Toute la lyre, 1893· La corde d’airain
X. Alsace et lorraine
Ô le rêve insensé‖ que font ces misérables !De qui parlez-vous là ?‖ Des rois. Jours exécrables !Jours que de noirs essaims‖ d'Euménides suivront !Terre et cieux ! que mon nom,‖ synonyme d'affront,Soit maudit, que ma main‖ se sèche et se flétrisseSi jamais se taisait‖ ma voix accusatrice ! »Temps hideux ! voilà donc‖ comment ces meurtriers,Éclaboussés de sang‖ du casque aux étriers,Ivres d'orgueil, de bruit,‖ de clairons, de bannières,Traitent les nations,‖ leurs pâles prisonnières !César brille, une flamme‖ affreuse l'empourprant.On coupe par morceaux‖ les peuples. On en prendCe qu'on veut, ce qui plaît,‖ le bras, le cœur, la tête.On est un tas d'oiseaux‖ de proie et de tempêteSe ruant sur l'auguste‖ et sombre genre humain.On est les chefs de l'ombre‖ et l'on a dans la mainLes rênes des chevaux‖ du sépulcre, on exciteDe la voix tous les chiens‖ monstrueux du Cocyte,Grant, Bismarck et Gladstone‖ et Bancroft l'aboyeur ;Cette prostituée‖ inepte, la frayeur,Mère des lâchetés,‖ vous aide épouvantée ;Et pour tuer Paris,‖ ô tentative athée !Comme jadis Xercès‖ contre Léonidas,On pousse la marée‖ horrible des soldats,On gonfle le flot noir‖ des légions sinistresOn est les dieux ayant‖ les démons pour ministres ;Et quand on a commis‖ tous ces crimes, on vaRemercier ce spectre‖ idiot, Jéhovah !Puis on chante et l’on rit, sans voir que cette fêteOù manque le vrai Dieu,‖ déplaît au vrai prophète,Et que le justicier,‖ Juvénal, d'Aubigné,Tacite, est là qui rêve‖ et regarde indigné.On enterre l'argent‖ pillé, les deux provinces,Les morts ; on a la joie‖ effroyable des princes ;On se visite, on s'offre‖ un régiment, on estPlus souriant que n'est‖ épineux le genêt ;On traîne aux bals charmants‖ ses royales paresses,Et l'on se fait de tigre‖ à tigre des caresses.Quant au sang, laissez-le‖ couler, c'est un torrent.Et cependant, on a‖ des sophistes, dorantCes gloires, ces traités‖ haineux, cette infamie.Une belle captive‖ est une belle amiePourvu qu'elle comprenne‖ et se calme ; fermonsL'antre des vents soufflant‖ sur les mers et les monts ;Que du drame sanglant‖ sorte l'idylle agreste ;Paix ! quand on a tout pris,‖ on peut laisser le reste.Bonheur ! concorde ! Plus‖ de courroux ! Plus d'effroi !Et l'on dit à la France :‖ Allons, apaise-toi,C'est fini, France. — Eh quoi,‖ de ma mémoire amère,J'effacerais Strasbourg‖ et Metz ! dit cette mèreAh ! j'oublierais plutôt‖ mes deux seins arrachés !
Non, nous n'oublierons pas !‖ Rois, ce que vous cherchez,Le butin, puis la paix‖ dans la forêt déserte,Ce que, vous attendez,‖ vous ne l'aurez pas, certe ;Mais ce que vous aurez,‖ vous ne l'attendez pas :C’est le gouffre. Avancez, dans l’ombre pas à pas.Allez, marchez. Toujours‖ derrière la victoireL'avenir, livre obscur,‖ réserve pour l'histoireUn feuillet, noir ou blanc, qu’on nomme le revers.Les naufrages profonds‖ devant vous sont ouverts.Allez, hommes de nuit.‖ Ah ! vous êtes superbes,Vous régnez ! ô faucheurs,‖ vous pliez sous vos gerbesDe cadavres, de fleurs,‖ de cyprès, de lauriers,Conquérants dont seraient‖ jaloux les usuriers !Mais vous comptez en vain,‖ voleurs de ma Lorraine,Sur mon peu de mémoire‖ et sur mon peu de haine,Je suis un, je suis Tous,‖ et ce que je vous disTous les cœurs furieux‖ vous le disent, bandits !Non, nous n'oublierons pas !‖ Lorraine, Alsace, ô villes,O chers français, pays‖ sacrés, soyez tranquilles.Nous ne tarderons point.‖ Le glaive est prêt déjàQue Judith pâle au flanc‖ d'Holopherne plongea.Éternel souvenir !‖ Guerre ! guerre ! Revanche !
Ah ! ton peuple vivra,‖ mais ton empire penche,Allemagne. Ô, révolte au fond du tombeau sourd !O tocsin formidable‖ au clocher de Strasbourg !Ossements remués !‖ dressement de fantômes !Czars, princes, empereurs,‖ maîtres du monde, atomes,Comme ces grands néants‖ s'envolent dans la nuit !Comme l'éternité‖ des rois s'évanouit !Des hommes, jeunes, vieux,‖ hurlant, des paysannes,Des paysans, ayant‖ des faulx pour pertuisanes,Ah ! le jour de la lutte,‖ il en viendra plus d'un !Metz imitera Lille‖ et Strasbourg Châteaudun ;Vos canons contre vous‖ retourneront leurs gueules,Les pierres se mettront‖ en marche toutes seulesEt feront des remparts‖ contre vous, et les toursVous chasseront, hiboux,‖ milans, corbeaux, vautours !On verra fourmiller‖ le gouffre des épées ;Alors revivra, fière,‖ au vent des épopées,La Révolution‖ debout, le sabre au poing ;Et, pâles, vous de qui‖ l'avenir ne veut point,Vous verrez reparaître,‖ ô rois, cette gorgoneA travers le branchage‖ effrayant de l'Argonne ;La France embrassera‖ l'Alsace, embrasseraLa Lorraine, ô triomphe !‖ et l'Europe sera !Et les vengeurs, avec des chants et des huées,Plus abondants que l'ombre‖ au puits noir des nuées,Plus pressés que l'averse‖ en un ciel pluvieux,Viendront, et je verrai‖ cela, moi qui suis vieux !
Vous riez. N'est-ce pas‖ que l'heure est mal choisie,Rois, pour tant d'espérance‖ et tant de frénésie,Quand on vide nos sacs‖ d'écus, quand nous avonsLe même sort qu'ont eu‖ jadis les esclavons,Quand tout notre sang fuit‖ par notre veine ouverte,Quand vos fusils joyeux‖ ont tous leur branche verte,Quand tout est gloire, orgueil,‖ force ! — Eh bien, vous verrez.Soit. Les songes ne sont‖ pas encor dédorésMais, princes, cette chose étrange, la justice,Existe ; et, quel que soit‖ le château qu'on bâtisse,Fût-il de marbre, il est‖ d'argile, et son cimentPérira, s'il n'a pas‖ le droit pour fondement ;Son mur est vain s'il n'est‖ gardé que par le nombre,Et sa porte de bronze‖ est faite avec de l'ombre.Vos peuples sont déjà‖ repentants de vous voirTant d'ivresse, un tel sceptre‖ aux mains, tant de pouvoir ;Ils vous ont couronnés,‖ ne sachant pas qu'un LouvreAbrite la rapine‖ et le vol, dès qu'on l'ouvre ;Ils frémissent de voir‖ que vous avez tout pris.C'est de leur flanc que l'arbre‖ immense du méprisSortira comme un chêne‖ horrible sort de terre.
Vous croyez, tout-puissants‖ stupides, qu'on fait taireL'éternelle clameur‖ des hommes opprimés !Vous pesez sur les gonds‖ de la nuit, vous fermezLa porte par où doit‖ venir la grande aurore !Vous tentez d’étouffer l’aube auguste et sonore !Ah ! vous vous attaquez‖ au sinistre avenir !Il vient ressusciter,‖ sauver, aimer, punir !Tremblez ! vous violez‖ la rive inabordable.Savez-vous les secrets‖ de la nuit formidable ?C'est nous que le matin‖ mystérieux connaît ;Ce qui germe, ce qui‖ s'avance, ce qui naît,Ce qui pense, est à nous.‖ Donc tremblez, ô despotes.Tout ce que tu fais, Krupp,‖ tout ce que tu tripotes,Bismarck, tous les fourneaux,‖ flamboyants entonnoirs,Où l'âpre forge, souffle‖ avec ses poumons noirs,Fabriquant des canons,‖ des mortiers, des bombardes,Tout ce qu'un faux triomphe‖ inspire à de faux bardes,Rois, je vous le redis,‖ ce décor d'opéraPâlira, passera,‖ fuira, s'écroulera !
Oui, nous sommes tombés‖ et vaincus, et le XantheFrémissant ne vit pas‖ Ilion plus gisante ;Oui, nous sommés à terre,‖ à bas, brisés, battusOui, mais Quatre-vingt-douze‖ et ses sombres vertusCroissent dans nos enfants,‖ et notre ciel se doreDe ce vieil astre, éclos‖ dans cette jeune aurore ;Leurs fraîches voix sont là‖ chantant les grands défis,Nous voyons nos aïeux‖ renaître dans nos fils ;Oui, vous l'emportez ; mais‖ nul ne trompe et n'éviteL'œil invisible ; et bien‖ qu'un larron marche vite,Le châtiment boiteux‖ le suit et le rejoint ;Mais mon pays n'est pas‖ assez mort pour ne pointEntendre votre éclat‖ de rire dans sa tombe,Et cela te réveille,‖ ô France, ô ma colombe,O ma douce patrie,‖ ô grand aigle effrayant !Oui, vous croyez que tout‖ finit en balayant,Et que lorsqu'on a mis‖ dans un coin les décombres,On peut sur les tombeaux‖ laisser rôder les ombres.Eh bien non. Car une ombre‖ est une âme. Oui, tyrans,Nous sommes accablés,‖ dépouillés, expirants,Nous n'avons plus d'amis,‖ plus d'argent, plus d'armée,Plus de frontières, mais‖ nous avons la fuméeDe nos hameaux brûlés‖ qui vous dénonce tous,Et qui noircit le ciel‖ contre vous, et pour nous !Mais l'étoile survit‖ quand le navire sombre ;Mais quand l'assassiné‖ saigne dans le bois sombre,Une blême lueur‖ sort du cadavre nu.Mais le destin pensif‖ s'est toujours souvenuDe la nécessité‖ de punir les coupables ;Mais l'invincible essaim‖ des forces impalpablesQu'on nomme vérité,‖ devoir, progrès, raison,Vient vers nous et remplit‖ de rumeur l'horizon ;Mais nous sommes aidés‖ par toute l'âme humaine ;Mais le monde a besoin‖ d'un flambeau qui le mène,Et vous vous appelez‖ Ténèbres ; mais le jour,Le saint travail, la paix,‖ la liberté, l'amour,Tout cela conduit l'homme‖ et tient dans le mot France !Oui, nous sommes le deuil,‖ la chute, la souffrance,Nul peuple de si bas‖ encor n'est revenu ;Mais nous avons pour nous‖ ce quelqu'un d'inconnuDont on voit par moments‖ passer l'ombre sublimePar-dessus la muraille énorme de l’abîme !
9 novembre 1872.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 91((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a misérables / exécrables féminine, classiqueb suivront / d'affront masculine, classiquec flétrisse / accusatrice féminine, classiqued meurtriers / étriers masculine, classiquee bannières / prisonnières féminine, classiquef l'empourprant / prend masculine, classiqueg tête / tempête féminine, classiqueh humain / main masculine, classiquei excite / Cocyte féminine, classiquej l'aboyeur / frayeur masculine, classiquek épouvantée / athée féminine, classiquel Léonidas / soldats masculine, classiquem sinistres / ministres féminine, classiquen va / Jéhovah masculine, non classiqueo fête / prophète féminine, classiquep d'Aubigné / indigné masculine, classiqueq provinces / princes féminine, classiquer est / genêt masculine, classiques paresses / caresses féminine, classiquet torrent / dorant masculine, classiqueu infamie / amie féminine, classiquev fermons / monts masculine, classiquew agreste / reste féminine, classiquex d'effroi / apaise-toi masculine, classiquey amère / mère féminine, classiquez arrachés / cherchez masculine, classiqueb déserte / certe féminine, classiquec pas masculine, classiqued victoire / l'histoire féminine, classiquee revers / ouverts masculine, classiquef superbes / gerbes féminine, classiqueg lauriers / usuriers masculine, classiqueh Lorraine / haine féminine, classiquei dis / bandits masculine, classiquej villes / tranquilles féminine, classiquek déjà / plongea masculine, classiquel Revanche / penche féminine, classiqueb sourd / Strasbourg masculine, non classiquec fantômes / atomes féminine, classiqued nuit / s'évanouit masculine, classiquee paysannes / pertuisanes féminine, classiquef d'un / Châteaudun masculine, classiqueg gueules / seules féminine, classiqueh tours / vautours masculine, classiquei épées / épopées féminine, classiquej poing / point masculine, non classiquek gorgone / l'Argonne féminine, classiquel embrassera / sera masculine, classiquem huées / nuées féminine, classiquen pluvieux / vieux masculine, classiquea choisie / frénésie féminine, classiqueb avons / esclavons masculine, classiquec ouverte / verte féminine, classiqued verrez / dédorés masculine, classiquee justice / bâtisse féminine, classiquef ciment / fondement masculine, classiqueg nombre / l'ombre féminine, classiqueh voir / pouvoir masculine, classiquei Louvre / l'ouvre féminine, classiquej pris / mépris masculine, classiquek terre / taire féminine, classiqueb opprimés / fermez masculine, classiquec aurore / sonore féminine, classiqued avenir / punir masculine, classiquee inabordable / formidable féminine, classiquef connaît / naît masculine, classiqueg despotes / tripotes féminine, classiqueh entonnoirs / noirs masculine, classiquei bombardes / bardes féminine, classiquej d'opéra / s'écroulera masculine, classiquea Xanthe / gisante féminine, classiqueb battus / vertus masculine, classiquec dore / aurore féminine, classiqued défis / fils masculine, classiquee n'évite / vite féminine, classiquef rejoint / point masculine, classiqueg tombe / colombe féminine, classiqueh effrayant / balayant masculine, classiquei décombres / ombres féminine, classiquej tyrans / expirants masculine, classiquek d'armée / fumée féminine, classiquel tous / nous masculine, classiquem sombre féminine, classiquen nu / souvenu masculine, classiqueo coupables / impalpables féminine, classiquep raison / l'horizon masculine, classiqueq humaine / mène féminine, classiquer jour / l'amour masculine, classiques France / souffrance féminine, classiquet revenu / d'inconnu masculine, classiqueu sublime / l’abîme féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.0· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
182 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources