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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes et ballades, 1826· Odes· Livre premier 1818-1822

ODE QUATRIÈME. Quiberon

Victor Hugo· 15 dizains, alexandrins et octosyllabes, 150 vers

Pudor inde et miseratio.TACITE.

I

Par ses propres fureurs‖ le Maudit se dévoile,Dans le Démon vainqueur‖ on voit l'ange proscrit ;L'anathème éternel,‖ qui poursuit son étoile,Dans ses succès même est écrit.Il est, lorsque des cieux‖ nous oublions la voie,Des jours, que Dieu sans doute envoiePour nous rappeler les enfers ;Jours sanglants qui, voués‖ au triomphe du crime,Comme d'affreux rayons‖ échappés de l'abîme,Apparaissent sur l'univers.

Poètes qui toujours,‖ loin du siècle où nous sommes,Chantres des pleurs sans fin‖ et des maux mérités,Cherchez des attentats‖ tels que la voix des hommesN'en ait point encor racontés,Si quelqu'un vient à vous‖ vantant la jeune France,Nos exploits, notre tolérance,Et nos temps féconds en bienfaits,Soyez contents ; lisez‖ nos récentes histoires,Évoquez nos vertus,‖ interrogez nos gloires :Vous pourrez choisir des forfaits !

Moi, je n'ai point reçu‖ de la Muse funèbreVotre lyre de bronze,‖ Ô chantres des remords !Mais je voudrais flétrir‖ les bourreaux qu'on célèbre,Et venger la cause des morts.Je voudrais, un moment,‖ troublant l'impur Génie,Arrêter sa gloire impunieQu'on pousse à l'immortalité ;Comme autrefois un grec,‖ malgré les vents rapides,Seul, retint de ses bras,‖ de ses dents intrépides,L'esquif sur les mers emporté !

II

Quiberon vit jadis,‖ sur son bord solitaire,Des Français assaillis‖ s'apprêter à mourir,Puis, devant les deux chefs,‖ l'airain fumant se taire,Et les rangs désarmés s'ouvrir.Pour sauver ses soldats‖ l'un d'eux offrit sa tête ;L'autre accepta cette conquête,De leur traité gage inhumain ;Et nul guerrier ne crut‖ sa promesse frivole,Car devant les drapeaux,‖ témoins de leur parole,Tous deux s'étaient donné la main !

La phalange fidèle‖ alors livra ses armes.Ils marchaient ; une armée‖ environnait leurs pas,Et le peuple accourait,‖ en répandant des larmes,Voir ces preux, sauvés du trépas.Ils foulaient en vaincus‖ les champs de leurs ancêtres ;Ce fut un vieux temple, sans prêtres,Qui reçut ces vengeurs des rois ;Mais l'humble autel manquait‖ à la pieuse enceinte,Et, pour se consoler,‖ dans cette prison sainte,Leurs yeux en vain cherchaient la croix.

Tous prièrent ensemble,‖ et, d'une voix plaintive,Tous, se frappant le sein,‖ gémirent à genoux.Un seul ne pleurait pas‖ dans la tribu captive :C'était lui qui mourait pour tous ;C'était Sombreuil, leur chef ;‖ jeune et plein d'espérance,L'heure de son trépas s'avance ;Il la salue avec ferveur.Le supplice, entouré‖ des apprêts funéraires,Est beau pour un chrétien‖ qui, seul, va pour ses frèresExpirer, semblable au Sauveur.

« Oh ! cessez, disait-il,‖ ces larmes, ces reproches,Guerriers ; votre salut‖ prévient tant de douleurs !Combien à votre mort‖ vos amis et vos proches,Hélas ! auraient versé de pleurs !Je romps avec vos fers‖ mes chaînes éphémères ;À vos épouses, à vos mères,Conservez vos jours précieux.On vous rendra la paix,‖ la liberté, la vie ;Tout ce bonheur n'a rien‖ que mon cœur vous envie ;Vous, ne m'enviez pas les cieux. »

Le sinistre tambour‖ sonna l'heure dernière,Les bourreaux étaient prêts ;‖ on vit Sombreuil partir.La sœur ne fut point là‖ pour leur ravir le frère, —Et le héros devint martyr.L'exhortant de la voix‖ et de son saint exemple,Un évêque, exilé du temple,Le suivit au funeste lieu ;Afin que le vainqueur‖ vît, dans son camp rebelle,Mourir, près d'un soldat‖ à son prince fidèle,Un prêtre fidèle à son Dieu !

III

Vous pour qui s'est versé‖ le sang expiatoire,Bénissez le Seigneur,‖ louez l'heureux Sombreuil ;Celui qui monte au ciel,‖ brillant de tant de gloire,N'a pas besoin de chants de deuil !Bannis, on va vous rendre‖ enfin une patrie ;Captifs, la liberté chérieSe montre à vous dans l'avenir.Oui, de vos longs malheurs‖ chantez la fin prochaine ;Vos prisons vont s'ouvrir,‖ on brise votre chaîne ;Chantez ! votre exil va finir.

En effet, — des cachots‖ la porte à grand bruit roule,Un étendard paraît,‖ qui flotte ensanglanté ;Des chefs et des soldats‖ l'environnent en foule,En invoquant la Liberté !« Quoi ! disaient les captifs,‖ déjà l'on nous délivre !… »Quelques-uns s'empressent de suivreLes bourreaux devenus meilleurs.« Adieu, leur criait-on,‖ adieu, plus de souffrance ;Nous nous reverrons tous,‖ libres, dans notre France ! »Ils devaient se revoir ailleurs.

Bientôt, jusqu'aux prisons‖ des captifs en prières,Arrive un sourd fracas,‖ par l'écho répété :C'étaient leurs fiers vainqueurs‖ qui délivraient leurs frères,Et qui remplissaient leur traité !Sans troubler les proscrits,‖ ce bruit vint les surprendre ;Aucun d'eux ne savait comprendreQu'on pût se jouer des serments ;Ils disaient aux soldats :‖ « Votre foi nous protège ; »Et, pour toute réponse,‖ un lugubre cortègeLes traîna sur des corps fumants !

Le jour fit place à l'ombre‖ et la nuit à l'aurore,Hélas ! et, pour mourir‖ traversant la cité,Les crédules proscrits‖ passaient, passaient encore,Aux yeux du peuple épouvanté !Chacun d'eux racontait,‖ brûlant d'un saint délire,À ses compagnons de martyreLes malheurs qu'il avait soufferts ;Tous succombaient sans peur,‖ sans faste, sans murmure,Regrettant seulement‖ qu'il fallût un parjure,Pour les immoler dans les fers.

À coups multipliés‖ la hache abat les chênes.Le vil chasseur, dans l'antre‖ ignoré du soleil,Égorge lentement‖ le lion dont ses chaînesOnt surpris le noble sommeil.On massacra longtemps‖ la tribu sans défense.À leur mort assistait la France,Jouet des bourreaux triomphants ;Comme jadis, aux pieds‖ des idoles impures,Tour à tour, une veuve,‖ en de longues tortures,Vit expirer ses sept enfants.

C'étaient là les vertus‖ d'un Sénat qu'on nous vante !Le sombre Esprit du mal‖ sourit en le créant ;Mais ce corps aux cent bras,‖ fort de notre épouvante,En son sein portait son néant.Le colosse de fer‖ s'est dissous dans la fange.L'Anarchie, alors que tout change,Pense voir ses œuvres durer ;Mais ce Pygmalion,‖ dans ses travaux frivoles,Ne peut donner la vie‖ aux horribles idolesQu'il se fait pour les adorer.

IV

On dit que, de nos jours,‖ viennent, versant des larmes,Prier au champ fatal‖ où ces preux sont tombés,Les vierges, les soldats‖ fiers de leurs jeunes armes,Et les vieillards lents et courbés.Du ciel sur les bourreaux‖ appelant l'indulgence,Là, nul n'implore la vengeance,Tous demandent le repentir ;Et chez ces vieux Bretons,‖ témoins de tant de crimes,Le pèlerin, qui vient‖ invoquer les victimes,Souvent lui-même est un martyr !

Février 1821.

Versification

Forme
15 dizains (dizains)
Rimes
15(ababccdeed)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (90 de 12, 60 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
15 dizains
Mots à la rime
a dévoile / étoile féminine, classiqueb proscrit / écrit masculine, classiquec voie / envoie féminine, classiqued enfers / l'univers masculine, classiquee crime / l'abîme féminine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb mérités / racontés masculine, classiquec France / tolérance féminine, classiqued bienfaits / forfaits masculine, classiquee histoires / gloires féminine, classiquea funèbre / célèbre féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquec Génie / impunie féminine, classiqued l'immortalité / emporté masculine, classiquee rapides / intrépides féminine, classiquea solitaire / taire féminine, classiqueb mourir / s'ouvrir masculine, classiquec tête / conquête féminine, classiqued inhumain / main masculine, classiquee frivole / parole féminine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb pas / trépas masculine, classiquec ancêtres / prêtres féminine, classiqued rois / croix masculine, classiquee enceinte / sainte féminine, classiquea plaintive / captive féminine, classiqueb genoux / tous masculine, classiquec d'espérance / s'avance féminine, classiqued ferveur / Sauveur masculine, classiquee funéraires / frères féminine, classiquea reproches / proches féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquec éphémères / mères féminine, classiqued précieux / cieux masculine, classiquee vie / envie féminine, classiquea dernière / frère féminine, classiqueb partir / martyr masculine, classiquec exemple / temple féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classiquee rebelle / fidèle féminine, classiquea expiatoire / gloire féminine, classiqueb Sombreuil / deuil masculine, classiquec patrie / chérie féminine, classiqued l'avenir / finir masculine, classiquee prochaine / chaîne féminine, classiquea roule / foule féminine, classiqueb ensanglanté / Liberté masculine, classiquec délivre / suivre féminine, classiqued meilleurs / ailleurs masculine, classiquee souffrance / France féminine, classiquea prières / frères féminine, classiqueb répété / traité masculine, classiquec surprendre / comprendre féminine, classiqued serments / fumants masculine, classiquee protège / cortège féminine, classiquea l'aurore / encore féminine, classiqueb cité / épouvanté masculine, classiquec délire / martyre féminine, classiqued soufferts / fers masculine, classiquee murmure / parjure féminine, classiquea chênes / chaînes féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquec défense / France féminine, classiqued triomphants / enfants masculine, classiquee impures / tortures féminine, classiquea vante / épouvante féminine, classiqueb créant / néant masculine, classiquec fange / change féminine, classiqued durer / adorer masculine, classiquee frivoles / idoles féminine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb tombés / courbés masculine, classiquec l'indulgence / vengeance féminine, classiqued repentir / martyr masculine, classiquee crimes / victimes féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

150 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources