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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes et ballades, 1826· Odes· Livre quatrième 1819-1827

ODE QUINZIÈME. Un chant de fête de Néron

Victor Hugo· 14 sizains, alexandrins et octosyllabes, 84 vers

À M. de V.

Nescio quid molle atque facetum.HORACE.

Amis ! l'ennui nous tue,‖ et le sage l'évite !Venez tous admirer‖ la fête où vous inviteNéron, César, Consul‖ pour la troisième fois ;Néron, maître du monde‖ et dieu de l'harmonie,Qui, sur le mode d'Ionie,Chante, en s'accompagnant‖ de la lyre à dix voix !

Que mon joyeux appel‖ sur l'heure vous rassemble !Jamais vous n'aurez eu‖ tant de plaisirs ensemble,Chez Pallas l'affranchi,‖ chez le grec Agénor ;Ni dans ces gais festins,‖ d'où s'exilait la gêne,Où l'austère Sénèque,‖ en louant Diogène,Buvait le falerne dans l'or ;

Ni lorsque sur le Tibre,‖ Aglaé, de Phalère,Demi-nue, avec nous‖ voguait dans sa galère,Sous des tentes d'Asie‖ aux brillantes couleurs ;Ni quand, au son des luths,‖ le préfet des BatavesJetait aux lions vingt esclaves,Dont on avait caché‖ les chaînes sous des fleurs !

Venez, Rome à vos yeux‖ va brûler, — Rome entière !J'ai fait sur cette tour‖ apporter ma litièrePour contempler la flamme‖ en bravant ses torrents.Que sont les vains combats‖ des tigres et de l'homme ?Les sept monts aujourd'hui‖ sont un grand cirque, où RomeLutte avec les feux dévorants.

C'est ainsi qu'il convient‖ au maître de la terreDe charmer son ennui‖ profond et solitaire !Il doit lancer parfois‖ la foudre, comme un dieu !Mais, venez, la nuit tombe‖ et la fête commence.Déjà l'Incendie, hydre immense,Lève son aile sombre‖ et ses langues de feu !

Voyez-vous ? voyez-vous ?‖ sur sa proie enflammée,Il déroule en courant‖ ses replis de fumée ;Il semble caresser‖ ces murs qui vont périr ;Dans ses embrassements‖ les palais s'évaporent…— Oh ! que n'ai-je aussi, moi,‖ des baisers qui dévorent,Des caresses qui font mourir !

Écoutez ces rumeurs,‖ voyez ces vapeurs sombres,Ces hommes dans les feux‖ errant comme des ombres,Ce silence de mort‖ par degrés renaissant !Les colonnes d'airain,‖ les portes d'or s'écroulent !Des fleuves de bronze qui roulentPortent des flots de flamme‖ au Tibre frémissant !

Tout périt ! jaspe, marbre,‖ et porphyre, et statues,Malgré leurs noms divins‖ dans la cendre abattues.Le fléau triomphant‖ vole au gré de mes vœux,Il va tout envahir‖ dans sa course agrandie,Et l'Aquilon joyeux‖ tourmente l'incendie,Comme une tempête de feux.

Fier Capitole, adieu !‖ — Dans les feux qu'on excite,L'aqueduc de Sylla‖ semble un pont du Cocyte.Néron le veut : ces tours,‖ ces dômes tomberont.Bien : sur Rome, à la fois,‖ partout, la flamme gronde !— Rends-lui grâces, Reine du monde :Vois quel beau diadème‖ il attache à ton front !

Enfant, on me disait‖ que les voix sibyllinesPromettaient l'avenir‖ aux murs des sept collines,Qu'aux pieds de Rome, enfin,‖ mourrait le temps dompté,Que son astre immortel‖ n'était qu'à son aurore… —Mes amis ! dites-moi‖ combien d'heures encorePeut durer son éternité ?

Qu'un incendie est beau‖ lorsque la nuit est noire !Érostrate lui-même‖ eût envié ma gloire.D'un peuple à mes plaisirs‖ qu'importent les douleurs ?Il fuit : de toutes parts‖ le brasier l'environne… —Ôtez de mon front ma couronne,Le feu qui brûle Rome‖ en flétrirait les fleurs.

Quand le sang rejaillit‖ sur vos robes de fête,Amis, lavez la tache‖ avec du vin de Crète ;L'aspect du sang n'est doux‖ qu'au regard des méchants.Couvrons un jeu cruel‖ de voluptés sublimes.Malheur à qui se plaît‖ au cri de ses victimes ! —Il faut l'étouffer dans des chants.

Je punis cette Rome‖ et je me venge d'elle !Ne poursuit-elle pas‖ d'un encens infidèleTour à tour Jupiter‖ et ce Christ odieux ?Qu'enfin à leur niveau‖ sa terreur me contemple !Je veux avoir aussi mon temple,Puisque ces vils Romains‖ n'ont point assez de dieux.

J'ai détruit Rome, afin‖ de la fonder plus belle.Mais que sa chute au moins‖ brise la croix rebelle !Plus de chrétiens ! allez,‖ exterminez-les tous !Que Rome de ses maux‖ punisse en eux les causes ;Exterminez !… — Esclave !‖ apporte-moi des roses,Le parfum des roses est doux !

Mars 1825.

Versification

Forme
14 sizains (sizains)
Rimes
14(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (70 de 12, 14 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
14 sizains
Mots à la rime
a l'évite / invite féminine, classiqueb fois / voix masculine, classiquec l'harmonie / d'Ionie féminine, classiquea rassemble / ensemble féminine, classiqueb Agénor / l'or masculine, classiquec gêne / Diogène féminine, classiquea Phalère / galère féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquec Bataves / esclaves féminine, classiquea entière / litière féminine, classiqueb torrents / dévorants masculine, classiquec l'homme / Rome féminine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb dieu / feu masculine, classiquec commence / immense féminine, classiquea enflammée / fumée féminine, classiqueb périr / mourir masculine, classiquec s'évaporent / dévorent féminine, classiquea sombres / ombres féminine, classiqueb renaissant / frémissant masculine, classiquec s'écroulent / roulent féminine, classiquea statues / abattues féminine, classiqueb vœux / feux masculine, classiquec agrandie / l'incendie féminine, classiquea excite / Cocyte féminine, classiqueb tomberont / front masculine, classiquec gronde / monde féminine, classiquea sibyllines / collines féminine, classiqueb dompté / éternité masculine, classiquec aurore / encore féminine, classiquea noire / gloire féminine, classiqueb douleurs / fleurs masculine, classiquec l'environne / couronne féminine, classiquea fête / Crète féminine, classiqueb méchants / chants masculine, classiquec sublimes / victimes féminine, classiquea d'elle / infidèle féminine, classiqueb odieux / dieux masculine, classiquec contemple / temple féminine, classiquea belle / rebelle féminine, classiqueb tous / doux masculine, classiquec causes / roses féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Odes et ballades, Paris, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1845· numérisation abu.cnam.fr· Sources