Premières publications, 1820
Épître a Brutus
LES VOUS ET LES TU
Quien baga aplicaciones
Con su pan se Io coma.(YRIARTE.)
Brutus, te souvient-il, dis-moi,Du temps où, las de ta livrée,Tu vins, en veste déchirée,Te joindre à ce bon peuple-roiFier de sa majesté sacréeEt formé de gueux comme toi ?Dans ce beau temps de république,Boire et jurer fut ton emploi ;Ton bonnet, ton jargon cynique,Ton air sombre inspiraient l'effroi ;Et, plein d'un feu patriotique,Pour gagner le laurier civique,Tous nos hameaux t'ont vu, je crois,Fraterniser à coups de piqueEt piller au nom de la loi.Las ! l'autre jour, monsieur le prince,Pour vous parler des intérêtsD'un vieil ami de ma province,J'entrai dans votre beau palais.D'abord, je fis, de mon air mince,Rire un régiment de valets ;Votre Suisse, à ma révérence,Répondit par un fier sourisEt quatre mots dont l'insolenceFut bien tout ce que j'en compris.Tout le long d'une cour immense,J'essuyai l'orgueilleux méprisDes jokeys de Votre Excellence ;Enfin pour attendre audience,Je pénétrai sous vos lambris.Là, je vis un vieux militaireQui, redemandant ses drapeaux,Allait recevoir pour salaireEt l'indigence et le repos.Plus loin, c'était un doctrinaireS'obstinant sans cesse à se tairePour ne pas perdre son pathos,Qu'il vend fort cher au ministère :Une perruque à trois marteauxCachait assez mal la figureD'un ancien brûleur de châteauxQui voulait une préfecture.Pour moi, j'étais à la torture ;Méprisé de ces grands esprits,Il fallut souffrir, sans murmure,Que l'un de vos chiens favorisLaissât en passant son ordureSur l'habit qui fait ma parure,Et dont je dois encor le prix.Enfin mon tour vient ; je m'élance,Et l'huissier de Votre GrandeurMe fait traverser en silenceQuatre salons dont l'éléganceÉgalait seule la splendeur.Bientôt, Monseigneur, plein de joie,Je vois sur des carreaux de soieVotre Altesse en son cabinet,Portant sur son sein, avec gloire,Un beau cordon, brillant de moire,De la couleur de ton bonnet.« Eh bien, cher Brutus !… » Mais je penseQue tu ne me reconnus pas,Car, à ces mots, Votre Excellence,Vers la porte faisant trois pas,Y mit sa vieille connaissance.Ah ! Monseigneur, sur votre seuilNe craignez plus qu'on se hasarde,J'aime mieux mon humble mansardeQu'un hôtel qu'habite l'orgueil.Moi, je m'estime, et je regardeLes sots et les fous du même œil.Je ris, courbé sur mon pupitre,Quand, troublant mon pauvre séjour,Ce char, qui fait trembler ma vitre,Porte Votre Altesse à la courDu roi, qui dut, à si bon titre,Te faire pendre à ton retour.Dès que la bise de décembreSouffle la neige sur mes toits,Je vais, pour ménager mon bois,M'installer gaîment dans la chambre.Là, Monseigneur, je ris tout basLorsqu'en de pénibles débats,Craignant quelque langue importune,Votre Excellence, avec fracas,Court pérorer à la tribune.Las ! en termes moins arrondis,Brutus, je t'entendais jadisDéraisonner à la Commune.Je ris encor, quand un badaudVante vos discours, votre style ;Trop souvent sans peine un lourdaudPasse ainsi partout pour habile.Or il convient qu'en son haut rangVotre Altesse ait un secrétaire ;Car ton père, rustre ignorant,Ne t'a point appris la grammaire.Monsieur le prince, toutefois,Votre savoir passe en proverbe ;Vos festins sont dignes des rois,Vos cadeaux sont d'un goût superbe ;Homme d'état, votre talentÉclate en vos moindres saillies,Et si vous dites des folies,Vous les dites d'un ton galant :Quant à moi, je ris en silence ;Car puisqu'aujourd'hui l'opulenceDonne tout, grâce, esprit, vertus,Les bons mots de Votre ExcellenceÉtaient les jurons de Brutus.Mais je vois à votre colère,Qu'en répétant ce nom bourgeois,Dont vous étiez fier autrefois,J'ai le malheur de vous déplaire.Vous n'entendrez donc plus ma voixAdieu, Monseigneur ; sans rancune.Briguez les sourires des roisEt les faveurs de la fortune :Pour moi, je n'en attends aucune.Ma bourse, vide tous les mois,Me force à changer de retraites ;Vous, dans un poste hasardeux,Tâchez de rester où vous êtes,Et puissions-nous vivre tous deux,Vous sans remords, et moi sans dettes !Excusez si, parfois encor,J'ose rire de la bassesseDe ces seigneurs tout brillants d'or,Dont la foule à grands flots vous presse,Lorsqu'entrant, d'un air de noblesse,Dans les salons éblouissantsDu pouvoir et de la richesse,L'illustre pied de Votre AltesseVient salir ces parquets glissantsQue tu frottais dans ta jeunesse.
ARISTIDE. [Le Conservateur littéraire, 15 janvier 1820.]
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 1[abbab] 7[abab] 2[abbaba] 2[ababab] 2[abaab] 1[aababcbc] 1[ababccb] 1[aa] 4[abba] 2[ababa] 1[aababccb] 1[aabab] 1[ababba] 1[abacbc]
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a dis-moi / peuple-roi masculine, classiqueb livrée / déchirée / sacrée féminine, classiquec toi / emploi masculine, classiqued république / cynique féminine, classiquee l'effroi / crois / loi masculine, classiquef patriotique / civique / pique féminine, non classiqueg prince / province / mince féminine, classiqueh intérêts / palais / valets masculine, classiquei révérence / l'insolence féminine, non classiquej souris / compris masculine, classiquek immense / Excellence / audience féminine, classiquel mépris / lambris masculine, classiquem militaire / salaire féminine, classiquen drapeaux / repos masculine, classiqueo doctrinaire / taire / ministère féminine, classiquep pathos / marteaux / châteaux masculine, classiqueq figure / préfecture féminine, classiquer torture / murmure féminine, classiques esprits / favoris / prix masculine, classiquet ordure / parure féminine, classiqueu m'élance / silence / l'élégance féminine, classiquev Grandeur / splendeur masculine, classiquew joie / soie féminine, classiquex cabinet / bonnet masculine, classiquey gloire / moire féminine, classiquez pense / Excellence / connaissance féminine, classiquea pas masculine, classiqueb seuil / l'orgueil / œil masculine, classiquec hasarde / mansarde / regarde féminine, classiqued pupitre / vitre / titre féminine, classiquee séjour / cour / retour masculine, classiquef décembre / chambre féminine, classiqueg toits / bois masculine, classiqueh bas / débats / fracas masculine, classiquei importune / tribune / Commune féminine, classiquej arrondis / jadis masculine, classiquek badaud / lourdaud masculine, classiquel style / habile féminine, classiquem rang / ignorant masculine, classiquen secrétaire / grammaire féminine, classiqueo toutefois / rois masculine, classiquep proverbe / superbe féminine, classiqueq talent / galant masculine, classiquer saillies / folies féminine, classiques silence / l'opulence / Excellence féminine, classiquet vertus / Brutus masculine, classiqueu colère / déplaire féminine, classiquev bourgeois / autrefois masculine, classiquew voix / rois / mois masculine, classiquex rancune / fortune / aucune féminine, classiquey retraites / êtes / dettes féminine, classiquez hasardeux / deux masculine, classiquea encor / d'or masculine, classiqueb bassesse / presse féminine, classiquec noblesse / richesse féminine, classiqued éblouissants / glissants masculine, non classiquee Altesse / jeunesse féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
135 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation poesies.net· Sources