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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Premières publications, 1820

Cacus

Victor Hugo· 7 distiquess, alexandrins, 86 vers

(Extrait d’une traduction inédite de l’Énéide)
Jam primum saxis suspensam hanc adspice rupem, etc.
(Liv. VIII.)

Vois sur ce mont désert‖ ces rochers entassés,Vois ces blocs suspendus,‖ ces débris dispersés ;Là, dans un antre immense,‖ au jour inaccessible,Vivait l'affreux Cacus,‖ noir géant, monstre horrible.À ses portes pendaient‖ des crânes entr'ouverts,Pâles, souillés de sang,‖ et de fange couverts.Ses meurtres, chaque jour,‖ faisaient fumer la terre.De ce monstre hideux‖ Vulcain était le père ;Sa gorge vomissait‖ des tourbillons de feux,Et son énorme masse‖ épouvantait nos yeux.

Enfin, comblant nos vœux‖ et vengeant ses victimes,De ce géant farouche‖ un dieu punit les crimes.Heureux et fier vainqueur‖ du triple Géryon,Arriva sur nos bords‖ le fils d'Amphytrion ;Ses taureaux, bondissant‖ dans de vastes prairies,Erraient en liberté‖ sur ces rives fleuries.Cacus, que rien n'étonne‖ et qui veut tout oser,Au courroux du héros‖ craint peu de s'exposer ;Il dérobe à la fois,‖ par d'obscurs artifices,Quatre taureaux fougueux,‖ quatre ardentes génisses.Tremblant de voir leurs pas‖ déceler ses larcins,De leur superbe queue‖ il saisit les longs crins,Il les traîne en arrière,‖ espérant que peut-êtreLeur trace déguisée‖ abusera leur maître.

Mais Hercule s'apprête‖ à quitter ces beaux lieux.Ses taureaux font mugir‖ les bois de leurs adieux,Et fuyant pour jamais‖ ces fertiles campagnes,De leurs regrets plaintifs‖ remplissent les montagnes.Soudain trompant l'espoir‖ du monstre qui frémit,Du vaste sein de l'antre‖ un des taureaux gémit.Le fiel de la fureur‖ bouillonne au cœur d'Alcide ;Terrible, il court, il prend‖ sa massue homicide :Pour la première fois‖ on vit Cacus trembler,Son front hideux pâlir‖ et ses yeux se troubler.Hercule, au haut du mont,‖ s'élance plein de rage.Cacus l'évite, et fuit‖ vers son antre sauvage.Aussi prompt que le vent,‖ redoutant le trépas,Il s'échappe ; la peur‖ précipite ses pas.

Ce noir géant détache‖ une roche pesanteDont Vulcain suspendit‖ la masse menaçante ;Sa main brise le fer,‖ rompt les chaînes d'airain,Et le roc en tombant‖ ferme le souterrain.Mais Hercule le voit :‖ il court, frémit de rage,Et de ses yeux errants‖ cherche au loin un passage.En vain de la caverne‖ il tente d'approcher ;Trois fois son bras robuste‖ ébranle le rocher ;Trois fois, d'un pas rapide,‖ il parcourt la montagne,Et trois fois fatigué‖ s'assied dans la campagne.

Un roc, triste séjour‖ des sinistres oiseaux,S'inclinait vers la gauche‖ et menaçait les eaux,Et ses flancs escarpés‖ et sa cime orgueilleuse,Couvraient de l'antre obscur‖ la voûte ténébreuse ;Pour le déraciner‖ rassemblant ses efforts,Le dieu sur son bras droit‖ penche son vaste corps,Pèse, l'ébranle enfin ;‖ la masse qui s'écrouleDans la plaine à grand bruit‖ tombe, bondit et roule.D'un fracas prolongé‖ l'air au loin retentit,Dans les flots écumants‖ la rive s'engloutit,Le fleuve épouvanté‖ recule… L'antre sombrePar les feux du soleil‖ voit dissiper son ombre.Si la terre brisait‖ ses vieux flancs entr'ouverts,Tels s'offriraient à nous‖ les ténébreux enfers,Le gouffre craint des dieux,‖ et les pâles fantômes,Tremblant de voir le jour‖ dans ces tristes royaumes.

Le géant dans son antre,‖ en hurlant de terreur,Loin du jour ennemi‖ se roule avec fureur ;Mais Alcide le presse,‖ et, d'un bras implacable,D'arbres et de rochers‖ à la fois il l'accable.Cacus, n'espérant plus‖ échapper au danger,Par un dernier effort‖ veut du moins se venger.Ô prodige ! sa gorge,‖ en sa caverne obscure,Vomit en tourbillons‖ une fumée impure ;Le monstre, avec ses feux,‖ souffle une affreuse nuit,Et se cache aux regards‖ du dieu qui le poursuit.Parmi des flots épais‖ et de flamme et de soufre,Alcide impatient‖ se plonge au sein du gouffre ;Et malgré son courroux,‖ malgré ses feux vaincus,Dans ses bras vigoureux‖ saisit le noir Cacus,L'étreint, et, fier de voir‖ sa vengeance assouvie,Arrête dans sa gorge‖ et son sang et sa vie.

Le dieu brise le seuil‖ de ce fatal séjour ;Les larcins de Cacus‖ se découvrent au jour.Le peuple, par les pieds,‖ traîne son corps difforme,De ses membres hideux‖ il contemple la forme,Il voit ses yeux sanglants,‖ ses flancs noirs et velus,Et ses feux expirants,‖ qu'il ne redoute plus.

V. D’AUVERNEY [Le Conservateur littéraire, 29 janvier 1820].

Versification

Forme
7 distiquess (distiques)
Rimes
43((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
7 distiquess
Mots à la rime
a entassés / dispersés masculine, classiqueb inaccessible / horrible féminine, classiquec entr'ouverts / couverts masculine, classiqued terre / père féminine, classiquee feux / yeux masculine, classiquea victimes / crimes féminine, classiqueb Géryon / d'Amphytrion masculine, classiquec prairies / fleuries féminine, classiqued oser / s'exposer masculine, classiquee artifices / génisses féminine, classiquef larcins / crins masculine, classiqueg peut-être / maître féminine, classiquea lieux / adieux masculine, classiqueb campagnes / montagnes féminine, classiquec frémit / gémit masculine, classiqued d'Alcide / homicide féminine, classiquee trembler / troubler masculine, classiquef rage / sauvage féminine, classiqueg trépas / pas masculine, classiquea pesante / menaçante féminine, classiqueb d'airain / souterrain masculine, classiquec rage / passage féminine, classiqued d'approcher / rocher masculine, classiquee montagne / campagne féminine, classiquea oiseaux / eaux masculine, classiqueb orgueilleuse / ténébreuse féminine, classiquec efforts / corps masculine, classiqued s'écroule / roule féminine, classiquee retentit / s'engloutit masculine, classiquef sombre / ombre féminine, classiqueg entr'ouverts / enfers masculine, classiqueh fantômes / royaumes féminine, classiquea terreur / fureur masculine, classiqueb implacable / l'accable féminine, classiquec danger / venger masculine, classiqued obscure / impure féminine, classiquee nuit / poursuit masculine, classiquef soufre / gouffre féminine, classiqueg vaincus / Cacus masculine, classiqueh assouvie / vie féminine, classiquea séjour / jour masculine, classiqueb difforme / forme féminine, classiquec velus / plus masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation poesies.net· Sources