Odes et ballades, 1826· Odes· Livre quatrième 1819-1827
ODE DEUXIÈME. La lyre et la harpe
à M. Alph. De L.
Alternis dicetis, amant alterna Camoenae.VIRGILE.
La lyre
Dors, ô fils d'Apollon !‖ ses lauriers te couronnent,Dors en paix ! Les neuf Sœurs‖ t'adorent comme un roi ;De leurs chœurs nébuleux‖ les Songes t'environnent ;La lyre chante auprès de toi !
La harpe
Éveille-toi, jeune homme,‖ enfant de la misère !Un rêve ferme au jour‖ tes regards obscurcis,Et pendant ton sommeil,‖ un indigent, ton frère,À ta porte en vain s'est assis !
La lyre
Ton jeune âge est cher à la Gloire.Enfant, la Muse ouvrit tes yeux,Et d'une immortelle mémoireCouronna ton nom radieux.En vain Saturne te menace ;Va, l'Olympe est né du Parnasse,Les poètes ont fait les dieux !
La harpe
Homme, une femme fut ta mère ;Elle a pleuré sur ton berceau ;Souffre donc. Ta vie éphémèreBrille et tremble, ainsi qu'un flambeau.Dieu, ton maître, a d'un signe austèreTracé ton chemin sur la terre,Et marqué ta place au tombeau.
La lyre
Chante ! Jupiter règne‖ et l'univers l'implore ;Vénus embrase Mars‖ d'un souris gracieux ;Iris brille dans l'air,‖ dans les champs brille Flore ;Chante : Les immortels,‖ du couchant à l'aurore,En trois pas parcourent les Cieux.
La harpe
Prie ! Il n'est qu'un vrai Dieu,‖ juste dans sa clémence,Par la fuite des temps‖ sans cesse rajeuni.Tout s'achève dans lui,‖ par lui tout recommence ;Son être emplit le monde‖ ainsi qu'une âme immense ;L'Éternel vit dans l'Infini.
La lyre
Ta douce Muse à fuir t'invite.Cherche un abri calme et serein ;Les mortels, que le sage évite,Subissent le siècle d'airain.Viens ; près de tes Lares tranquilles,Tu verras de loin dans les villesMugir la Discorde aux cent voix.Qu'importe à l'heureux solitaireQue l'autan dévaste la terre,S'il ne fait qu'agiter ses bois !
La harpe
Dieu, par qui tout forfait s'expie,Marche avec celui qui le sert.Apparais dans la foule impie,Tel que Jean, qui vint du désert.Va donc, parle aux peuples du monde ;Dis-leur la tempête qui gronde,Révèle le juge irrité ;Et, pour mieux frapper leur oreille,Que ta voix s'élève, pareilleÀ la rumeur d'une cité !
La lyre
L'Aigle est l'oiseau du Dieu‖ qu'avant tous on adore.Du Caucase à l'Athos‖ l'Aigle planant dans l'air,Roi du feu qui féconde‖ et du feu qui dévore,Contemple le soleil‖ et vole sur l'éclair !
La harpe
La Colombe descend‖ du ciel qui la salue.Et, voilant l'Esprit-Saint‖ sous son regard de feu,Chère au Vieillard choisi‖ comme à la Vierge élue,Porte un rameau dans l'arche,‖ annonce au monde un Dieu !
La lyre
Aime ! Éros règne à Gnide,‖ à l'Olympe, au Tartare.Son flambeau de Sestos‖ allume le doux phare,Il consume Ilion‖ par la main de Pâris.Toi, fuis de belle en belle,‖ et change avec leurs charmes.L'Amour n'enfante que des larmes ;Les Amours sont frères des Ris !
La harpe
L'Amour divin défend‖ de la Haine infernale.Cherche pour ton cœur pur‖ une âme virginale ;Chéris-la, Jéhovah‖ chérissait Israël.Deux êtres que dans l'ombre‖ unit un saint mystèrePassent en s'aimant sur la terre,Comme deux exilés du ciel !
La lyre
Jouis ! c'est au fleuve des ombresQue va le fleuve des vivants.Le sage, s'il a des jours sombres,Les laisse aux dieux, les jette aux vents.Enfin, comme un pale convive,Quand la mort imprévue arrive,De sa couche il lui tend la main ;Et, riant de ce qu'il ignore,S'endort dans la nuit sans aurore,En rêvant un doux lendemain !
La harpe
Soutiens ton frère qui chancelle,Pleure si tu le vois souffrir ;Veille avec soin, prie avec zèle,Vis en songeant qu'il faut mourir.Le pécheur croit, lorsqu'il succombe,Que le néant est dans la tombe,Comme il est dans la volupté ;Mais quand l'ange impur le réclame,Il s'épouvante d'être une âme,Et frémit de l'Éternité !
Le poète écoutait,‖ à peine à son aurore,Ces deux lointaines voix‖ qui descendaient du ciel ;Et plus tard il osa‖ parfois, bien faible encore,Dire à l'écho du Pinde‖ un hymne du Carmel.
Avril 1822.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5(abab) 1(ababccb) 1(ababaab) 2(abaab) 4(ababccdeed) 2(aabccb)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (62 de 8, 34 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 5 quatrains, 4 dizains, 2 septains, 2 quintils, 2 sizains
- Mots à la rime
- a couronnent / t'environnent féminine, classiqueb roi / toi masculine, classiquea misère / frère féminine, classiqueb obscurcis / assis masculine, classiquea Gloire / mémoire féminine, classiqueb yeux / radieux / dieux masculine, classiquec menace / Parnasse féminine, classiquea mère / éphémère féminine, classiqueb berceau / flambeau / tombeau masculine, classiquec austère / terre féminine, classiquea l'implore / Flore / l'aurore féminine, classiqueb gracieux / Cieux masculine, classiquea clémence / recommence / immense féminine, classiqueb rajeuni / l'Infini masculine, classiquea t'invite / évite féminine, classiqueb serein / d'airain masculine, classiquec tranquilles / villes féminine, classiqued voix / bois masculine, classiquee solitaire / terre féminine, classiquea s'expie / impie féminine, classiqueb sert / désert masculine, classiquec monde / gronde féminine, classiqued irrité / cité masculine, classiquee oreille / pareille féminine, classiquea adore / dévore féminine, classiqueb l'air / l'éclair masculine, classiquea salue / élue féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea Tartare / phare féminine, classiqueb Pâris / Ris masculine, classiquec charmes / larmes féminine, classiquea infernale / virginale féminine, classiqueb Israël / ciel masculine, classiquec mystère / terre féminine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb vivants / vents masculine, classiquec convive / arrive féminine, classiqued main / lendemain masculine, classiquee ignore / aurore féminine, classiquea chancelle / zèle féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquec succombe / tombe féminine, classiqued volupté / l'Éternité masculine, classiquee réclame / âme féminine, classiquea aurore / encore féminine, classiqueb ciel / Carmel masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources