Toute la lyre, 1893· III
LI. À ceux qui sont petits
Est-ce ma faute à moi‖ si vous n'êtes pas grands ?Vous aimez les hiboux,‖ les fouines, les tyrans,Le mistral, le simoun,‖ l'écueil, la lune rousse,Vous êtes Myrmidon‖ que son néant courrouce ;Hélas ! l'envie en vous‖ creuse son puits sans fond ;Et je vous plains. Le plomb‖ de votre style fondEt coule sur les noms‖ que dore un peu de gloire,Et tout en répandant‖ sa triste lave noire,Tâche d'être cuisant‖ et ne peut qu'être lourd ;Tortueux, vous rampez‖ après tout ce qui court ;Votre œil furieux suit‖ les grands aigles véloces ;Vous reprochez leur taille‖ et leur ombre aux colosses ;On dit de vous : — Pygmée‖ essaya, mais ne put. —Qui haïra Chéops‖ si ce n'est Lilliput ?Le Parthénon vous blesse‖ avec ses fiers pilastres ;Vous êtes malheureux‖ de la beauté des astres ;Vous trouvez l'Océan‖ trop clair, trop noir, trop bleu ;Vous détestez le ciel‖ parce qu'il montre Dieu ;Vous êtes mécontents‖ que tout soit quelque chose ;Hélas, vous n'êtes rien.‖ Vous souffrez de la rose,Du cygne, du printemps‖ pas assez pluvieux,Et ce qui rit vous mord.‖ Vous êtes envieuxDe voir voler la mouche‖ et de voir le ver luire.Dans votre jalousie‖ acharnée à détruire,Vous comprenez quiconque‖ aime, quiconque a foi,Et même vous avez‖ de la place pour moi.Un brin d'herbe vous fait‖ grincer s'il vous dépasse ;Vous avez pour le monde auguste, pour l’espace,Pour tout ce qu'on voit croître,‖ éclairer, réchauffer,L'infâme embrassement‖ qui voudrait étouffer.Vous avez juste autant‖ de pitié que le glaive.En regardant un champ vous maudissez la sève ;L'arbre vous plaît à l'heure‖ où la hache le fend ;Vous avez quelque chose‖ en vous qui vous défendD'être bons, et la rage‖ est votre rêverie.Votre âme a froid par où‖ la nôtre est attendrie ;Vous avez la nausée‖ où nous sentons l'aimant ;Vous êtes monstrueux‖ tout naturellement ;Vous grondez quand l'oiseau‖ chante sous les grands ormes ;Quand la fleur, près de vous‖ qui vous sentez difformes,Est belle, vous croyez‖ qu'elle le fait exprès.Quel souffle vous auriez‖ si l'étoile'était près !Vous croyez qu'en brillant‖ la lumière vous blâme ;Vous vous imaginez,‖ en voyant une femme,Que c'est pour vous narguer‖ qu'elle prend un amant,Et que le mois de mai‖ vous verse méchammentSon urne de rayons‖ et d'encens sur la tête ;Il vous semble qu'alors‖ que les bois sont en fête,Que l'herbe est embaumée‖ et que les prés sont doux,Heureux, frais, parfumés,‖ charmants, c'est contre vous.Vous criez au secours‖ quand le soleil se lève.
Vous exécrez sans but,‖ sans choix, sans fin, sans trève,Sans effort, par instinct,‖ pour mentir, pour trahir ;Ce n'est pas un travail‖ pour vous de tout haïr.Fourmis, vous abhorrez‖ l'immensité sans peine.C'est votre joie impie,‖ âcre, cynique, obscène ;Et vous souffrez. Car rien,‖ hélas, n'est châtiéAutant que l'avorton,‖ géant d'inimitié !Si l'œil pouvait plonger‖ sous la voûte chétiveDe votre crâne étroit‖ qu'un instinct vil captive,On y verrait l'énorme‖ horizon de la nuit ;Vous êtes ce qui bave,‖ ignore, insulte, et nuit ;La montagne du mal‖ est dans votre âme naine.
Plus le cœur est petit,‖ plus il y tient de haine.
9 décembre.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 32((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a grands / tyrans masculine, classiqueb rousse / courrouce féminine, classiquec fond masculine, classiqued gloire / noire féminine, classiquee lourd / court masculine, classiquef véloces / colosses féminine, classiqueg put / Lilliput masculine, classiqueh pilastres / astres féminine, classiquei bleu / Dieu masculine, classiquej chose / rose féminine, classiquek pluvieux / envieux masculine, classiquel luire / détruire féminine, classiquem foi / moi masculine, classiquen dépasse / l’espace féminine, classiqueo réchauffer / étouffer masculine, classiquep glaive / sève féminine, classiqueq fend / défend masculine, classiquer rêverie / attendrie féminine, classiques l'aimant / naturellement masculine, classiquet ormes / difformes féminine, classiqueu exprès / près masculine, classiquev blâme / femme féminine, classiquew amant / méchamment masculine, classiquex tête / fête féminine, classiquey doux / vous masculine, classiquez lève / trève féminine, classiqueb trahir / haïr masculine, classiquec peine / obscène féminine, classiqued châtié / d'inimitié masculine, classiquee chétive / captive féminine, classiquef nuit masculine, classiqueg naine / haine féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources