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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes et ballades, 1826· Odes· Livre quatrième 1819-1827

ODE TROISIÈME. Moïse sur le nil

Victor Hugo· 15 sizains, alexandrins et octosyllabes, 90 vers

En ce même temps, la fille de Pharaon
vint au fleuve pour se baigner, accompagnée
de ses filles, qui marchaient le long du
bord de l’eau.EX.

« Mes sœurs, l'onde est plus fraîche‖ aux premiers feux du jour !Venez : le moissonneur‖ repose en son séjour ;La rive est solitaire encore ;Memphis élève à peine‖ un murmure confus ;Et nos chastes plaisirs,‖ sous ces bosquets touffus,N'ont d'autre témoin que l'aurore.

« Au palais de mon père‖ on voit briller les arts ;Mais ces bords pleins de fleurs‖ charment plus mes regardsQu'un bassin d'or ou de porphyre ;Ces chants aériens‖ sont mes concerts chéris ;Je préfère aux parfums‖ qu'on brûle en nos lambrisLe souffle embaumé du zéphire !

« Venez : l'onde est si calme‖ et le ciel est si pur !Laissez sur ces buissons‖ flotter les plis d'azurDe vos ceintures transparentes ;Détachez ma couronne‖ et ces voiles jaloux ;Car je veux aujourd'hui‖ folâtrer avec vous,Au sein des vagues murmurantes.

« Hâtons-nous… Mais parmi‖ les brouillards du matin,Que vois-je ? — Regardez‖ à l'horizon lointain…Ne craignez rien, filles timides !C'est sans doute, par l'onde‖ entraîné vers les mers,Le tronc d'un vieux palmier‖ qui, du fond des déserts,Vient visiter les Pyramides.

« Que dis-je ? Si j'en crois‖ mes regards indécis,C'est la barque d'Hermès‖ ou la conque d'Isis,Que pousse une brise légère.Mais non ; c'est un esquif‖ où, dans un doux repos,J'aperçois un enfant‖ qui dort au sein des flots,Comme on dort au sein de sa mère.

« Il sommeille ; et, de loin,‖ à voir son lit flottant,On croirait voir voguer‖ sur le fleuve inconstantLe nid d'une blanche colombe.Dans sa couche enfantine‖ il erre au gré du vent ;L'eau le balance, il dort,‖ et le gouffre mouvantSemble le bercer dans sa tombe !

« Il s'éveille : accourez,‖ ô vierges de Memphis !Il crie… Ah ! quelle mère‖ a pu livrer son filsAu caprice des flots mobiles ?Il tend les bras ; les eaux‖ grondent de toute part.Hélas ! contre la mort‖ il n'a d'autre rempartQu'un berceau de roseaux fragiles.

« Sauvons-le… — C'est peut-être‖ un enfant d'Israël.Mon père les proscrit ;‖ mon père est bien cruelDe proscrire ainsi l'innocence !Faible enfant ! ses malheurs‖ ont ému mon amour,Je veux être sa mère :‖ il me devra le jour,S'il ne me doit pas la naissance. »

Ainsi parlait Iphis,‖ l'espoir d'un roi puissant,Alors qu'aux bords du Nil‖ son cortège innocentSuivait sa course vagabonde ;Et ces jeunes beautés‖ qu'elle effaçait encor,Quand la Fille des Rois‖ quittait ses voiles d'or,Croyaient voir la Fille de l'Onde.

Sous ses pieds délicats‖ déjà le flot frémit.Tremblante, la pitié‖ vers l'enfant qui gémitLa guide en sa marche craintive ;Elle a saisi l'esquif !‖ Fière de ce doux poids,L'orgueil sur son beau front,‖ pour la première fois,Se mêle à la pudeur naïve.

Bientôt, divisant l'onde‖ et brisant les roseaux,Elle apporte à pas lents‖ l'enfant sauvé des eauxSur le bord de l'arène humide ;Et ses sœurs tour à tour,‖ au front du nouveau-né,Offrant leur doux sourire‖ à son œil étonné,Déposaient un baiser timide !

Accours, toi qui, de loin,‖ dans un doute cruel,Suivais des yeux ton fils‖ sur qui veillait le ciel ;Viens ici comme une étrangère ;Ne crains rien : en pressant‖ Moïse entre tes bras,Tes pleurs et tes transports‖ ne te trahiront pas,Car Iphis n'est pas encor mère !

Alors, tandis qu'heureuse‖ et d'un pas triomphant,La vierge au roi farouche‖ amenait l'humble enfant,Baigné des larmes maternelles,On entendait en chœur,‖ dans les cieux étoilés,Des anges, devant Dieu‖ de leurs ailes voilés,Chanter les lyres éternelles.

« Ne gémis plus, Jacob,‖ sur la terre d'exil ;Ne mêle plus tes pleurs‖ aux flots impurs du Nil :Le Jourdain va t'ouvrir ses rives.Le jour enfin approche‖ où vers les champs promisGessen verra s'enfuir,‖ malgré leurs ennemis,Les tribus si longtemps captives.

« Sous les traits d'un enfant‖ délaissé sur les flots,C'est l'élu du Sina,‖ c'est le roi des fléaux,Qu'une vierge sauve de l'onde.Mortels, vous dont l'orgueil‖ méconnaît l'Éternel,Fléchissez : un berceau‖ va sauver Israël,Un berceau doit sauver le monde ! »

Février 1820.

Versification

Forme
15 sizains (sizains)
Rimes
14(aabccb) 1(aabaab)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (60 de 12, 30 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
15 sizains
Mots à la rime
a jour / séjour masculine, classiqueb encore / l'aurore féminine, classiquec confus / touffus masculine, classiquea arts / regards masculine, classiqueb porphyre / zéphire féminine, classiquec chéris / lambris masculine, classiquea pur / d'azur masculine, classiqueb transparentes / murmurantes féminine, classiquec jaloux / vous masculine, classiquea matin / lointain masculine, classiqueb timides / Pyramides féminine, classiquec mers / déserts masculine, classiquea indécis / d'Isis masculine, classiqueb légère / mère féminine, classiquec repos / flots masculine, classiquea flottant / inconstant masculine, classiqueb colombe / tombe féminine, classiquec vent / mouvant masculine, classiquea Memphis / fils masculine, classiqueb mobiles / fragiles féminine, classiquec part / rempart masculine, classiquea d'Israël / cruel masculine, classiqueb l'innocence / naissance féminine, classiquec amour / jour masculine, classiquea puissant / innocent masculine, classiqueb vagabonde / l'Onde féminine, classiquec encor / d'or masculine, classiquea frémit / gémit masculine, classiqueb craintive / naïve féminine, classiquec poids / fois masculine, classiquea roseaux / eaux masculine, classiqueb humide / timide féminine, classiquec nouveau-né / étonné masculine, classiquea cruel / ciel masculine, classiqueb étrangère / mère féminine, classiquec bras / pas masculine, classiquea triomphant / enfant masculine, classiqueb maternelles / éternelles féminine, classiquec étoilés / voilés masculine, classiquea d'exil / Nil masculine, classiqueb rives / captives féminine, classiquec promis / ennemis masculine, classiquea flots / fléaux masculine, classiqueb l'onde / monde féminine, classiquec l'Éternel / Israël masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources