Odes et ballades, 1826· Odes· Livre premier 1818-1822
ODE TROISIÈME. Les vierges de verdun
Le prêtre portera l’étole blanche et noire
Lorsque les saints flambeaux pour vous s’allumeront ;
Et, de leurs longs cheveux voilant leurs fronts d’ivoire,
Les jeunes filles pleureront.A. GUIRAUD.
I
Pourquoi m'apportez-vous ma lyre,Spectres légers ? — que voulez-vous ?Fantastiques beautés,‖ ce lugubre sourireM'annonce-t-il votre courroux ?Sur vos écharpes éclatantesPourquoi flotte à longs plis‖ ce crêpe menaçant ?Pourquoi sur des festons‖ ces chaînes insultantes,Et ces roses, teintes de sang ?
Retirez-vous : rentrez‖ dans les sombres abîmes…Ah ! que me montrez-vous ?‖… quels sont ces trois tombeaux ?Quel est ce char affreux,‖ surchargé de victimes ?Quels sont ces meurtriers,‖ couverts d'impurs lambeaux ?J'entends des chants de mort,‖ j'entends des cris de fête.Cachez-moi le char qui s'arrête !…Un fer lentement tombe‖ à mes regards troublés ; —J'ai vu couler du sang…‖ Est-il bien vrai, parlez,Qu'il ait rejailli sur ma tête ?
Venez-vous dans mon âme‖ éveiller le remord ?Ce sang… je n'en suis point coupable !Fuyez, vierges ; fuyez,‖ famille déplorable…Lorsque vous n'étiez plus,‖ je n'étais pas encor !Qu'exigez-vous de moi ?‖ J'ai pleuré vos misères ;Dois-je donc expier‖ les crimes de mes pères ?Pourquoi troublez-vous mon repos ?Pourquoi m'apportez-vous‖ ma lyre frémissante ?Demandez-vous des chants‖ à ma voix innocente,Et des remords à vos bourreaux ?
II
Sous des murs entourés‖ de cohortes sanglantes,Siège le sombre tribunal.L'accusateur se lève,‖ et ses lèvres tremblantesS'agitent d'un rire infernal.C'est Tinville : on le voit,‖ au nom de la patrie,Convier aux forfaits‖ cette horde flétrieD'assassins, juges à leur tour ;Le besoin du sang le tourmente ;Et sa voix homicide‖ à la hache fumanteDésigne les têtes du jour.
Il parle : — ses licteurs‖ vers l'enceinte fataleTraînent les malheureux‖ que sa fureur signale ;Les portes devant eux‖ s'ouvrent avec fracas ;Et trois vierges, de grâce‖ et de pudeur parées,De leurs compagnes entourées,Paraissent parmi les soldats.Le peuple, qui se tait,‖ frémit de son silence ;Il plaint son esclavage‖ en plaignant leurs malheurs,Et repose sur l'innocenceSes regards las du crime‖ et troublés par ses pleurs.
Eh quoi ! quand ces beautés,‖ lâchement accusées,Vers ces juges de mort‖ s'avançaient dans les fers,Ces murs n'ont pas, croulant‖ sous leurs voûtes brisées,Rendu les monstres aux enfers !Que faisaient nos guerriers ?‖… Leur vaillance trompéePrêtait au vil couteau‖ le secours de l'épée ;Ils sauvaient ces bourreaux‖ qui souillaient leurs combats.Hélas ! un même jour,‖ jour d'opprobre et de gloire,Voyait Moreau monter‖ au char de la victoire.Et son père au char du trépas !
Quand nos chefs, entourés‖ des armes étrangères,Couvrant nos cyprès de lauriers,Vers Paris lentement‖ reportaient leurs bannières,Frédéric sur Verdun‖ dirigeait ses guerriers.Verdun, premier rempart‖ de la France opprimée,D'un roi libérateur‖ crut saluer l'armée.En vain tonnaient d'horribles lois ;Verdun se revêtit‖ de sa robe de fête,Et, libre de ses fers,‖ vint offrir sa conquêteAu monarque vengeur des rois.
Alors, Vierges, vos mains‖ (ce fut là votre crime !)Des festons de la joie‖ ornèrent les vainqueurs.Ah ! pareilles à la victime,La hache à vos regards‖ se cachait sous des fleurs.Ce n'est pas tout ; hélas !‖ sans chercher la vengeance,Quand nos bannis, bravant‖ la mort et l'indigence,Combattaient nos tyrans‖ encor mal affermis,Vos nobles cœurs ont plaint‖ de si nobles misères ;Votre or a secouru‖ ceux qui furent nos frèresEt n'étaient pas nos ennemis !
Quoi ! ce trait glorieux,‖ qui trahit leur belle âme,Sera donc l'arrêt de leur mort !Mais non, l'Accusateur,‖ que leur aspect enflamme,Tressaille d'un honteux transport.Il veut, Vierges, au prix‖ d'un affreux sacrifice,En taisant vos bienfaits,‖ vous ravir au supplice ;Il croit vos chastes cœurs‖ par la crainte abattus.Du mépris qui le couvre‖ acceptez le partage,Souillez-vous d'un forfait,‖ l'infâme aréopageVous absoudra de vos vertus !
Répondez-moi, Vierges timides ;Qui, d'un si noble orgueil‖ arma ces yeux si doux ?Dites, qui fit rouler‖ dans vos regards humidesLes pleurs généreux du courroux ?Je le vois à votre courage :Quand l'oppresseur qui vous outrageN'eût pas offert la honte‖ en offrant son bienfait,Coupables de pitié‖ pour des Français fidèles,Vous n'auriez pas voulu,‖ devant des lois cruelles,Nier un si noble forfait !
C'en est donc fait ; déjà‖ sous la lugubre enceinteA retenti l'arrêt‖ dicté par la fureur.Dans un muet murmure,‖ étouffé par la crainte,Le peuple, qui l'écoute,‖ exhale son horreur.Regagnez des cachots‖ les sinistres demeures,Ô Vierges ! encor quelques heures…Ah ! priez sans effroi,‖ votre âme est sans remord.Coupez ces longues chevelures,Où la main d'une mère‖ enlaçait des fleurs pures,Sans voir qu'elle y mêlait‖ les pavots de la mort !
Bientôt ces fleurs encor‖ pareront votre tête ;Les anges vous rendront‖ ces symboles touchants ;Votre hymne de trépas‖ sera l'hymne de fêteQue les Vierges du ciel‖ rediront dans leurs chants.Vous verrez près de vous,‖ dans ces chœurs d'innocence,Charlotte, autre Judith,‖ qui vous vengea d'avance ;Cazotte ; Élisabeth,‖ si malheureuse en vain ;Et Sombreuil, qui trahit‖ par ses pâleurs soudainesLe sang glacé des morts‖ circulant dans ses veines ;Martyres, dont l'encens‖ plaît au Martyr divin !
III
Ici, devant mes yeux‖ erraient des lueurs sombresDes visions troublaient‖ mes sens épouvantés ;Les Spectres sur mon front‖ balançaient dans les ombresDe longs linceuls ensanglantés.Les trois tombeaux, le char,‖ les échafauds funèbres,M'apparurent dans les ténèbres ;Tout rentra dans la nuit‖ des siècles révolus ;Les vierges avaient fui‖ vers la naissante aurore ;Je me retrouvai seul,‖ et je pleurais encoreQuand ma lyre ne chantait plus !
Octobre 1818.
Versification
- Forme
- Dizains
- Rimes
- 1(ababcdcd) 1(ababccddc) 1(abbaccdeed) 9(ababccdeed) 1(aabccbdede)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (89 de 12, 38 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 11 dizains, 1 huitain, 1 neuvain
- Mots à la rime
- a lyre / sourire féminine, classiqueb voulez-vous / courroux masculine, classiquec éclatantes / insultantes féminine, classiqued menaçant / sang masculine, non classiquea abîmes / victimes féminine, classiqueb tombeaux / lambeaux masculine, classiquec fête / s'arrête / tête féminine, classiqued troublés / parlez masculine, classiquea remord / encor masculine, classiqueb coupable / déplorable féminine, non classiquec misères / pères féminine, classiqued repos / bourreaux masculine, classiquee frémissante / innocente féminine, classiquea sanglantes / tremblantes féminine, classiqueb tribunal / infernal masculine, classiquec patrie / flétrie féminine, classiqued tour / jour masculine, classiquee tourmente / fumante féminine, classiquea fatale / signale féminine, classiqueb fracas / soldats masculine, classiquec parées / entourées féminine, classiqued silence / l'innocence féminine, classiquee malheurs / pleurs masculine, classiquea accusées / brisées féminine, classiqueb fers / enfers masculine, classiquec trompée / l'épée féminine, classiqued combats / trépas masculine, classiquee gloire / victoire féminine, classiquea étrangères / bannières féminine, classiqueb lauriers / guerriers masculine, classiquec opprimée / l'armée féminine, classiqued lois / rois masculine, classiquee fête / conquête féminine, classiquea crime / victime féminine, classiqueb vainqueurs / fleurs masculine, classiquec vengeance / l'indigence féminine, classiqued affermis / ennemis masculine, classiquee misères / frères féminine, classiquea âme / enflamme féminine, classiqueb mort / transport masculine, classiquec sacrifice / supplice féminine, classiqued abattus / vertus masculine, classiquee partage / aréopage féminine, classiquea timides / humides féminine, classiqueb doux / courroux masculine, classiquec courage / outrage féminine, classiqued bienfait / forfait masculine, classiquee fidèles / cruelles féminine, classiquea enceinte / crainte féminine, classiqueb fureur / horreur masculine, classiquec demeures / heures féminine, classiqued remord / mort masculine, classiquee chevelures / pures féminine, classiquea tête / fête féminine, classiqueb touchants / chants masculine, classiquec d'innocence / d'avance féminine, classiqued vain / divin masculine, classiquee soudaines / veines féminine, classiquea sombres / ombres féminine, classiqueb épouvantés / ensanglantés masculine, classiquec funèbres / ténèbres féminine, classiqued révolus / plus masculine, classiquee aurore / encore féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
127 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources