Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· La corde d’airain

XXVII. À vous tous

Victor Hugo· 1 distiques, alexandrins, 84 vers

Je ne vous cache pas‖ que je pense à nos pères.Durs au tigre, ils mettaient‖ le pied sur les vipères ;Ils affrontaient la griffe,‖ ils bravaient les venins,Et ne craignaient pas plus‖ les géants que les nains.Ils étaient confiants,‖ ils faisaient de grands songes,Et par toute l'Europe,‖ au-dessus des mensonges,Des crimes, des erreurs,‖ ils faisaient sans reposFlotter ces fiers chiffons‖ qu'on appelle drapeaux ;Quand les rois accouraient‖ vers nous, gueules ouvertes,Quand, fauve, horrible, éparse‖ en nos campagnes vertes,Quelque armée arrivait,‖ ils étaient là ; souventIls avaient dissipé‖ comme un nuage au ventCette armée innombrable‖ et terrible naguère,Que les fleurs qu'ils mettaient‖ à leur chapeau de guerreN'avaient pas encore eu‖ le temps de se faner.Je sais que l'homme fort‖ ne doit pas s'étonner,Et qu'il est de bon goût‖ d'envoyer des boufféesDe cigare à l'histoire,‖ aux tombeaux, aux trophées ;Boire son vin vaut mieux‖ que répandre son sang ;Je sais que le dédain‖ sied aux cœurs d'à présent ;Et que des gens d'esprit‖ et de bon sens qu'enivreCe but sublime, rire‖ et digérer, bien vivre,Sont grands, certe, et n'ont point‖ le travers puérilDe vénérer ces vieux‖ qui cherchaient le péril ;Les filles ont des droits,‖ certes, et, je l'avoue,C'est doux de contempler‖ sur leur gorge et leur joueLes roses et les lys,‖ et la poudre de riz.Quel ténor aura-t-on‖ cette année à Paris ?Est-ce de damas rose‖ ou bien de satin mauveQu'il faut vêtir sa belle‖ et tendre son alcôve ?Quand passe, éblouissante‖ et faite pour aimer,Une femme au front pur‖ et charmant, s'informerSi cet ange est à vendre‖ et combien on l'achète ;Prier chez Dupanloup‖ et souper chez Vachette ;Croire et jouir hanter‖ des membres du Sénat ;Attendre dos au feu,‖ le sourire incarnatDe l'aurore, attablés‖ à des brelans féroces,Pendant que nos cochers‖ dorment sur nos carrosses ;Dormir, bâiller, railler,‖ ignorer, être ainsi,C'est beau, je le répète ;‖ et je comprends aussiQu'on évite un aïeul‖ comme on fuit un reproche,Et qu'on soit élégant,‖ et qu'on n'ait dans sa poche,Tandis que d'autres vont‖ pieds nus sur le pavé,Que de l'or dans de l'eau‖ de Cologne lavé.Je ne suis point ingrat‖ pour l'air que je respireJusqu'à n'y pas sentir‖ le parfum de l'empire,Et le Napoléon‖ troisième a fait nos cœursTels qu'ils sont, gracieux,‖ point fanfarons, moqueurs ;Toujours les Sybaris‖ ont bafoué les Romes ;C'est bien. Mais il n'en est‖ pas moins vrai que ces hommesD'autrefois, peu frottés‖ des savons de Guerlain,Entrèrent dans Moscou,‖ dans Vienne et dans Berlin ;Qu'ils châtiaient les rois‖ de leurs façons brutales,Qu'ils étaient familiers‖ avec les capitales ;Qu'ils se plaisaient parfois‖ à d'étranges assauts,Que leur cavalerie‖ attaquait des vaisseaux,Les prenait, et donnait‖ aux flottes l'abordage ;Que chacun d'eux, vieillard,‖ enfant, se sentait d'âgeEt d'humeur à servir‖ la France, et qu'à Valmy,A Jemmape, à Fleurus,‖ ils chassaient l'ennemiA coups de hache, à coups‖ de sabre, à coups de lance ;Qu'on en voyait plus d'un‖ sortir de l'ambulance,Et, comme à l'Océan‖ retourne l'alcyon,Revenir au combat,‖ sans faire attentionA la blessure encore‖ ouverte qui suppure ;Qu'ils mangeaient du pain sec‖ et buvaient de l'eau pure,Qu'ils allaient, qu'ils marchaient,‖ qu'ils ne trouvaient jamaisLes gouffres trop profonds‖ ni trop hauts les sommets ;Qu'ils étaient fraternels‖ aux races orphelines ;Et qu'ils disaient : — Que sont‖ les Alpes ? des collines.Porter l'artillerie‖ à bras sur les hauteursEst simple, et le passage‖ est aisé, ces menteurs !Il n'en est pas moins vrai‖ que ces hommes-là rirentDe tout ce qui nous fait‖ trembler, et qu'ils défirentCe que vingt siècles noirs‖ et tristes avaient fait ;Qu'ils battirent Brunswick,‖ Cobourg, Mélas, Clairfait ;Qu'ils donnaient en spectacle‖ à notre enfance blondeL'évanouissement‖ superbe du vieux monde,Que la justice était‖ à l'aise au milieu d'eux,Qu'ils braquaient le canon‖ sur le passé hideuxQu'ils n'avaient point de sacs‖ d'argent, ni d'or en piles,Mais qu'ils faisaient l'Argonne‖ égale aux Thermopyles,Qu'ils enjambaient le Rhin‖ dont nous nous éloignons,Et que ce n'étaient pas‖ de petits compagnons.

7 septembre 1873. Sur l’impériale de l’omnibus.

Versification

Forme
1 distiques (distiques)
Rimes
42((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distiques
Mots à la rime
a pères / vipères féminine, classiqueb venins / nains masculine, classiquec songes / mensonges féminine, classiqued repos / drapeaux masculine, classiquee ouvertes / vertes féminine, classiquef souvent / vent masculine, classiqueg naguère / guerre féminine, classiqueh faner / s'étonner masculine, classiquei bouffées / trophées féminine, classiquej sang / présent masculine, non classiquek qu'enivre / vivre féminine, classiquel puéril / péril masculine, classiquem l'avoue / joue féminine, classiquen riz / Paris masculine, classiqueo mauve / alcôve féminine, classiquep aimer / s'informer masculine, classiqueq l'achète / Vachette féminine, classiquer Sénat / incarnat masculine, classiques féroces / carrosses féminine, classiquet ainsi / aussi masculine, classiqueu reproche / poche féminine, classiquev pavé / lavé masculine, classiquew respire / l'empire féminine, classiquex cœurs / moqueurs masculine, classiquey Romes / hommes féminine, classiquez Guerlain / Berlin masculine, classiquea brutales / capitales féminine, classiqueb assauts / vaisseaux masculine, classiquec l'abordage / d'âge féminine, classiqued Valmy / l'ennemi masculine, classiquee lance / l'ambulance féminine, classiquef l'alcyon / attention masculine, classiqueg suppure / pure féminine, classiqueh jamais / sommets masculine, classiquei orphelines / collines féminine, classiquej hauteurs / menteurs masculine, classiquek rirent / défirent féminine, classiquel fait / Clairfait masculine, classiquem blonde / monde féminine, classiquen d'eux / hideux masculine, classiqueo piles / Thermopyles féminine, classiquep éloignons / compagnons masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources