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un seul est le mot juste.

Premières publications, 1820

Le télégraphe

Victor Hugo· SATIRE· 10 distiquess, alexandrins, 198 vers

Ici des machines qui parlent,
là des bêtes qu’on adore.VOLTAIRE, l’Ingénu.

Tandis qu'en mon grenier,‖ rongeant ma plume oisive,Je poursuis en pestant‖ la rime fugitive,Que vingt pamphlets nouveaux,‖ provoquant mon courroux,Loins d'échauffer ma veine,‖ excitent mes dégoûts,Que tour-à-tour j'accuse,‖ en ma rage inutile,Et ce siècle fécond‖ et mon cerveau stérile,Ce maudit Télégraphe‖ enfin va-t-il cesserD'importuner mes yeux,‖ qu'il commence à lasser ?Là, devant ma lucarne !‖ il est bien ridiculeQu'on place un télégraphe‖ auprès de ma cellule !Il s'élève, il s'abaisse ;‖ et mon esprit distraitDans ces vains mouvements‖ cherche quelque secret.J'aimerais mieux, je crois,‖ qu'on me forçât de lireCe nébuleux Courrier ;‖ dont au moins je peux rire.

Flottant de doute en doute‖ et d'espoir en espoir,Parfois j'ai découvert‖ ce que j'osais prévoir.Bon ! me dis-je, à la France‖ il annonce peut-êtreDes ministres du Roi‖ qui serviront leur maître ;Sans doute on voit déjà‖ les haines s'endormir,Et le trône des Lys‖ commence à s'affermir ;— Ou, veut-on reléguer,‖ malgré leur fureur vaine ;Collard à Charenton,‖ Guizot à Sainte-Hélène ?Est-il vrai qu'un festin‖ où Decaze a trempéRenverse du fauteuil‖ le Chef du canapé ?Verrait-on la Doctrine‖ immolée au Système ?L'abbé, qui change tout,‖ est-il changé lui-même ?Va-t-il, dans Albion‖ pour grossir le trésor,Conseiller au Régent‖ de démolir Windsor ?Un bon Roi tôt ou tard‖ chasse un mauvais ministre.Hélas ! pour repousser‖ tout augure sinistre,Que faut-il à la France,‖ objet de tant de soin ?Rien qu'un Bourbon de plus‖ et quelques sots de moins.

Et me voilà soudain,‖ rêvant, sans me contraindre,Ce bonheur idéal‖ auquel je pense atteindre.Je pourrai donc, malgré‖ la Minerve en fureur,Fêter l'heureux Juillet‖ sans fêter la Terreur ;Le soldat de Condé‖ ne sera plus un traître ;Le vendéen mourant‖ aura servi son maître,Il perdit tout pour lui,‖ mais du moins, en retour,Sa veuve obtiendra bien‖ plus de deux sous par jour,Et maint votant ira,‖ dans sa misère errante,Végéter, en mangeant‖ vingt mille écus de rente.Ainsi l'espoir m'abuse,‖ et mon esprit poursuitCes songes d'un instant,‖ qu'un autre instant détruit,Moins sûr dans ces calculs,‖ qu'un moment vit éclore,Qu'un ministre n'est sûr‖ de l'être une heure encore.

Toi qui seul, de nos jours,‖ pus, toujours agissant,Servir tous les forfaits‖ et rester innocent,Discret avant-coureur‖ de l'indiscrète histoire,Télégraphe, où sont-ils‖ les beaux jours de ta gloire ?Sais-tu qu'il fut des temps‖ où, du Nord au Midi,Tu suivais l'heureux camp‖ d'un despote hardi,Quand, sur ton front muet,‖ posant ses pieds agiles,La renommée errait‖ sur tes tours immobiles,Et disait, dans un jour,‖ au monde épouvanté,Ou le Kremlin en flamme‖ ou le Tage dompté ?Mais aussi lorsqu'enfin‖ la victoire inconstanteDu Conquérant farouche‖ eut déserté la tente,Quand Dieu, plaignant l'exil‖ où languissaient nos Lys,Eut repris son tonnerre‖ à l'aigle d'Austerlitz,Tu fus l'appui du Corse,‖ et, mentant pour sa gloire,D'un revers, en courant,‖ tu fis une victoire.Tandis que, par le froid,‖ par le nombre accablés,Nos braves, en cent lieux,‖ mouraient inconsolés,Que ces nobles guerriers‖ d'une clameur funèbreFrappaient les bords du Don‖ et les rives de l'Èbre,Grâce à toi, bien souvent,‖ dans ce brillant Paris,Un pompeux Te Deum‖ fut l'écho de leurs cris.Bien souvent… mais pourquoi‖ rappeler tes mensonges ?Le temps a d'Attila‖ dissipé les vains songes ;Les sceptres qu'il conquit‖ en sa main sont brisésEt, comme ses honneurs,‖ tes honneurs sont passés.Tu ne vois plus la foule‖ à ta flèche mouvanteFixer de longs regards‖ d'espoir ou d'épouvante,Et maint nouvel Œdipe‖ essayer de prévoirLe sort du lendemain‖ dans tes signaux du soir.Aujourd'hui le bourgeois,‖ qu'un vague ennui promène,Te jette un œil distrait‖ qui t'interroge à peine ;Car nos grands roitelets‖ et leurs petits débats,S'ils l'excèdent souvent,‖ ne l'intéressent pas.

Si trois cents villageois,‖ pour chômer une fête,S'assemblent par milliers,‖ l'arme au bras, l'aigle en tête,Et, du sanglant bonnet,‖ se parant sans dessein,S'en vont danser sous l'orme‖ en sonnant le tocsin,Tu portes aux ultras,‖ sans frein dans leur colère,Les ordres modérés‖ de ce bon ministère.D'autres fois tu répands,‖ chez vingt peuples surpris,Qu'une sombre terreur‖ agite nos esprits,Qu'il existe un complot,‖ que les guerres civilesVont ravager nos champs‖ et désoler nos villes,Et qu'un témoin trop sûr‖ a vu, près du château,Trois généraux ultras‖ causer au bord de l'eau.Parfois encor, tu dis‖ à l'Europe en alarmesQue la France est en deuil‖ et Paris dans les larmes,Car Monseigneur, trottant‖ sur un coursier trop prompt,S'est, en tombant de peur,‖ fait une bosse au front.

Pourtant, quoique déchu,‖ tes rapides nouvellesFont encor de nos jours‖ tourner bien des cervelles.Que de Serre, un matin,‖ perde tout à-la-foisLe sens qu'il eut un jour,‖ les sceaux qu'il eut neuf mois,Que l'abbé se retire,‖ et qu'enfin, sans mystère,Le trône ait trouvé grâce‖ auprès du ministère,Combien ces bruits, au loin‖ portés par ton secours,Vont changer de projets,‖ de serments, de discours !Varius, qui toujours‖ déserta les églises,Ce soir même, au sermon‖ mènera trois marquises ;À ce vieil émigré,‖ qu'il rencontre en chemin,Il promet aujourd'hui,‖ pour demander demain ;Voyez comme il surprend,‖ par son nouveau langage,Le pauvre homme, moins fait‖ au respect qu'à l'outrage :« — Votre parti me plaît :‖ pour partager son sort,En tout temps j'ai brûlé‖ de le voir le plus fort,Et quand sur nos ventrus‖ il lançait l'anathême,J'ai pu dire autrement :‖ mais je pensais de même.Souvent j'ai ri tout bas,‖ quand l'abbé confondu,Cachait un déficit‖ sous un mal-entendu,Assiégeait la tribune,‖ et, fier du parallèle,Répondait en causant‖ à l'éloquent Villèle.Je m'indignais de voir‖ se glisser au bureauLe beau-père attentif‖ qui comptait son troupeau,Ou le centre affamé,‖ désertant la séance,Payer cent mille écus‖ le rôt d'une excellence ;Ou Baratte, éludant‖ un orateur chagrin,Vivre en prince, aux dépens‖ de vingt commis sans pain.J'admirais avec vous‖ tous ces nobles couragesPar qui le trône enfin‖ survit à tant d'orages ;Et lorsqu'un pair voulut,‖ pour la France alarmé,Voir le sénat du, peuple‖ aux factieux fermé,Je blâmais cette loi‖ qu'osait flétrir son zèleEt je parlais pour lui,‖ tout en votant pour elle… »Ce n'est pas tout ; Monsieur‖ proteste, avec chaleur,Qu'il a des vrais français‖ respecté le malheur.Les privés, suivant lui,‖ sont une race infâme ;Monsieur aima toujours‖ le roi, du fond de l'âme ;Et, quoiqu'un sot journal‖ en ait dit par erreur,Monsieur chez lui souvent‖ a ri de la Terreur.On se quitte : et notre homme,‖ en l'ardeur qui l'enivre,Contre les libéraux‖ déjà rêve un gros livre.

Télégraphe ! ô quel coup‖ pour son cœur affligé !Hélas ! le lendemain‖ ton langage est changé.« Le trône est sans appui ;‖ la charte électoraleRépand dans vingt cités‖ le trouble et le scandale ;Nos préfets sont les seuls‖ qu'attirent leurs repas,Et l'agitation‖ marche encore à grands pas ;Grâce aux ultras, que perd‖ leur haine irréfléchie,Les ministres du Roi‖ vont suivre l'anarchie ;Car, redoublant partout‖ ses efforts triomphants,L'anarchie au sénat‖ vomit tous ses enfants. »

Que fera Varius ?‖ Pensez-vous qu'il balance ?Varius haletant‖ court chez son excellence ;Il sort tout radieux,‖ et sans perdre un instant,Va courtiser Étienne,‖ et saluer Constant.Il fuit ces émigrés,‖ à face féodale ;Leur nombre est un fléau,‖ leur luxe est un scandale.La Renommée, enfant‖ qui languit nouveau-né,Doit à sa jeune ardeur‖ un centième abonné ;Il lit jusqu'à Tissot,‖ souscrit pour Sainneville,Et pare son salon‖ d'un plan du champ d'asile.Villèle est, à l'entendre,‖ un fanatique ardent,De Pradt sait le français,‖ Fiévée est un pédant ;Les nobles, le clergé‖ sont faits pour nos insultes,Il faut un protestant‖ pour ministre des cultes…En un mot, monseigneur,‖ qu'il vit hier au bain,Veut qu'on soit libéral :‖ il s'est fait jacobin.Rien ne l'arrête ; il ose,‖ et sans art et sans honte,Flatter l'abbé-baron,‖ excuser l'abbé-comte ;Devant leurs valets même‖ il met bas son chapeau ;Car enfin, un boucher‖ peut devenir bourreau.

Moi qui, dans tout excès,‖ cherche un juste équilibre,Loin des indépendants‖ je prétends vivre libre ;Heureux, si par l'effroi‖ de mes hardis pinceaux,Je fais rugir le crime‖ et grimacer les sots.Je veux, en flétrissant‖ leur audace impunie, —Adorer la vertu,‖ rendre hommage au génie :Car le temps d'Azaïs‖ a vu naître Bonald,Et s'il fût plus d'un Brune,‖ il est un Macdonald.Vengeur des Vendéens,‖ je t'admire et je t'aime ;Mais le talent m'est cher‖ dans un libéral même,Étienne me fait rire,‖ et parfois j'applaudisDans l'Ermite déchu‖ l'esprit qu'il eut jadis.Aussi, gaîment je siffle,‖ affrontant leur colère,Royer à la tribune‖ et Bavoux dans sa chaire ;Au cou de Rodilard‖ j'attache le grelot,Et du bonnet d'Hébert,‖ je coiffe Montar **.Quand Grégoire au sénat‖ vient remplir un banc vide,Je le hais libéral,‖ je le plains régicide,Et s'il pleurait son crime,‖ au lieu de s'estimer,S'il s'exécrait lui-même,‖ oui, je pourrais l'aimer.Ainsi, jeune et brûlant‖ d'un courroux qui m'honore,Je fronde un siècle impur,‖ censeur sans tache encore,Qui ne saurai jamais,‖ peu fait pour parvenir,Dans l'esclave en faveur‖ voir le maître à venir.

Toi, cependant, aux lois‖ de ta langue inconnueCourbe ton front bizarre,‖ élancé dans la nue,Poursuis, cher télégraphe,‖ agite tes grands bras ;Semblable à ce baron,‖ fameux par son fatras,Qui, grattant son cerveau,‖ l'œil en pleurs, le teint blême,Annonce un grand secret,‖ qu'il ne sait pas lui-même.

À Paris…, 1819.

Versification

Forme
10 distiquess (distiques)
Rimes
99((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
10 distiquess
Mots à la rime
a oisive / fugitive féminine, classiqueb courroux / dégoûts masculine, classiquec inutile / stérile féminine, classiqued cesser / lasser masculine, classiquee ridicule / cellule féminine, classiquef distrait / secret masculine, classiqueg lire / rire féminine, classiquea espoir / prévoir masculine, classiqueb peut-être / maître féminine, classiquec s'endormir / s'affermir masculine, classiqued vaine / Sainte-Hélène féminine, classiquee trempé / canapé masculine, classiquef Système / lui-même féminine, classiqueg trésor / Windsor masculine, classiqueh ministre / sinistre féminine, classiquei soin / moins masculine, non classiquea contraindre / atteindre féminine, classiqueb fureur / Terreur masculine, classiquec traître / maître féminine, classiqued retour / jour masculine, classiquee errante / rente féminine, classiquef poursuit / détruit masculine, classiqueg éclore / encore féminine, classiquea agissant / innocent masculine, classiqueb histoire / gloire féminine, classiquec Midi / hardi masculine, classiqued agiles / immobiles féminine, classiquee épouvanté / dompté masculine, classiquef inconstante / tente féminine, classiqueg Lys / d'Austerlitz masculine, classiqueh gloire / victoire féminine, classiquei accablés / inconsolés masculine, classiquej funèbre / l'Èbre féminine, classiquek Paris / cris masculine, classiquel mensonges / songes féminine, classiquem brisés / passés masculine, classiquen mouvante / d'épouvante féminine, classiqueo prévoir / soir masculine, classiquep promène / peine féminine, classiqueq débats / pas masculine, classiquea fête / tête féminine, classiqueb dessein / tocsin masculine, classiquec colère / ministère féminine, classiqued surpris / esprits masculine, classiquee civiles / villes féminine, classiquef château / l'eau masculine, classiqueg alarmes / larmes féminine, classiqueh prompt / front masculine, classiquea nouvelles / cervelles féminine, classiqueb à-la-fois / mois masculine, classiquec mystère / ministère féminine, classiqued secours / discours masculine, classiquee églises / marquises féminine, classiquef chemin / demain masculine, classiqueg langage / l'outrage féminine, classiqueh sort / fort masculine, classiquei l'anathême / même féminine, classiquej confondu / mal-entendu masculine, classiquek parallèle / Villèle féminine, classiquel bureau / troupeau masculine, classiquem séance / excellence féminine, classiquen chagrin / pain masculine, classiqueo courages / d'orages féminine, classiquep alarmé / fermé masculine, classiqueq zèle / elle féminine, classiquer chaleur / malheur masculine, classiques infâme / l'âme féminine, classiquet erreur / Terreur masculine, classiqueu l'enivre / livre féminine, classiquea affligé / changé masculine, classiqueb électorale / scandale féminine, classiquec repas / pas masculine, classiqued irréfléchie / l'anarchie féminine, classiquee triomphants / enfants masculine, classiquea balance / excellence féminine, classiqueb instant / Constant masculine, classiquec féodale / scandale féminine, classiqued nouveau-né / abonné masculine, classiquee Sainneville / d'asile féminine, classiquef ardent / pédant masculine, classiqueg insultes / cultes féminine, classiqueh bain / jacobin masculine, classiquei honte / l'abbé-comte féminine, classiquej chapeau / bourreau masculine, classiquea équilibre / libre féminine, classiqueb pinceaux / sots masculine, classiquec impunie / génie féminine, classiqued Bonald / Macdonald masculine, classiquee t'aime / même féminine, classiquef j'applaudis / jadis masculine, classiqueg colère / chaire féminine, classiqueh grelot / ** masculine, classiquei vide / régicide féminine, classiquej s'estimer / l'aimer masculine, classiquek m'honore / encore féminine, classiquel parvenir / venir masculine, classiquea inconnue / nue féminine, classiqueb bras / fatras masculine, classiquec blême / lui-même féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

198 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1985· numérisation poesies.net· Sources