Toute la lyre, 1893· III
VIII. « Devant les cieux qu'emplit un vague aspect d'effroi »
Devant les cieux qu'emplit‖ un vague aspect d'effroi,Sur tout, sans savoir qui,‖ sans demander pourquoi,Le philosophe pleure,‖ aime, intercède, prie.Il pense ; il sonde avec‖ sa prunelle attendrieLe mystère, et comprend‖ que quelqu'un gémit là.Il parle à l'infini‖ comme Jean lui parla ;Il y penche son âme‖ et par cette ouvertureRépand un sombre amour‖ sur la vaste nature ;Il bénit à voix basse‖ en marchant devant luiToutes les profondeurs‖ de l'ombre et de l'ennui,L'antre, l'herbe, les monts‖ glacés, les arbres torses,Les courants, les aimants,‖ l'hydre aveugle des forces,Les joncs tremblants, les bois‖ tristes, les rochers nus,L'air, l'onde, et le troupeau‖ des monstres inconnus ;Il console, incliné ;‖ ce qui vit, ce qui souffre,Et, tous les noirs captifs‖ invisibles du gouffre,Épars dans l'Être horrible‖ aux effrayants halliers,Enchaînés aux carcans‖ ou tirant des colliers.Il perçoit les soupirs‖ des visions funèbres ;Il sent râler l'espace‖ et souffrir les ténèbres ;Il console et secourt‖ plus bas que l'animal ;Tendre, il fait du bien, même‖ à ce qui fait du mal ;Sans distinguer sur qui‖ tombent ses pleurs, lui-mêmeN'étant qu'une lueur‖ flottant dans le problème,Il prie, argile, chair,‖ larve ; et semble un rayonAux sombres yeux ouverts‖ dans l'expiation.L'ardeur d'apaiser tout‖ est sa sublime fièvre ;Il va ! prophète ou non,‖ qu'importe que sa lèvreAit ou n'ait pas le feu‖ du céleste charbon !Il sait bien qu'on l'entend,‖ qu'il suffit d'être bon,Et que les exilés‖ rêvent la délivrance ;Il passe en murmurant‖ Espérance ! espérance !Et toute la souffrance‖ est un appel confusÀ son cœur d'où jamais‖ il ne sort un refus.
Tandis qu'on ne sait quoi‖ d'étrange et de faroucheSurgit dans des berceaux,‖ dans les tombeaux se couche,Tandis que l'ouragan‖ souffle, et que par momentLa vie universelle‖ est un rugissement,Et qu'à d'autres moments‖ tout n'est plus qu'une faceDe silence où le cri‖ de l'abîme s'efface,Tandis, que le flot roule‖ à l'engloutissement,Que la livide mort‖ court sous le firmamentDistribuant le monde‖ aux fléaux ses ministres ;Que les astres hagards‖ ont des levers sinistres,Et que tout semble craindre‖ un lugubre abandon,Lui, tranquille, il dit : Paix,‖ harmonie et pardon !Il jette sa pitié‖ dans la sourde étendue,Dans l'ombre formidable‖ à jamais éperdue,Dans le deuil, dans l'énigme‖ affreuse, dans l'horreur ;Il marche, et, sans rien voir,‖ perdu, quoique éclaireur,Sous la brume éternelle‖ à flots noirs épanchée,Sent dans la nuit sa main‖ par des langues léchée.
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 26((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a d'effroi / pourquoi masculine, classiqueb prie / attendrie féminine, classiquec là / parla masculine, classiqued ouverture / nature féminine, classiquee lui / l'ennui masculine, classiquef torses / forces féminine, classiqueg nus / inconnus masculine, classiqueh souffre / gouffre féminine, classiquei halliers / colliers masculine, classiquej funèbres / ténèbres féminine, classiquek l'animal / mal masculine, classiquel lui-même / problème féminine, classiquem rayon / l'expiation masculine, classiquen fièvre / lèvre féminine, classiqueo charbon / bon masculine, classiquep délivrance / espérance féminine, classiqueq confus / refus masculine, classiquea farouche / couche féminine, classiqueb moment / rugissement masculine, classiquec face / s'efface féminine, classiqued l'engloutissement / firmament masculine, classiquee ministres / sinistres féminine, classiquef abandon / pardon masculine, classiqueg étendue / éperdue féminine, classiqueh l'horreur / éclaireur masculine, classiquei épanchée / léchée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, collection Bouquins ‒ Robert Laffont, 1986· numérisation poesies.net· Sources