Odes et ballades, 1826· Ballades 1823-1828
BALLADE DEUXIÈME. Le sylphe
Le vent, le froid et l’orage
Contre l’enfant faisaient rage.
— Ouvrez, dit-il, je suis nu !LA FONTAINE, Imitation d’Anacréon.
« Toi, qu'en ces murs, pareille‖ aux rêveuses Sylphides,Ce vitrage éclairé‖ montre à mes yeux avides,Jeune fille, ouvre-moi ! Voici la nuit, j’ai peur,La nuit, qui, peuplant l'air‖ de figures livides,Donne aux âmes des morts‖ des robes de vapeur !
« Vierge, je ne suis point‖ de ces pèlerins sagesQui font de longs récits‖ après de longs voyages ;Ni de ces paladins,‖ qu'aime et craint la beauté,Dont le cor, éveillant‖ les varlets et les pages,Porte un appel de guerre‖ à l'hospitalité.
« Je n'ai ni lourd bâton,‖ ni lance redoutée,Point de longs cheveux noirs,‖ point de barbe argentée,Ni d'humble chapelet,‖ ni de glaive vainqueur.Mon souffle, dont une herbe‖ est à peine agitée,N'arrache au cor des preux‖ qu'un murmure moqueur.
« Je suis l'enfant de l'air,‖ un sylphe, moins qu'un rêve,Fils du printemps qui naît,‖ du matin qui se lève,L'hôte du clair foyer,‖ durant les nuits d'hiver,L'esprit que la lumière‖ à la rosée enlève,Diaphane habitant‖ de l'invisible éther.
« Ce soir un couple heureux,‖ d'une voix solennelle,Parlait tout bas d'amour‖ et de flamme éternelle.J'entendais tout ; près d'eux‖ je m'étais arrêtéIls ont dans un baiser‖ pris le bout de mon aile,Et la nuit est venue‖ avant ma liberté.
« Hélas ! il est trop tard‖ pour rentrer dans ma rose !Châtelaine, ouvre-moi,‖ car ma demeure est close.Recueille un fils du jour,‖ égaré dans la nuit ;Permets, jusqu'à demain,‖ qu'en ton lit je repose ;Je tiendrai peu de place‖ et ferai peu de bruit.
« Mes frères ont suivi‖ la lumière éclipsée,Ou les larmes du soir‖ dont l'herbe est arrosée ;Les lys leur ont ouvert‖ leurs calices de miel ;Où fuir ?… Je ne vois plus‖ de gouttes de rosée,Plus de fleurs dans les champs !‖ plus de rayons au ciel !
« Damoiselle, entends-moi,‖ de peur que la Nuit sombre,Comme en un grand filet,‖ ne me prenne en son ombre,Parmi les spectres blancs‖ et les fantômes noirs,Les démons, dont l'enfer‖ même ignore le nombre,Les hiboux du sépulcre‖ et l'autour des manoirs !
« Voici l'heure où les morts‖ dansent d'un pied débile.La lune au pâle front‖ les regarde, immobile ;Et le hideux vampire,‖ ô comble de frayeur !Soulevant d'un bras fort‖ une pierre inutile,Traîne en sa tombe ouverte‖ un tremblant fossoyeur.
« Bientôt, nains monstrueux,‖ noirs de poudre et de cendre,Dans leur gouffre sans fond‖ les Gnomes vont descendre.Le follet fantastique‖ erre sur les roseaux.Au frais Ondin s'unit‖ l'ardente Salamandre,Et de bleuâtres feux‖ se croisent sur les eaux.
« Oh !… Si pour amuser‖ son ennui taciturne,Un mort, parmi ses os,‖ m'enfermait dans son urne !Si quelque nécromant,‖ riant de mon effroi,Dans la tour, d'où minuit‖ lève sa voix nocturne,Liait mon vol paisible‖ au sinistre beffroi !
« Que ta fenêtre s'ouvre !‖… Ah ! si tu me repousses,Il me faudra chercher‖ quelques vieux nids de mousses,À des lézards troublés‖ livrer de grands combats…Ouvre !… mes yeux sont purs,‖ mes paroles sont doucesComme ce qu'à sa belle‖ un amant dit tout bas.
« Et je suis si joli !‖ Si tu voyais mes ailesTrembler aux feux du jour,‖ transparentes et frêles !…J'ai la blancheur des lys‖ où, le soir, nous fuyons ;Et les roses, nos sœurs,‖ se disputent entr'ellesMon souffle de parfums‖ et mon corps de rayons.
« Je veux qu'un rêve heureux‖ te révèle ma gloire.Près de moi (ma Sylphide‖ en garde la mémoire),Les papillons sont lourds,‖ les colibris sont laids,Quand, roi vêtu d'azur,‖ et de nacre et de moire,Je vais de fleurs en fleurs‖ visiter mes palais.
« J'ai froid : l'ombre me glace,‖ et vainement je pleure.Si je pouvais t'offrir,‖ pour m'ouvrir ta demeure,Ma goutte de rosée‖ ou mes corolles d'or !Mais non : je n'ai plus rien,‖ il faudra que je meure.Chaque soleil me donne‖ et me prend mon trésor.
« Que veux-tu qu'en dormant‖ je t'apporte en échange ?L'écharpe d'une fée,‖ ou le voile d'un ange ?…J'embellirai ta nuit‖ des prestiges du jour !Ton sommeil passera,‖ sans que ton bonheur change,Des beaux songes du ciel‖ aux doux rêves d'amour.
« Mais mon haleine en vain‖ ternit la vitre humide !Ô Vierge, crois-tu donc‖ que, dans la nuit perfide,La voix du Sylphe errant‖ cache un amant trompeur ?Ne me crains pas, c'est moi‖ qui suis faible et timide,Et Si j’avais une ombre, hélas ! j’en aurais peur. »
Il pleurait. — Tout à coup‖ devant la tour antique,S'éleva, murmurant‖ comme un appel mystique,Une voix… ce n'était‖ sans doute qu'un esprit !Bientôt parut la dame‖ à son balcon gothique : —On ne sait si ce fut‖ au Sylphe qu'elle ouvrit.
1823.
Versification
- Forme
- 18 quintils (quintils)
- Rimes
- 18(aabab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 18 quintils
- Mots à la rime
- a Sylphides / avides / livides féminine, classiqueb peur / vapeur masculine, classiquea sages / voyages / pages féminine, classiqueb beauté / l'hospitalité masculine, classiquea redoutée / argentée / agitée féminine, classiqueb vainqueur / moqueur masculine, classiquea rêve / lève / enlève féminine, classiqueb d'hiver / éther masculine, classiquea solennelle / éternelle / aile féminine, classiqueb arrêté / liberté masculine, classiquea rose / close / repose féminine, classiqueb nuit / bruit masculine, classiquea éclipsée / arrosée / rosée féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classiquea sombre / ombre / nombre féminine, classiqueb noirs / manoirs masculine, classiquea débile / immobile / inutile féminine, classiqueb frayeur / fossoyeur masculine, classiquea cendre / descendre / Salamandre féminine, classiqueb roseaux / eaux masculine, classiquea taciturne / urne / nocturne féminine, classiqueb effroi / beffroi masculine, classiquea repousses / mousses / douces féminine, classiqueb combats / bas masculine, classiquea ailes / frêles / entr'elles féminine, classiqueb fuyons / rayons masculine, classiquea gloire / mémoire / moire féminine, classiqueb laids / palais masculine, classiquea pleure / demeure / meure féminine, classiqueb d'or / trésor masculine, classiquea échange / ange / change féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquea humide / perfide / timide féminine, classiqueb trompeur / peur masculine, classiquea antique / mystique / gothique féminine, classiqueb esprit / ouvrit masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources