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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Toute la lyre, 1893· La corde d’airain

XVI. Aux historiens

Victor Hugo· distiques, alexandrins, 184 vers

Soyez juges. Soyez‖ apôtres. Soyez prêtres.Dites le vrai. Surtout‖ n'expliquez pas les traîtres !Car l’explication finit par ressemblerA l'indulgence affreuse ;‖ et cela fait trembler.Ne me racontez pas‖ un opprobre notoireComme on raconterait‖ n'importe quelle histoire.Quelle est la quantité‖ d'assassinat permis,Jusqu'où peut-on s'entendre‖ avec les ennemis,Jusqu'où peut-on couper‖ la gorge à la patrie,L'épaule de Raguse‖ est-elle trop flétrie,Dupont mérite-t-il‖ tout ce qui l'accabla,Non, non, je ne veux point de ces recherches-là !Je frémis, la rougeur‖ au visage me monte.Voilà tout. Je veux être‖ un ignorant de honte.Je veux rester stupide‖ et furieux devantLes coups du sort, les coups‖ de mer, les coups de vent,Auxquels vient s'ajouter‖ le guet-apens d'un lâche.Je prends le crime en bloc.‖ Qui me calme, me fâche.Non, l'histoire n'est point‖ un lavage d'égout.Historiens, ayez‖ les traîtres en dégoût.

Ne rôdez point avec‖ vos lampes dans leur cave ;Ne dites pas : Pourtant‖ ce lâche était un brave ;Ne cherchez pas comment‖ leur forfait se construitEt s'éclaircit, laissez‖ ces monstres à la nuit.Où donc en serions-nous‖ si l'on s'expliquait l'hommeQui tel jour a livré‖ Paris ou trahi Rome !Discuter, c'est déjà‖ l'absoudre vaguement.Quoi ! vous alléguerez‖ ceci, cela, commentIl se fait qu'on devient‖ ce misérable étrange !Quoi ! vous m'expliquerez‖ le pourquoi de la fange !Vous me ferez toucher‖ du doigt que ce soldat,Ayant le fier devoir‖ de mourir pour mandat,A pu vendre le peuple‖ et la France et l'armée,Qu'il a pu devenir,‖ souillant sa renommée,Transfuge, sans nausée‖ et sans rébellion,Et qu'un renard était‖ dans la peau du lion !Vous aurez pour ces faits,‖ dont l'effroi me pénètre,Des prétextes, qui sait ?‖ et des motifs peut-être !Non ! je n'ai pas l'humeur‖ d'écouter vos discoursQuand notre vieil honneur‖ m'appelle à son secours,Quand le malheur public‖ sous ma fenêtre passe.Quand l'abject trahisseur‖ vient me demander grâce,Je suis d'airain, je suis‖ sourd, aveugle et muet ;J'aurais horreur de moi‖ si mon cœur remuait.

Il ne me convient pas,‖ sachez-le, de comprendreQu'un homme, ayant l'épée‖ en main, ait pu la rendre ;Je ne veux pas savoir‖ si ce gueux se méprit ;Il ne me convient pas‖ de mettre en mon espritL'itinéraire affreux‖ que suit le parricide ;Je ne veux pas qu'un grave‖ écrivain m'élucide,Avec faits à l'appui,‖ groupés et variés,Le cerveau de Clouet,‖ le cœur de Dumouriez.Ma strophe est l'euménide‖ et je poursuis Oreste.Meurtrier, c'est assez.‖ Ce mot dit tout. Le resteEst inutile et peut‖ être nuisible. Il fautQue Juvénal arrive‖ et dresse l'échafaud,Et qu'Eschyle, dieu noir,‖ justicier olympique,Frappe le traître avec‖ le plat du glaive épique !Lorsqu'un fourbe exécré‖ du peuple qu'il perdit,Un marchand de patrie‖ et d'honneur, un bandit,Vous prend pour avocats,‖ ô penseurs, lorsqu'il oseVous porter son dossier,‖ vous charger de sa cause,Je suis content de vous‖ si votre plaidoyer,Justes historiens,‖ consiste à foudroyer.

Toute explication‖ d'un monstre l'atténue ;Je veux la perfidie‖ immonde toute nue.Le scélérat montré‖ sans voile à tous les, yeux.Donne un frisson meilleur‖ et m'épouvante mieux.Pour de certains forfaits‖ clémence est connivence.Quand dans l'intérieur‖ d'un grand crime j'avance,Quand dans l'ombre un cadavre‖ auguste est découvert,Quand il s'agit du flanc‖ de ma mère entr'ouvert,Quand l'impur ouvrier‖ d'une exécrable trame,Monk livrant un pays,‖ Deutz livrant une femme,Coriolan, Leclerc,‖ Pichegru, m'apparaît,Quand j'entre dans cette âme‖ et dans cette forêt,Je tremble, et je veux être,‖ à cette approche noire,Averti, par le cri‖ terrible de l'histoire.

Devant l'affront, devant‖ le traître à son pays,O deuil ! devant les champs‖ paternels envahis,Devant le râle affreux‖ des cités violées,Devant le sang versé‖ pour rien dans les mêlées,Si facile qu'on soit‖ au pardon, non ! jamais !Il faut punir ! Devant‖ Baylen, devant Metz,C'est pour la France en pleurs‖ que notre cœur se serre,La, lapidation‖ publique est nécessaire ;Aux pavés, tous ! frappons !‖ et que l'écrasementDu bandit soit sous l'ombre‖ et les pierres fumant !Pas de grâce ! il faut être‖ ou vengeur ou complice ;Et quiconque n'est pas‖ du crime est du supplice.Hélas !

Ce que je veux tuer, ce n’est pas lui,C'est son crime. Cet homme‖ a failli, s'est enfui,A tout perdu !

Pour l’âme épouvantable et vile,Pour celui qui livra‖ la porte de la ville,Qui donna ses soldats,‖ comme on donne un troupeau,Qui poignarda la gloire‖ et vendit le drapeau,Pour cet homme de deuil,‖ de mensonge et de ruse,Les sombres firmaments‖ n'admettent pas d'excuse.Après que dans un siècle,‖ où tout semble effacé,Un si lâche assassin‖ de l'honneur a passé,On ne tient plus à vivre,‖ on ne sait plus que croire ;Et la vertu, la foi,‖ la probité, l'histoire,Sont comme des rayons‖ dans la mer engloutis.

Si l'on voulait mêler‖ cet homme à ses petits,La tigresse serait‖ indignée et confuse ;La fauve honnêteté des antres le refuseEt ne lui donne point‖ dans les bois frémissantsPlace parmi les loups‖ hideux, mais innocents ;Et toute la nature,‖ étant une patrie,Abhorre, en sa sauvage‖ et fière rêverie,Le fourbe autour duquel‖ Satan vient chuchoterL'astre des cieux n'est pas‖ d'avis qu'on puisse ôterSa honte à ce damné‖ dont Caïn est l'ancêtre,Et veut le voir infâme après l’avoir vu traître.Ne faisons point douter‖ les hommes ; laissons-leurL'horreur du meurtrier,‖ du menteur, du voleur,Ne troublons pas en eux‖ la notion du juste ;Faisons luire à leurs yeux‖ la certitude auguste,L'héroïsme est un ciel,‖ l'honneur est un azur ;Si vous livrez le peuple‖ au scepticisme obscur,Il ne sait plus quelle est‖ la lueur qui le mène ;Alors tout flotte ; alors‖ la conscience humaineA des blêmissements‖ pires que la noirceur.

L'esquif dans l'eau diffuse‖ a son avertisseur,La boussole ; il navigue‖ et les hommes ont l'âme.Laissez-leur ce conseil,‖ laissez-leur cette flamme ;La droiture est leur pôle‖ et le devoir leur nord ;La flotte en pleine mer‖ et le peuple en plein sort,La vie étant brumeuse‖ et l'ombre étant profonde,Ont besoin, dans la vaste‖ obscurité de l'onde,L'une de voir l'étoile‖ et l'autre de voir Dieu.Dieu, c'est la vérité‖ rayonnant au milieuDes ténèbres, du doute‖ et de l'idolâtrie ;Et, quand les ennemis‖ sont là, c'est la patrie.

Pour qui vend son pays,‖ ciel noir, pas de pitié !Ah ! ne partageons point‖ le crime par moitiéEntre le hasard louche‖ et l'homme misérable.Pas de grâce. Imitons‖ l'abîme vénérableQui ne se laisse pas‖ détourner de son but ;Tout forfait doit payer‖ au châtiment tribut ;La justice est la foi‖ de fer que rien ne touche ;La peine a pour épée‖ une flamme farouche ;Le glaive de cet ange‖ horrible est sans fourreau.Pas plus que le hibou‖ ne devient passereau,Pas plus que le corbeau‖ ne se change en colombe,Un perfide ne peut‖ être un juste ; et la tombePose et ferme à jamais‖ son couvercle sur lui.Les peuples, dont l'honneur‖ est le seul point d'appui,Veulent que le destin‖ sur ce monstre exemplaireJette une catastrophe‖ égale à leur colère ;Il convient que Judas‖ ait Judas pour bourreau ;J'approuve le boulet‖ qui terrassa MoreauEt qui fut ce jour-là‖ ressemblant au tonnerre.

Tout cet inattendu‖ formidable où l'on erre,Qu'on nomme histoire, où l'ombre‖ a le ciel pour reflet,C'est l'océan, tremblant,‖ terrible, et, bien qu'il aitDe vagues mouvements‖ de berceau, c'est le gouffre.L'homme en ces profondeurs‖ travaille, cherche, souffre,Et l'espérance vole‖ en avant, doux oiseau :O pilote démon‖ qui trahit le vaisseau !Malheur au matelot‖ monstrueux qui se traîneEt fait avec sa vrille‖ un trou dans la carèneQuand le navire lutte‖ en proie aux aquilons !

Historien, soyez‖ implacable aux félons.Je me sens inclément‖ quand la patrie expireJe ne hais point la mort,‖ trouvant la honte, pireJe ne suis pas sévère‖ et terrible à demiLorsqu'il s'agit de mettre‖ en fuite l'ennemi ;J'exige la fureur,‖ l'effort, la réussite !Vous tenez le stylet tragique de Tacite,Eh bien soyez farouche‖ et dur. Il me déplaîtQue le narrateur fasse‖ un détail trop completDe la difficulté‖ de combattre, et calcule,Complaisamment, le lieu,‖ l'heure, le crépuscule,La distance, le temps‖ de marcher au canon,Si les soldats étaient‖ bien disposés ou non,S'il n'était point venu‖ d'ordre contradictoire ;Je n'aime pas entendre‖ ainsi parler l'histoire.Et ce tas d'arguments,‖ de motifs, de raisons,C'est l'encouragement‖ sinistre aux trahisons.La plaidoirie est sombre‖ et l'excuse est malsaine.Ah ! vous semez Grouchy !‖ vous récoltez Bazaine.

15 janvier 1875.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
91((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a prêtres / traîtres féminine, classiqueb ressembler / trembler masculine, classiquec notoire / histoire féminine, classiqued permis / ennemis masculine, classiquee patrie / flétrie féminine, classiquef l'accabla / là masculine, classiqueg monte / honte féminine, classiqueh devant / vent masculine, classiquei lâche / fâche féminine, classiquej d'égout / dégoût masculine, classiquea cave / brave féminine, classiqueb construit / nuit masculine, classiquec l'homme / Rome féminine, classiqued vaguement / comment masculine, classiquee étrange / fange féminine, classiquef soldat / mandat masculine, classiqueg l'armée / renommée féminine, classiqueh rébellion / lion masculine, classiquei pénètre / peut-être féminine, classiquej discours / secours masculine, classiquek passe / grâce féminine, classiquel muet / remuait masculine, classiquea comprendre / rendre féminine, classiqueb méprit / esprit masculine, classiquec parricide / m'élucide féminine, classiqued variés / Dumouriez masculine, classiquee Oreste / reste féminine, classiquef faut / l'échafaud masculine, classiqueg olympique / épique féminine, classiqueh perdit / bandit masculine, classiquei ose / cause féminine, classiquej plaidoyer / foudroyer masculine, classiquea l'atténue / nue féminine, classiqueb yeux / mieux masculine, classiquec connivence / j'avance féminine, classiqued découvert / entr'ouvert masculine, classiquee trame / femme féminine, classiquef m'apparaît / forêt masculine, classiqueg noire / l'histoire féminine, classiquea pays / envahis masculine, classiqueb violées / mêlées féminine, classiquec jamais / Metz masculine, classiqued serre / nécessaire féminine, classiquee l'écrasement / fumant masculine, classiquef complice / supplice féminine, classiquea Hélas / lui / enfui masculine, classiquea perdu / vile / ville féminine, classiqueb troupeau / drapeau masculine, classiquec ruse / d'excuse féminine, classiqued effacé / passé masculine, classiquee croire / l'histoire féminine, classiquef engloutis / petits masculine, classiqueb confuse / refuse féminine, classiquec frémissants / innocents masculine, classiqued patrie / rêverie féminine, classiquee chuchoter / ôter masculine, classiquef l'ancêtre / traître féminine, classiqueg laissons-leur / voleur masculine, classiqueh juste / auguste féminine, classiquei azur / obscur masculine, classiquej mène / humaine féminine, classiquek noirceur / avertisseur masculine, classiqueb l'âme / flamme féminine, classiquec nord / sort masculine, classiqued profonde / l'onde féminine, classiquee Dieu / milieu masculine, classiquef l'idolâtrie / patrie féminine, classiquea pitié / moitié masculine, classiqueb misérable / vénérable féminine, classiquec but / tribut masculine, classiqued touche / farouche féminine, classiquee fourreau / passereau masculine, classiquef colombe / tombe féminine, classiqueg lui / d'appui masculine, classiqueh exemplaire / colère féminine, classiquei bourreau / Moreau masculine, classiquej tonnerre / erre féminine, classiqueb reflet / ait masculine, classiquec gouffre / souffre féminine, classiqued oiseau / vaisseau masculine, classiquee traîne / carène féminine, classiquef aquilons / félons masculine, classiqueb expire / pire féminine, classiquec demi / l'ennemi masculine, classiqued réussite / Tacite féminine, classiquee déplaît / complet masculine, classiquef calcule / crépuscule féminine, classiqueg canon / non masculine, classiqueh contradictoire / l'histoire féminine, classiquei raisons / trahisons masculine, classiquej malsaine / Bazaine féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

184 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources