Odes et ballades, 1826· Odes· Livre cinquième 1819-1828
ODE VINGTIÈME. Promenade
Voici les lieux chers à ma rêverie,
voici les prés dont j’ai chanté les fleurs…AMABLE TASTU, La Lyre égarée.
Ceins le voile de gaze‖ aux pudiques couleurs,Où la féconde aiguille‖ a semé tant de fleurs !Viens respirer sous les platanes ;Couvre-toi du tissu,‖ trésor de Cachemir,Qui peut-être a caché‖ le poignard d'un émir,Ou le sein jaloux des sultanes.
Aux lueurs du couchant‖ vois fumer les hameaux.La vapeur monte et passe ;‖ ainsi s'en vont nos maux,Gloire, ambition, renommée !Nous brillons tour à tour,‖ jouets d'un fol espoir :Tel ce dernier rayon,‖ ce dernier vent du soirDore et berce un peu de fumée.
A l'heure où le jour meurt‖ à l'horizon lointain,Qu'il m'est doux, près d'un cœur‖ qui bat pour mon destinD'égarer mes pas dans la plaine !Qu'il m'est doux, près de toi‖ d'errer libre d'ennuis,Quand tu mêles, pensive,‖ à la brise des nuitsLe parfum de ta douce haleine !
C'est pour un tel bonheur,‖ dès l'enfance rêvé,Que j’ai longtemps souffert et que j’ai tout bravé !Dans nos temps de fureurs civiles,Je te dois une paix‖ que rien ne peut troubler.Plus de vide en mes jours !‖ Pour moi tu sais peuplerTous les déserts, même les villes !
Chaque étoile à son tour‖ vient apparaître au ciel.Tels, quand un grand festin‖ d'ambroisie et de mielEmbaume une riche demeure,Souvent sur le velours‖ et le damas soyeux,On voit les plus hâtifs‖ des convives joyeuxS'asseoir au banquet avant l'heure.
Vois, — c'est un météore !‖ il éclate et s'éteint.Plus d'un grand homme aussi,‖ d'un mal secret atteint,Rayonne et descend dans la tombe.Le vulgaire l'ignore‖ et suit le tourbillon ;Au laboureur courbé‖ le soir sur le sillon,Qu'importe l'étoile qui tombe !
Ah ! tu n'es point ainsi,‖ toi dont les nobles pleursDe toute âme sublime‖ honorent les malheurs !Toi qui gémis sur le poète !Toi qui plains la victime‖ et surtout les bourreaux !Qui visites souvent‖ la tombe des héros,Silencieuse, et non muette !
Si quelque ancien château,‖ devant tes pas distraits,Lève son donjon noir‖ sur les noires forêts,Bien loin de la ville importune,Tu t'arrêtes soudain ;‖ et ton œil tour à tourCherche et perd à travers‖ les créneaux de la tourLe pâle croissant de la lune.
C'est moi qui t'inspirai‖ d'aimer ces vieux piliers,Ces temples où jadis‖ les jeunes chevaliersPriaient, armés par leur marraine ;Ces palais où parfois‖ le poète endormiA senti sur sa bouche‖ entrouverte à demiTomber le baiser d'une reine.
Mais rentrons ; vois le ciel‖ d'ombres s'environner ;Déjà le frêle esquif‖ qui nous doit ramenerSur les eaux du lac étincelle ;Cette barque ressemble‖ à nos jours inconstantsQui flottent dans la nuit‖ sur l'abîme des temps ;Le gouffre porte la nacelle !
La vie à chaque instant‖ fuit vers l'éternité ;Et le corps, sur la terre‖ où l'âme l'a quitté,Reste comme un fardeau frivole.Ainsi quand meurt la rose,‖ aux royales couleurs,Sa feuille, que l'aurore‖ en vain baigne de pleurs,Tombe, et son doux parfum s'envole !
Octobre 1825.
Versification
- Forme
- 11 sizains (sizains)
- Rimes
- 10(aabccb) 1(aabaab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (44 de 12, 22 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 11 sizains
- Mots à la rime
- a couleurs / fleurs masculine, classiqueb platanes / sultanes féminine, classiquec Cachemir / émir masculine, classiquea hameaux / maux masculine, classiqueb renommée / fumée féminine, classiquec espoir / soir masculine, classiquea lointain / destin masculine, classiqueb plaine / haleine féminine, classiquec d'ennuis / nuits masculine, classiquea rêvé / bravé masculine, classiqueb civiles / villes féminine, classiquec troubler / peupler masculine, classiquea ciel / miel masculine, classiqueb demeure / l'heure féminine, classiquec soyeux / joyeux masculine, classiquea s'éteint / atteint masculine, classiqueb tombe féminine, classiquec tourbillon / sillon masculine, classiquea pleurs / malheurs masculine, classiqueb poète / muette féminine, classiquec bourreaux / héros masculine, classiquea distraits / forêts masculine, classiqueb importune / lune féminine, classiquec tour masculine, classiquea piliers / chevaliers masculine, classiqueb marraine / reine féminine, classiquec endormi / demi masculine, classiquea s'environner / ramener masculine, classiqueb étincelle / nacelle féminine, classiquec inconstants / temps masculine, classiquea l'éternité / quitté masculine, classiqueb frivole / s'envole féminine, classiquec couleurs / pleurs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources