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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes et ballades, 1826· Odes· Livre quatrième 1819-1827

ODE QUATRIÈME. Le dévouement

Victor Hugo· 13 dizains, alexandrins et octosyllabes, 130 vers

In urbi omne mortalium genus vis pestilentiae
depopulabatur, nulla coeli intemperie quae occurreret
oculis. Sed domus corporibus exanimis, itinera
funeribus complebantur ; non sexus, non aetas
periculo vacua.TACITE.

I

Je rends grâce au Seigneur :‖ il m'a donné la vie !La vie est chère à l'homme,‖ entre les dons du ciel ;Nous bénissons toujours‖ le Dieu qui nous convieAu banquet d'absinthe et de miel.Un nœud de fleurs se mêle‖ aux fers qui nous enlacent ;Pour vieillir parmi ceux qui passent,Tout homme est content de souffrir ;L'éclat du jour nous plaît ;‖ l'air des cieux nous enivre.Je rends grâce au Seigneur :‖ — c'est le bonheur de vivreQui fait la gloire de mourir !

Malheureux le mortel‖ qui meurt, triste victime,Sans qu'un frère sauvé‖ vive par son trépas,Sans refermer sur lui,‖ comme un Romain sublime,Le gouffre où se perdent ses pas !Infortuné le peuple,‖ en proie à l'anathème,Qui voit, se consumant lui-même,Périr son nom et son orgueil,Sans que toute la terre‖ à sa chute s'incline,Sans qu'un beau souvenir‖ reste sur sa ruine,Comme un flambeau sur un cercueil !

II

Quand Dieu, las de forfaits,‖ se lève en sa colère,Il suscite un Fléau‖ formidable aux cités,Qui laisse après sa fuite‖ un effroi séculaireAux murs, longtemps inhabités.D'un vil germe, ignoré‖ des peuples en démence,Un Géant pâle, un Spectre immenseSort et grandit au milieu d'eux ;Et la Ville veut fuir,‖ mais le Monstre fidèle,Comme un horrible époux,‖ la couvre de son aile,Et l'étreint de ses bras hideux !

Le peuple en foule alors‖ sous le mal qui fermenteTombe, ainsi qu'en nos champs‖ la neige aux blancs flocons ;Tout succombe, et partout‖ la mort qui s'alimenteRenaît des cadavres féconds.Le monstre l'une à l'autre‖ enchaîne ses victimes ;Il les traîne aux mêmes abîmes ;Il se repaît de leurs lambeaux ;Et, parmi les bûchers,‖ le deuil et les décombres,Les vivants sans abris,‖ tels que d'impures ombres,Errent loin des morts sans tombeaux.

Quand le cirque s'ouvrait,‖ aux jours des funérailles,Tous les Romains en paix,‖ par leurs licteurs couverts,Voyaient de loin lutter‖ les captifs des batailles,Livrés aux tigres des déserts.Ainsi dans leur effroi‖ les nations s'assemblent ;Un long cri monte aux cieux qui tremblent,Au loin de mers en mers porté.Le monde armé, craignant‖ l'Hydre aux ailes rapides,Garde sous leur fléau‖ ces mourants homicides,Et les menace, épouvanté !

III

Alors n'est-il pas vrai,‖ sybarites des villes,Que les jeux sont plus doux,‖ et les plaisirs meilleurs,Lorsqu'un mal plus affreux‖ que les haines civilesSème en d'autres murs les douleurs ?Loin des couches de feu‖ qu'infecte un germe immonde,Qu'avec charme l'enfant du mondeSur un lit parfumé s'endort !Et qu'on savoure mieux‖ l'air natal de la vie,Quand tout un peuple en deuil,‖ qui pleure et nous envie,Respire ailleurs un vent de mort !

Chacun reste absorbé‖ dans un cercle éphémère.La mère embrasse en paix‖ l'enfant qui lui sourit,Sans s'informer des lieux‖ où le sein d'une mèreEst mortel au fils qu'il nourrit !Quelque pitié vulgaire‖ au fond des cœurs s'éveille,Entre les fêtes de la veilleEt les fêtes du lendemain ;Car tels sont les humains,‖ plaindre les importune.Ils passent à côté‖ d'une grande infortune,Sans s'arrêter sur le chemin.

IV

Quelques hommes pourtant,‖ qu'un feu secret anime,Se lèvent de la foule,‖ et chacun dans leurs yeuxCherche quel beau destin,‖ quel avenir sublimeRayonne sur leurs fronts joyeux. —Un triomphe éclatant‖ peut-être les réclame ?Quel espoir enivre leur âme ?Quel bien ? quel trésor ? quel honneur ?… —Ainsi toujours, hélas !‖ dans ce monde stérile,Si la vertu paraît,‖ à son aspect tranquilleNous la prenons pour le bonheur !

Ô peuples ! ces mortels,‖ qu'un Dieu guide et seconde,Vont d'un pas assuré,‖ d'un regard radieux,Combattre le fléau‖ devant qui fuit le monde :Adressez-leur vos longs adieux.Et vous, ô leurs parents,‖ leurs épouses, leurs mères !Contenez vos larmes amères ;Laissez les victimes s'offrir ;Ne les poursuivez pas‖ de plaintes téméraires ;Devaient-ils préférer‖ aucun d'entre leurs frèresÀ ceux pour qui l'on peut mourir ?

Bientôt s'ouvre pour eux‖ la cité solitaire.Mille spectres vivants‖ les appellent en pleurs,Surpris qu'il soit encore‖ un mortel sur la terreQui vienne au cri de leurs douleurs.Ils parlent ; et déjà‖ leur voix rassure et guideCes peuples qu'un fléau lividePousse au tombeau d'un bras de fer,Et le monstre, attaqué‖ dans les murs qu'il opprime,Frémit comme Satan,‖ quand, sauveur et victime,Un Dieu parut dans son enfer !

Ils contemplent de près‖ l'hydre non assouvie.Pour ravir ses secrets‖ résignés à leur sort,Leur art audacieux‖ lui dispute la vie,Ou l'interroge dans la mort.Quand leurs secours sont vains,‖ leur prière console.Le mourant croit à leur paroleQue le ciel ne peut démentir ;Et si le trépas même,‖ enfin, frappe leur tête,De l'apôtre serein‖ l'humble voix ne s'arrêteQu'au dernier souffle du martyr !

V

Ô mortels trop heureux !‖ qui pourrait vous atteindre,Vous qui domptez la mort‖ en affrontant ses coups ?Lorsqu'en vous admirant‖ la foule ose vous plaindreJe vous suis de mes pleurs jaloux.Infortuné ! jamais,‖ victime volontaire,Je n'irai, pour sauver la terre,Braver un fléau dévorant,Ni, calmant par mes soins‖ ses douleurs meurtrières,Mêler ma plainte amie‖ et mes saintes prièresAux soupirs impurs d'un mourant !

Hélas ! ne puis-je aussi‖ m'immoler pour mes frères ?N'est-il plus d'opprimés ?‖ n'est-il plus de bourreaux ?Sur quel noble échafaud,‖ dans quels murs funérairesChercher le trépas des héros ?Oui, que brisant mon corps,‖ la torture sanglante,Sur la croix, à ma soif brûlanteOffre le breuvage de fiel ;Fier et content, Seigneur,‖ je dirai vos louanges ;Car l'ange du martyre‖ est le plus beau des angesQui portent les âmes au ciel !

Décembre 1821.

Versification

Forme
13 dizains (dizains)
Rimes
12(ababccdeed) 1(ababccdccd)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (78 de 12, 52 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
13 dizains
Mots à la rime
a vie / convie féminine, classiqueb ciel / miel masculine, classiquec enlacent / passent féminine, classiqued souffrir / mourir masculine, classiquee enivre / vivre féminine, classiquea victime / sublime féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquec l'anathème / lui-même féminine, classiqued orgueil / cercueil masculine, classiquee s'incline / ruine féminine, classiquea colère / séculaire féminine, classiqueb cités / inhabités masculine, classiquec démence / immense féminine, classiqued d'eux / hideux masculine, classiquee fidèle / aile féminine, classiquea fermente / s'alimente féminine, classiqueb flocons / féconds masculine, classiquec victimes / abîmes féminine, classiqued lambeaux / tombeaux masculine, classiquee décombres / ombres féminine, classiquea funérailles / batailles féminine, classiqueb couverts / déserts masculine, classiquec s'assemblent / tremblent féminine, classiqued porté / épouvanté masculine, classiquee rapides / homicides féminine, classiquea villes / civiles féminine, classiqueb meilleurs / douleurs masculine, classiquec immonde / monde féminine, classiqued s'endort / mort masculine, classiquee vie / envie féminine, classiquea éphémère / mère féminine, classiqueb sourit / nourrit masculine, classiquec s'éveille / veille féminine, classiqued lendemain / chemin masculine, classiquee importune / infortune féminine, classiquea anime / sublime féminine, classiqueb yeux / joyeux masculine, classiquec réclame / âme féminine, classiqued honneur / bonheur masculine, classiquee stérile / tranquille féminine, classiquea seconde / monde féminine, classiqueb radieux / adieux masculine, classiquec mères / amères féminine, classiqued s'offrir / mourir masculine, classiquee téméraires / frères féminine, classiquea solitaire / terre féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquec guide / livide féminine, classiqued fer / enfer masculine, classiquee opprime / victime féminine, classiquea assouvie / vie féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquec console / parole féminine, classiqued démentir / martyr masculine, classiquee tête / s'arrête féminine, classiquea atteindre / plaindre féminine, classiqueb coups / jaloux masculine, classiquec volontaire / terre féminine, classiqued dévorant / mourant masculine, classiquee meurtrières / prières féminine, classiquea frères / funéraires féminine, classiqueb bourreaux / héros masculine, classiquec sanglante / brûlante féminine, classiqued fiel / ciel masculine, classiquee louanges / anges féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

130 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources