Premières publications, 1820
L’enrôleur politique
Et la lumière a lui dans les ténèbres,
et les ténèbres ne l’ont pas comprise.
Non, tous vos beaux discours‖ ne m'ont point converti.Et pourquoi voulez-vous‖ que j'embrasse un parti ?N'est-ce donc point assez‖ que d'insolents librairesPréfèrent des pamphlets‖ à mes œuvres légères ?Est-ce trop peu déjà‖ qu'un stupide méprisProscrive ces beaux-arts‖ dont mon cœur est épris,Et que le Pinde, grâce‖ au nom de République,Voie en ses verts bosquets‖ régner la politique ?Faut-il passer partout‖ pour esprit de travers,Ou m'unir aux ingrats‖ qui font fi de mes vers ?Et pour rester français,‖ titre qu'on me refuse,Sous le joug libéral‖ dois-je courber ma muse ?Ah ! je veux être sot,‖ et, loin de vos drapeaux,Rimer sans auditeurs,‖ mais rimer en repos ;Je veux, ainsi qu'un ours,‖ dans mon trou solitaire,Penser avec Pascal‖ et rire avec Voltaire ;Vivre, ignoré du monde,‖ avec mes vieux auteurs,Qui devaient craindre peu‖ d'être un jour sans lecteurs,Et, fuyant ces salons‖ où la nullité règne,Consoler de l'oubli‖ les arts qu'on y dédaigne.
Tout beau (ces jeunes gens‖ ont grand besoin d'avis !)Tu connais donc bien peu‖ l'heureux siècle où tu vis !L'on dédaigne les arts,‖ et cent routes nouvellesS'ouvrent aux vrais talents‖ pour fuir les vieux modèles !Voyons : quel est ton genre ?‖ Écoute : et tu vas voirQu'en travaillant un peu‖ l'or sur toi va pleuvoir.Es-tu peintre ? Transmets‖ à la lithographieNos modernes exploits‖ que Clio te confie.Pour éclipser les faits‖ du preux de Roncevaux,Le brasseur Rossignol‖ t'offre ses grands travaux.Crois-tu que ces guerriers,‖ tous morts aux Thermopyles,Près de nos fédérés‖ auraient dormi tranquilles ?Et que ce général‖ qui battit du tambourNe vaut pas bien Condé‖ sous les murs de Fribourg ?Réponds : mais, je le vois,‖ peu sensible à la gloire,Tu ne peux t'élever‖ aux grands tableaux d'histoire ;Descends donc aux portraits.‖ D'un grand homme ignoréPeins-nous le noble front‖ de rayons entouré ;Ou, moderne Callot,‖ dévoue au ridiculeCes vieux sujets du Roi‖ dont la France pullule,Fous qui, dans leurs aïeux,‖ osent encor vanterDe gothiques vertus‖ qu'ils surent imiter.Crois-moi : suis mes conseils ;‖ dans peu de temps sans douteTu seras de ces gens‖ qu'on flatte et qu'on redoute ;Et ton nom, étalé‖ dans plus d'un cabinet,Deviendra quelque jour‖ fameux chez Martinet.Es-tu littérateur ?‖ Une plus vaste arêneSemble encore appeler‖ ta muse citoyenne.Tu peux des esprits forts‖ fabriquer les anas,Ou toi-même inventer‖ de nouveaux almanachs.Ainsi, dans chaque mois,‖ grâce à de doctes plumes,Nous voyons les guerriers‖ succéder aux légumes ;La botanique, hier,‖ fut à l'ordre du jour,Il est juste aujourd'hui‖ que l'histoire ait son tour.Vois ce Livre, heureux fruit‖ d'un siècle de lumière ;Il montre au bon bourgeois‖ l'éloquence guerrière.Fais-m'en donc un pareil :‖ mêle, choisis en grosLe cri d'un soldat ivre‖ et le mot d'un héros ;Et donne au bon Henri‖ quelque place modesteEntre deux bulletins,‖ ou près d'un manifeste.Surtout, si tu décris‖ nos revers, nos succès,Songe qu'un Vendéen‖ ne peut être Français.Songe encor que ce roi,‖ d'orgueilleuse mémoire,Louis, n'a jamais su‖ ce que c'est que la gloire ;Que Vendôme et Villars,‖ qu'on se plaît à vanter,Sont loin de maint héros‖ que tu pourrais citer.Luxembourg comptait-il‖ ses soldats morts par mille ?Qu'est-ce que Catinat ?‖ brûla-t-il une ville ?Une fois, il est vrai,‖ surpassant Catinat,Turenne mit en feu‖ tout le Palatinat.Mais tout cela n'est rien :‖ qu'on songe à la Vendée,Et d'un bel incendie‖ on aura quelque idée ;Vois Moscow, vois Berlin,‖ et du sud jusqu'au nordDe cent vastes cités‖ les murs fumants encor…Qu'en dis-tu ?… Prouve aussi‖ que, bien qu'il fût despote,Ce Louis, après tout,‖ n'était pas patriote.A-t-il, pour mériter‖ qu'on lui fût si soumis,Construit une colonne‖ en canons ennemis ?À cet enseignement,‖ dont notre âge raffole,Jamais ce prince ignare‖ ouvrit-il une école ?…Il est bon, vois-tu bien,‖ d'avoir à rapporterDes faits sûrs, de ces faits‖ qu'on ne peut contester.Ne crains pas les braillards,‖ car toujours la MinerveTiendra pour te défendre‖ une lance en réserve ;Et, si tu sais venger‖ d'une odieuse loiCes innocents bannis‖ qui n'ont tué qu'un roi ;Si tu sais, du parti‖ digne et généreux membre,En citoyen zélé‖ chérir l'heureux septembre,On te verra dans peu,‖ de tes mâles écrits,À la face du monde‖ enrichir l'Homme gris ;Et, grâce aux souscripteurs,‖ affrontant les amendes,Saper les vieux abus‖ dans les Lettres normandes.Est-ce assez ?
Il suffit : pour rester en repos,Je vais, par un fait seul,‖ vous répondre à propos.Hier, manquant d'argent,‖ vint s'asseoir à ma tableMacer, cet ami sûr,‖ ce parfait pauvre diable.« Ah ! mon cher, me dit-il,‖ je n'ai plus d'avenir.Un jeune homme en nos jours‖ ne saurait parvenir.Tu sais que, préférant‖ l'or à la renommée,De nos indépendants‖ j'ai dû grossir l'armée.Cherchant donc à paraître,‖ en un pamphlet du jour,Je voulus, l'autre mois,‖ me produire à mon tour.D'abord, pillant partout‖ des phrases rajeunies,Je m'étais fait un fonds‖ de quelques calomnies ;Puis je citais sans crainte,‖ en termes absolus,Et Voltaire et Rousseau,‖ que je n'ai jamais lus.J'invoquais nos grands mots :‖ la vertu, la victoire ;Et je crois même aussi‖ que je parlais d'histoire.Ajoute à ce mélange‖ un morceau fort adroit,Où je prouvais que Dieu‖ n'a sur nous aucun droit,Où même, pour montrer‖ mon âme libre et fière,Je jetais loin de moi‖ le joug de la grammaire.Croirais-tu qu'un discours‖ si fort et si ruséPour le susdit pamphlet‖ fut trouvé trop usé ?Que je perdis mon temps,‖ mes frais, mon éloquence ?Et que, de m'enrichir‖ m'ôtant toute espérance,Le grossier rédacteur‖ m'envoya sans façonA ce journal sans sel‖ où l'on singe Adisson ? »Macer a répondu :‖ pour moi, je dois me taire.Sans savoir le citer,‖ je sais lire Voltaire ;Je hais la calomnie ;‖ enfin mon esprit lourdNe saurait s'élever‖ à la hauteur du jour.
Jeune homme, tu te perds.‖ Écoute-moi, de grâce.Si d'un vrai citoyen‖ ton cœur n'a point l'audace,Tu peux, quittant le fouet‖ et prenant l'encensoir,Sans renoncer à nous,‖ ramper sous le pouvoir.Le ministre, crois-moi,‖ saura payer le zèleD'un auteur qui pour lui‖ veut bien faire un libelle.On voit, dans les honneurs,‖ plus d'un homme prudent,Que le premier revers‖ peut rendre indépendant ;La girouette reste‖ au haut de l'édifice :Je pourrais te citer…
Non, rendez-moi justice.Je n'imiterai point‖ ces vils caméléonsQu'un jour la guillotine‖ eut pour Anacréons,Et qui, du plus puissant‖ servant toujours la cause,Se font aujourd'hui plats,‖ pour être quelque chose.J'aimais la gloire, hélas !‖ mais dans ce siècle impur,Quand le crime est fameux,‖ la gloire est d'être obscur.Vous qui m'auriez fait grand,‖ arts divins, arts que j'aime,Vous êtes oubliés,‖ je veux l'être moi-même.Racine ! est-il bien vrai,‖ dis, qu'ils m'ont excitéA blasphémer ces temps‖ où ta muse a chanté ?Vandales ! quelle est donc‖ leur aveugle furie ?Ils proscrivent ton siècle‖ et parlent de patrie !Ô Molière ! ô Boileau !‖ pourquoi, nobles esprits,Nous léguer des lauriers‖ que nous avons flétris ?Temps qu'on ne verra plus,‖ seul je vous rends hommage.Du moins, tâchons encor‖ d'en retrouver l'image.Si jamais, je le crains,‖ des orages nouveauxMe viennent, malgré moi,‖ ravir à mes travaux,Vous qui voulez la paix,‖ ô Fitz-Jame, ô Villèle,Chateaubriand, je veux‖ imiter votre zèle ;Je veux puiser en vous,‖ citoyens généreux,L'espoir de voir un jour‖ les français plus heureux…
À d’autres !Ces royalistes-là‖ font tous les bons apôtres.Tu n'étais, disais-tu,‖ d'aucun parti : fort bien !Tu ne te trompais pas,‖ que sont tes pareils ? Rien.Ce n’est plus un parti.
Fait que nos électeurs‖ prouvent à leur manière,Et que voulaient sans doute‖ attester certains crisDont t'ont dû réjouir‖ nos fidèles conscrits.
Il est vrai : l'anarchie,‖ aux têtes renaissantesS'éveille, et rouvre encor‖ ses gueules menaçantes ;Le trône, sous ses coups,‖ commence à chanceler ;Mais, pour le soutenir,‖ on nous verra voler.Nous saurons oublier,‖ dans ces moments d'épreuve,Les dégoûts dont la haine‖ à dessein nous abreuve.Moi-même, lui gardant‖ et mon bras et ma foi,Dans l'exil, s'il le faut,‖ j'irai suivre mon roiDussé-je, pour avoir‖ servi la dynastie,Me voir, à mon retour,‖ puni d'une amnistie.Et si, dans mes vieux jours,‖ comme un vil condamné,Au fond d'un noir cachot‖ je me voyais traîné,Sous le harnois guerrier‖ si ma tête blanchieD'un indigne soupçon‖ n'était point affranchie ;Si j'étais accusé,‖ sans même être entendu,D'avoir trahi ce roi‖ que j'aurais défendu,Montrant mon corps brisé,‖ mes cicatrices vaines,Et ce reste de sang,‖ déjà froid dans mes veines,J'irais dire à mon roi,‖ s'il voulait l'épuiser :« Sire, il est tout à vous,‖ vous le pouvez verser. »
V. M. HUGO. [Le Conservateur littéraire, Il décembre 1819.]
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 91((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a converti / parti masculine, classiqueb libraires / légères féminine, classiquec mépris / épris masculine, classiqued République / politique féminine, classiquee travers / vers masculine, classiquef refuse / muse féminine, classiqueg drapeaux / repos masculine, classiqueh solitaire / Voltaire féminine, classiquei auteurs / lecteurs masculine, classiquej règne / dédaigne féminine, classiquea d'avis / vis masculine, classiqueb nouvelles / modèles féminine, classiquec voir / pleuvoir masculine, classiqued lithographie / confie féminine, classiquee Roncevaux / travaux masculine, classiquef Thermopyles / tranquilles féminine, classiqueg tambour / Fribourg masculine, non classiqueh gloire / d'histoire féminine, classiquei ignoré / entouré masculine, classiquej ridicule / pullule féminine, classiquek vanter / imiter masculine, classiquel doute / redoute féminine, classiquem cabinet / Martinet masculine, classiquen arêne / citoyenne féminine, classiqueo anas / almanachs masculine, classiquep plumes / légumes féminine, classiqueq jour / tour masculine, classiquer lumière / guerrière féminine, classiques gros / héros masculine, classiquet modeste / manifeste féminine, classiqueu succès / Français masculine, classiquev mémoire / gloire féminine, classiquew vanter / citer masculine, classiquex mille / ville féminine, classiquey Catinat / Palatinat masculine, classiquez Vendée / idée féminine, classiquea nord / encor masculine, non classiqueb despote / patriote féminine, classiquec soumis / ennemis masculine, classiqued raffole / école féminine, classiquee rapporter / contester masculine, classiquef Minerve / réserve féminine, classiqueg loi / roi masculine, classiqueh membre / septembre féminine, classiquei écrits / gris masculine, classiquej amendes / normandes féminine, classiquea assez / repos / propos masculine, classiqueb table / diable féminine, classiquec d'avenir / parvenir masculine, classiqued renommée / l'armée féminine, classiquef rajeunies / calomnies féminine, classiqueg absolus / lus masculine, classiqueh victoire / d'histoire féminine, classiquei adroit / droit masculine, classiquej fière / grammaire féminine, classiquek rusé / usé masculine, classiquel éloquence / espérance féminine, classiquem façon / Adisson masculine, classiquen taire / Voltaire féminine, classiqueo lourd / jour masculine, non classiquea grâce / l'audace féminine, classiqueb l'encensoir / pouvoir masculine, classiquec zèle / libelle féminine, classiqued prudent / indépendant masculine, classiquee l'édifice / citer / justice féminine, classiqueb caméléons / Anacréons masculine, classiquec cause / chose féminine, classiqued impur / obscur masculine, classiquee j'aime / moi-même féminine, classiquef excité / chanté masculine, classiqueg furie / patrie féminine, classiqueh esprits / flétris masculine, classiquei hommage / l'image féminine, classiquej nouveaux / travaux masculine, classiquek Villèle / zèle féminine, classiquel généreux / heureux masculine, classiquea ultra / homme / d’autres / apôtres féminine, classiqueb bien / Rien masculine, classiquea parti / entière / manière féminine, classiqueb cris / conscrits masculine, classiquea renaissantes / menaçantes féminine, classiqueb chanceler / voler masculine, classiquec d'épreuve / abreuve féminine, classiqued foi / roi masculine, classiquee dynastie / amnistie féminine, classiquef condamné / traîné masculine, classiqueg blanchie / affranchie féminine, classiqueh entendu / défendu masculine, classiquei vaines / veines féminine, classiquej l'épuiser / verser masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
187 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation poesies.net· Sources