Toute la lyre, 1893· La corde d’airain
XXVI. « À de certains moments, l'homme juste est risible »
À de certains moments,‖ l'homme juste est risible.Tous les archers moqueurs‖ prennent l'honneur pour cible ;Les choses et les mots‖ changent de sens ; on estBarbès, Garibaldi,‖ Baudin, lisez : benêt ;Caton est le Sosie‖ auguste de Jocrisse ;Prudence et dignité‖ se nomment avarice ;Tout est défiguré,‖ calomnié, noirci ;Un front de vierge n'est‖ qu'un masque réussi.Quoi ! vous vous dites pur,‖ vous me croyez donc bête.Quel est votre motif‖ secret pour être honnête ?Le bien suspect confine‖ au mal ; pas de vertuQui ne vienne d'un vice‖ immonde qu'on ait eu ;Oh ! s'il vivait, celui‖ qu'on mena chez Pilate »Sanglant, coiffé d'épine‖ et vêtu d'écarlate,Comme on reprocherait,‖ en glosant là-dessus,La Madeleine au Christ et saint-Jean à Jésus !Comme on l'appellerait‖ sacrilège, profane,Fourbe ! comme on rirait‖ de ce dieu sur un âne !Car on a tant d'esprit‖ qu'on est inepte ; on dit :Monk est un paladin,‖ Bayard est un bandit.Un contresens hideux‖ fausse les âmes viles.O grandeurs des vieux temps,‖ laissez-nous donc tranquilles !La déroute, l'orgie,‖ et la peur, sont nos sœurs ;Ceux qu'on nomme héros,‖ nous les nommons poseurs ;Les invincibles sont‖ suivis des incurables.On entend un jongleur‖ dire, — ô temps misérables ! —Que l'honneur est néant,‖ que la gloire est zéro,Et qu'il hait le martyr‖ autant que le bourreau.Quoi ! Régulus ! d'Assas !‖ quoi ! des vertus si hautes,De tels dévoûments, c'est‖ à se tenir les côtes !
Écoutez-les parler :‖ Je dis, et je m'en tordsDe rire, que Socrate‖ au fond a tous les torts ;Bien vivre, et de laquais‖ emplir son vestibule,Cela vaut mieux que d'être‖ Horace ou Thrasybule ;Je préfère, en dépit‖ de Dante le rimeur,Trimalcion qui soupe‖ à Thraséas qui meurt ;Je contemple Aristide‖ avec insouciance ;Je sens mon estomac‖ plus que ma conscience ;Je ne tiens pas le moins‖ du monde à rayonner,Et plus qu'un grand exploit‖ j'estime un bon dîner.Ayons donc le bon sens‖ d'être ce que nous sommes,Des nains ; délivrons-nous‖ du fardeau des grands hommes.A bas tous ces gens-là !‖ l'orgueil les étouffait ;Votre Léonidas‖ veut faire de l'effet ;Qu'est-ce que Winkelried ?‖ un crétin ineffable.Quant à Guillaume Tell,‖ messieurs, c'est une fable.Le lion qui mangea‖ Callisthène a bien fait.Hoche, Marceau, Kléber ?‖ J'aime autant Galliffet.Vivent ceux qui toujours‖ plièrent et fléchirent ! —
Et des sages, sortis‖ de Lilliput, déchirentToute la vieille histoire‖ où ces grands noms ont lui.On se sent insulté‖ par la gloire d'autrui.On excuse Anitus‖ et l'on comprend Zoïle.Le vrai, le faux, cela‖ se joue à croix ou pile.On ébauche en l'honneur‖ du tigre un vague chant ;Est-on sûr que Néron,‖ après tout, fût méchant ?L'oiseau de basse-cour‖ fête l'oiseau de proie.On est abominable‖ et stupide avec joie ;Décroître plaît ; c'est doux‖ et bon d'être petit ;La multitude, ayant‖ pour amour l'appétit,Craint la contagion‖ des âmes magnanimes ;Duperie et devoir‖ deviennent synonymes ;L'infamie est utile‖ et la probité nuitEt c'est ainsi qu'on entre‖ en raillant dans la nuit,O douleur ! et qu'on voit‖ s'effacer au solsticeTous ces astres, le droit,‖ l'idéal, la justice,C'est ainsi que notre âme‖ abdique, c'est ainsiQu'un peuple est lentement‖ par la honte saisi,C'est ainsi qu'on est monstre‖ après qu'on fut archange,Que la Rome d'Émile‖ et de Gracchus se changeEn la Rome d'Ignace,‖ et que le grand ParisTombe de plus que Sparte‖ à moins que Sybaris.
Auteuil, 16 août 1873. V. M.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 36((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a risible / cible féminine, classiqueb est / benêt masculine, classiquec Jocrisse / avarice féminine, classiqued noirci / réussi masculine, classiquee bête / honnête féminine, classiquef vertu / eu masculine, classiqueg Pilate / d'écarlate féminine, classiqueh là-dessus / Jésus masculine, classiquei profane / âne féminine, classiquej dit / bandit masculine, classiquek viles / tranquilles féminine, classiquel sœurs / poseurs masculine, classiquem incurables / misérables féminine, classiquen zéro / bourreau masculine, classiqueo hautes / côtes féminine, classiquea tords / torts masculine, classiqueb vestibule / Thrasybule féminine, classiquec rimeur / meurt masculine, non classiqued insouciance / conscience féminine, classiquee rayonner / dîner masculine, classiquef sommes / hommes féminine, classiqueg étouffait / l'effet masculine, classiqueh ineffable / fable féminine, classiquei fait / Galliffet masculine, classiquej fléchirent / déchirent féminine, classiqueb lui / d'autrui masculine, classiquec Zoïle / pile féminine, classiqued chant / méchant masculine, classiquee proie / joie féminine, classiquef petit / l'appétit masculine, classiqueg magnanimes / synonymes féminine, classiqueh nuit masculine, classiquei solstice / justice féminine, classiquej ainsi / saisi masculine, classiquek archange / change féminine, classiquel Paris / Sybaris masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources