées féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

164 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources