Odes et ballades, 1826· Odes· Livre quatrième 1819-1827
ODE PREMIÈRE. Le poète
Muse ! contemple ta victime !LAMARTINE, L’Enthousiasme.
I
Qu'il passe en paix, au sein‖ d'un monde qui l'ignore,L'auguste infortuné‖ que son âme dévore !Respectez ses nobles malheurs ;Fuyez, ô plaisirs vains,‖ son existence austère ;Sa palme qui grandit,‖ jalouse et solitaire,Ne peut croître parmi vos fleurs.
Il souffre assez de maux,‖ sans y joindre vos joies !Chaque pas qui l'enfonce‖ en de sublimes voies,Par une douleur est compté.Il pleure sa jeunesse‖ avant l'âge envolée,Sa vie, humble roseau,‖ qui se courbe accabléeDu poids de l'immortalité.
Il pleure, ô belle enfance,‖ et ta grâce et tes charmes,Et ton rire innocent‖ et tes naïves larmes,Ton bonheur doux et turbulent,Et, loin des vastes cieux,‖ l'aile que tu reposes,Et, dans les jeux bruyants,‖ ta couronne de rosesQue flétrirait son front brûlant !
Il accuse et son siècle,‖ et ses chants, et sa lyre,Et la coupe enivrante‖ où, trompant son délire,La gloire verse tant de fiel,Et ses vœux, poursuivant‖ des promesses funestes,Et son cœur, et la Muse,‖ et tous ces dons célestes,Hélas ! qui ne sont pas le ciel !
II
Ah ! si du moins, couché‖ sur le char de la vie,L'hymne de son triomphe‖ et les cris de l'enviePassaient sans troubler son sommeil !S'il pouvait dans l'oubli‖ préparer sa mémoire !Ou, voilé de rayons,‖ se cacher dans sa gloire,Comme un ange dans le soleil !
Mais sans cesse il faut suivre,‖ en la commune arène,Le flot qui le repousse‖ et le flot qui l'entraîne !Les hommes troublent son chemin !Sa voix grave se perd‖ dans leurs vaines paroles,Et leur fol orgueil mêle‖ à leurs jouets frivolesLe spectre qui pèse à sa main !
Pourquoi traîner ce roi‖ si loin de ses royaumes ?Qu'importe à ce géant‖ un cortège d'atomes !Fils du monde, c'est vous qu'il fuit.Que fait à l'immortel‖ votre éphémère empire ?Sans les chants de sa voix,‖ sans les sons de sa lyre,N'avez-vous point assez de bruit ?
III
Laissez-le dans son ombre‖ où descend la lumière.Savez-vous qu'une Muse,‖ épurant sa poussière,Y charme en secret ses ennuis ?Et que, laissant pour lui‖ les éternelles fêtes,La colombe du Christ‖ et l'aigle des ProphètesSouvent y visitent ses nuits ?
Sa veille redoutable,‖ en ses visions saintes,Voit les soleils naissants‖ et les sphères éteintesPasser en foule au fond du ciel ;Et, suivant dans l'espace‖ un chœur brûlant d'archanges,Cherche, aux mondes lointains,‖ quelles formes étrangesY revêt l'Être universel.
Savez-vous que ses yeux‖ ont des regards de flamme ?Savez-vous que le voile,‖ étendu sur son âme,Ne se lève jamais en vain ?De lumière dorée‖ et de flammes rougie,Son aile, en un instant,‖ de l'infernale orgiePeut monter au banquet divin.
Laissez donc loin de vous,‖ ô mortels téméraires,Celui que le Seigneur‖ marqua, parmi ses frères,De ce signe funeste et beau,Et dont l'œil entrevoit‖ plus de mystères sombresQue les morts effrayés‖ n'en lisent, dans les ombres,Sous la pierre de leur tombeau !
IV
Un jour vient dans sa vie,‖ où la Muse elle-même,D'un sacerdoce auguste‖ armant son luth suprême,L'envoie au monde ivre de sang,Afin que, nous sauvant‖ de notre propre audace,Il apporte d'en haut‖ à l'homme qui menaceLa prière du Tout-Puissant.
Un formidable esprit‖ descend dans sa pensée.Il paraît ; et soudain,‖ en éclairs élancée,Sa parole luit comme un feu.Les peuples prosternés‖ en foule l'environnent ;Sina mystérieux,‖ les foudres le couronnent,Et son front porte tout un Dieu !
Août 1823.
Versification
- Forme
- 13 sizains (sizains)
- Rimes
- 13(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (52 de 12, 26 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 13 sizains
- Mots à la rime
- a l'ignore / dévore féminine, classiqueb malheurs / fleurs masculine, classiquec austère / solitaire féminine, classiquea joies / voies féminine, classiqueb compté / l'immortalité masculine, classiquec envolée / accablée féminine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb turbulent / brûlant masculine, classiquec reposes / roses féminine, classiquea lyre / délire féminine, classiqueb fiel / ciel masculine, classiquec funestes / célestes féminine, classiquea vie / l'envie féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquec mémoire / gloire féminine, classiquea arène / l'entraîne féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquec paroles / frivoles féminine, classiquea royaumes / d'atomes féminine, classiqueb fuit / bruit masculine, classiquec empire / lyre féminine, classiquea lumière / poussière féminine, classiqueb ennuis / nuits masculine, classiquec fêtes / Prophètes féminine, classiquea saintes / éteintes féminine, classiqueb ciel / universel masculine, classiquec d'archanges / étranges féminine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquec rougie / orgie féminine, classiquea téméraires / frères féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquec sombres / ombres féminine, classiquea elle-même / suprême féminine, classiqueb sang / Tout-Puissant masculine, non classiquec audace / menace féminine, classiquea pensée / élancée féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquec l'environnent / couronnent féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources