Toute la lyre, 1893· La corde d’airain
XV. « Un grand sabre serait d'utilité publique »
Un grand sabre serait‖ d'utilité publique :Est-ce qu'il n'est pas temps‖ d'exterminer la cliqueDes songeurs, des rêveurs,‖ des penseurs, des savants,Et de tous ces semeurs‖ jetant leur graine aux vents,Et de mettre au pavois‖ celui qui nous fait taire,Et de souffler sur l'aube,‖ et d'éteindre Voltaire !Qu'attendez-vous ? Oh ! comme‖ il serait beau de voirQuelque bon vieux tyran‖ faire enfin son devoir,Couper, tailler, trancher‖ et mettre à vos Molières,A vos Dantes, à vos‖ Miltons, des muselières !Nous en avons assez‖ de tous ces bavards-là.Le mal des hommes vient‖ du premier qui parla.On va criant : Progrès !‖ Fraternité ! Courage !Quel besoin avons-nous‖ de tous ces mots d'orage ?Jadis tout allait bien pourvu qu’on se tînt coi.On veut être à présent‖ libre et maître. Pourquoi ?Liberté, c'est tempête.‖ Il faut qu'un bon piloteRamène au port, la barque‖ et le peuple à l'ilote.Il faut qu'un belluaire‖ ou qu'un homme d'étatBride ce peuple osant commettre l’attentatDe naître, et s'égarant‖ jusqu'à la convoitiseQue montre au lys l'abeille‖ et la chèvre au cytise.Les révolutions‖ continueront, le bruitEt le vacarme iront‖ grossissant dans la nuit,Tant que nous n'aurons pas‖ trouvé ce politique.Reprenons l'ancien temple‖ et l'ancienne boutique ;Revivre le passé‖ nous suffit. Que veut-on ?A quoi sert Diderot ?‖ à quoi rime Danton ?Pourquoi Garibaldi‖ trouble-t-il la Sicile ?Votre progrès n'est rien‖ que fatigue imbécile !Quelle rage avez-vous‖ de marcher en avant ?Trop de tumulte sort‖ de l'homme trop vivant.L'esprit humain ; longtemps‖ calme et sombre, s'agite ;Ne serait-il pas bon‖ qu'on fît rentrer au gîteEt qu'on remît sous clefs‖ et qu'on paralysâtCe monstre, secouant‖ sa chaîne de forçat ?Quoi ! la mouche, autrefois‖ loyale et résignée,Manque au respect qu'on doit‖ aux toiles d'araignée !Elle tente d'y faire‖ un trou pour s'échapper !La plèbe ose exister,‖ gouverner, usurper !Quoi ! la vérité sort !‖ la raison l'accompagne !Vite ! Rejetons l'une‖ au puits, et l'autre au bagne !Pour quiconque ose aller,‖ venir, briser l'écrou,L'enfer est un cachot‖ avec Dieu pour verrou.Qu'on y rentre. O révolte‖ affreuse ! Quel désordreQue tous ces ouragans‖ lâchés, tâchant de mordre,Se ruant sur l'autel,‖ sur la loi, sur le roi !Oh ! quel déplacement‖ tragique de l'effroi !L'inexorable pleure‖ et les terribles tremblent ;Les vautours effarés‖ aux passereaux ressemblent.Deuil ! horreur ! regarder‖ surgir de tous côtésUn tas de vérités‖ et de réalités,Voir leur flamme, et songer‖ que peut-être chacuneApporte on ne sait quelle‖ effrayante rancune,Et, rayonnante, vient‖ au monde reprocherLe sceptre, l'échafaud,‖ le glaive et le bûcher !Oh ! tant qu'on n'aura pas‖ mis hors d'état de nuireTout ce qui veut créer,‖ chauffer, féconder, luire,Tant que le vieux bon ordre‖ encourra le périlDe voir brusquement naître‖ un formidable avril,Tant qu'il sera permis‖ aux folles plumes ivresDe porter les oiseaux‖ et d'écrire les livres,Tant qu'un homme qui dit‖ j'ai faim ! pâle, priant,Pensif, fera blanchir‖ vaguement l'orient ;Tant que le ciel complice‖ aura la transparenceQui laisse distinguer‖ aux pauvres l'espérance,Tant que le va-nu-pieds‖ se croira citoyen,Je suis de votre avis,‖ bourgeois, aucun moyenDe dormir en repos,‖ et nul coin de navireOù l'on puisse être seul‖ sauvé quand tout chavire.Quoi ! pas un prêtre, pas‖ un juge, pas un roi,Qui, tandis que frémit‖ le livre de la loi,S'il regarde la nuit‖ le ciel noir, ne se senteTroublé par la lueur‖ du zénith grandissante !Ceci, c'est l'utopie,‖ et ceci, le calcul,Ceci, c'est le progrès‖ sans terme et sans recul,Voici le beau, le vrai,‖ l'idéal qui prend forme,Et le juste, et voici‖ la conscience énorme !Qui donc pourrait, parmi‖ les enfants de Japhet,Conjurer le mystère‖ inquiétant qui faitQue nous voyons tomber‖ dans l'ombre pêle-mêleTant de gouttes de lait‖ de l'immense mamelle ?O terreur ! tout s’éclaire ! il est temps d’en finir.Qui sauvera le monde‖ en péril d'avenir ?Caïn pleure, Judas‖ gémit, Phalaris souffre.Oh ! qu’il serait urgent d’arrêter net le gouffreEn pleine éruption‖ de lumière ; et la paix,Le progrès, s'évadant‖ des nuages épais,La science, et, montant‖ là-haut vers le solstice,L'âme, et cette blancheur‖ céleste, la justice ;Et comme on ferait bien‖ de mettre à la raisonLes astres se levant‖ en foule à l'horizon !
25 août 1872. H. H.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 46((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a publique / clique féminine, classiqueb savants / vents masculine, classiquec taire / Voltaire féminine, classiqued voir / devoir masculine, classiquee Molières / muselières féminine, classiquef bavards-là / parla masculine, classiqueg Courage / d'orage féminine, classiqueh coi / Pourquoi masculine, classiquei pilote / l'ilote féminine, classiquej d'état / l’attentat masculine, classiquek convoitise / cytise féminine, classiquel bruit / nuit masculine, classiquem politique / boutique féminine, classiquen veut-on / Danton masculine, classiqueo Sicile / imbécile féminine, classiquep avant / vivant masculine, classiqueq s'agite / gîte féminine, classiquer paralysât / forçat masculine, classiques résignée / d'araignée féminine, classiquet s'échapper / usurper masculine, classiqueu l'accompagne / bagne féminine, classiquev l'écrou / verrou masculine, classiquew désordre / mordre féminine, classiquex roi / l'effroi masculine, classiquey tremblent / ressemblent féminine, classiquez côtés / réalités masculine, classiquea chacune / rancune féminine, classiqueb reprocher / bûcher masculine, classiquec nuire / luire féminine, classiqued péril / avril masculine, classiquee ivres / livres féminine, classiquef priant / l'orient masculine, classiqueg transparence / l'espérance féminine, classiqueh citoyen / moyen masculine, classiquei navire / chavire féminine, classiquej roi / loi masculine, classiquek sente / grandissante féminine, classiquel calcul / recul masculine, classiquem forme / énorme féminine, classiquen Japhet / fait masculine, classiqueo pêle-mêle / mamelle féminine, classiquep finir / d'avenir masculine, classiqueq souffre / gouffre féminine, classiquer paix / épais masculine, classiques solstice / justice féminine, classiquet raison / l'horizon masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources